Sermo xxx, n. 1 et 2, P. L., t. CLXXXIV, col
en un tout, dont on ne sait presque plus s'il est sensible ou spirituel.
Il en est à peu pr^s de même, ce me semble, d'un texte de Richard de Saint-Victor (f 11 il y e>t beaucoup question du cœur de Jésus, mais il n'est pas sûr que l'auteur ait en vue le cœur de chair. « Si nous regardons le cœur du Christ, rien de plus doux, rien de plus bienveillant... Plus que tout autre, Emmanuel a eu un cœur de chair pour compatir, parce que, pour tout ce qui est bonté affectueuse, il n'y eut jamais rien de plus tendre : Prae céleris omnibus Emmanuel cor carneum ad compatiendum habuit, guoniam ad omnempietûtis affectum nihil illounquam tenerius fuit.*. » Dans un contexte où il serait question du cœur de chair ou du cœur symbolique, il faudrait voir là le Sacré-Cœur. Mais ici c'est le cœur métaphorique qui est en vue. et c'est au sens métaphorique qu'il faut aussi entendre le mot cor carneum. Sans doute, le rapport est étroit du cœur métaphorique au cœur symbolique; mais, il faut le reconnaître, si l'intime de Jésus nous est ici présenté, le mot cœur a la force d'une notion, non d'une chose symbole d'autre chose. Qiiand la dévotion sera éclose, nous pourrons négliger ces distinctions subtiles. Maintenant que nous cherchons curieusement le moment de son éclosion, nous devons y ■regarder de plus près.
1. De Emmanuele, 1. II, c. xxi; Migne t. CXCVI, coL 655; dans Franciosi, col. 159.
Avec leB. Guerricd'Igny(7 vers 1160), le pieux disciple de saint Bernard, nous nous retrouvons certainement devant le cœur de chair : « Béni fcoit-il, lui qui, pour que je puisse faire mon nid dans les trous de la pierre, s'est laissé percer les mains, les pieds et le côté; qui s'est ouvert tout entier à moi, pour que j'entre dans le lieu du tabernacle admirable, et trouve protection dans le secret de sa tente... Ces trous béants de tant de blessures offrent le pardon aux coupables et sent la grâce aux justes... Fuyez de lui à luimême... Non seulement à lui, mais en lui; entrez dans les trous de la pierre... Cachez-vous dans ses mains percé<s, dans son côté ouvert. Car la blessure au côté du Christ, qu'est-ce autre chose que la porte au flanc de l'arche ?... Bon et plein dr pitié, il a ouvert son côté pour que le sang- de sa blessure te vivifie, que la chaleur de son corps te réchauffe, que le souffle de son cœur t'aspire, pour ainsi parler, en t'ouvrant libre passage [spiritus cordù quasi patenti et libero meatu aspiret '. Peut-être Guerric confond-il quelque peu le rôle du cœur avec celui du poumon. Mais le cœur y <îst, et comme symbole d'amour. Il y est comme ouvert par la blessure, en rapport étroit avec les autres plaies.
Ainsi s'unissent peu à peu les divers éléments qui font la dévotion au cœur de Jésus, par un
1. In dominiez palmarum, scrmo iv, n.5, P. L.t t. CLXXXV, col. 140.
passage insensible de la plaie du coté à la plaie du cœur, de l'amour blessant le cœur au cœur blessé qui aime. Pour que se fit le passage, les textes du livre de l'amour, du Cantique vulnerasli cor meum; in foraminibus petrœ, in caverna maceriié), se sont unis avec ceux du disciple de l'amour {aperuit latus ejus);\e souvenir de l'arche antique, avec sa porle au flanc [oslium in latere arc»), s'est mêlé a celui de l'arche d'alliance où Dieu reposait dans le fond du sanctuaire, dans le Saint des Saints; il s'est mêlé parfois à celui de Moïse faisant jaillir avec sa verge l'eau du rocher. Ainsi enrichi, il est venu se fondre avec le symbolisme que les Pères avaient vu dès les- premiers siècles dans l'eau et le sang sortant du côté ouvert de Jésus; cette eau et ce sang, image des deux principaux sacrements autour desquels se groupaient tous les autres, du baptême et de l'Eucharistie, ont rappelé les eaux vives de la cachées « dans les sources du Sauveur », et jaillissant de la plaie du côté; ils ont représenté l'Église sortant de ce côté ouvert, comme Eve avait été tirée autrefois du côté d'Adam endormi.
Quand et par qui s'est faite la synthèse de ces divers éléments qui intègrent la dévotion au Sacré-Cœur? Nous ne saurions le dire; et il est probable que celui qui l'a faite n'a pas eu conscience d'avoir introduit dans l'Église de Dieu aucune idée nouvelle. Peut-on même dire que c'est un tel qui l'a faite? Elle s'est faite comme d'elle-même dans la conscience sociale de l'Église, sous l'iu-
fluence du Saint-Esprit qui vit en elle. Trois choses sont visibles.
Elle s'est faite dans la chaude atmosphère de l'amour. L'Ame aimante, méditant sur l'ai de Jésus, a vu dans sou cœur le symbole de cet amour, comme Jésus aimant avait voulu dirt dernier mot en ouvrant sa poitrine sac faire jaillir de son cœur l'eau et le sang, ouvrir les chemins de ce divin cœur.
Elle s'est laite eu méditant sur la plaie du c La dévotion à la plaie du coté a découvert la I sure du cœur, et la dévotion à la plaie du cœur y a trouvé le symbole du cœur blessé damou dévotion au Sacré-Cœur est née de ces trouv amoureuses.
Nous la voyons faite vers le milieu du xn° siècle, aux temps de saint Bernard, dans cos loyers d< pieuse et contemplative ailumés ou ranimés par le souffle ardent de saint Bernard lui-même. Il semble que nous la voyions se faire en ces mêmes s, dans ce même lieu. Mais il ne paraît pas possible, pour le moment, de préciser davantage.
XII' et XIII siècle.
Le culte du Sacré-Cœur; premières traces et développement; saint Boitaventure et la Vigne mystique; sainte Mechtilde, sainte Gertrude. Perspectives d'avenir.
A partir du xn° siècle, les textes se multiplient,
qui nous montrent dans le cœur ouvert de Jésus'le refuge des âmes, le trésor des richesses divines, où, comme dira plus tard Marguerite-Mai ie « plus on prend, plus il reste à prendre », le symbole expressif de l'amour appelant l'amour. M. Baruteil en a recueilli nn bon nombre : de Richard de Saint- Victor, d'Eckbert de Schônau (à qui on attribue maintenant le sermon sur la passion du Christ qu'on trouve souvent attribué soit à saint Anselme l, soit à saint Bernard 2), de Pierre deBlois, qui redit les pensées et jusqu'aux paroles de saint Bernard, etc. 3.
Ces textes nous présentent le Sacré-Cœur, mais nous n'y voyons pas le culte proprement dit. Quelques-uns semblent porter trace de dévotion au Sacré-Cœur, ceux de Guerric notamment et ceux de Guillaume de Saint-Thierry; mais ces traces sont légères : ce ne sont guère que des indications fugitives. C'est dans la Vigne mystique, c'est aussi avec sainte Mechtilde et sainte Gertrude que la dévotion semble prendre corps, que la piété se nourrit de ce qu'elle sait.
De qui est la Vitis mystica, et de quand? On Ta souvent attribuée à saint Bernard, et c'est sous son nom que l'Église en avait inséré des extraits dans l'Oftice du Sacré-Cœur, leçons du second