Loc. cit., 1. II, c. xrx, p
2iS DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I
Chez sainte Gertrude, nous sommes davantage
encore peut-être dans le monde des relations les
intimes e!;tre l'âme et le Sacré-Cœur, avec, de
part et d'autre, des inventions exquises de l'amour
le plus ingénieux et le plus délicat1.
Le livre où sont consignées ces choses est intitulé Le héraut de la tendresse divine, Legatus rfivinœ pietatis. Il répond bien au titre. C'est un poème vécu de l'amour divin. Et cet amour est, à chaque instant, rattaché au Sacré-Cœur. Gertrude eut « pour mission, comme dit le traducteur bénédictin, de révéler le rôle et Faction du Cœur divin dans l'économie de la gloire divine et de la sanctification des âmes2 ».
Il faut, proportions gardées, dire la même chose de sainte Mechtilde. On ne peut les comparer, à cet égard, qu'à Marguerite-Marie.
Voici comment l'éditeur bénédictin résume les manifestations du Sacré-Cœur à Gertrude. « Tantôt le Cœur divin lui apparaît comme un trésor où sont renfermées toutes les richesses; tantôt c'est une Lyre touchceparlEsp rit-Saint, aux sons de laquelle se ré nt la très sainte Trinité et toute la
Cour céleste. Puis c'est une source abondante dont le courant va porter le rafraîchissement aux âmes du Purgatoire, les grâces fortifiantes aux
1. Voir Gros, Le cœur de Sainte Gertrude, ou Un cœur selon le Cœur éi Jésus. Toulouse, 1870.
2. Révélations de sainte Gertrude, Paris, 1878, préface, p. xv. Cf. G. Ledos, Sainte Gertrude, 3* édition, Paris, 1901,
5 et suiv.
âme* qui militent sur la terre et ces torrents de déJices où s'enivrent les élus de la Jérusalem céleste. C'est un encensoir d'or d'où s'élèvent autant de divers parfums d'encens qu'il y a de races d'hommes pour lesquelles le Sauveur a souffert la mort de la croix. Une autre fois, c'est un autel surlequellesfidèlesdéposent leurs offrandes, les élus leurs hommages, les anges leurs respecta et le Prêtre éternel s'immole lui-même. C'est un. lampe suspendue entre ciel et terre; c'est une coupe où s'abreuventles saints, mais non les anges, qui néanmoins en reçoivent des délices. En lui, la prière du Seigneur, le Pater noster, a été conçue et élaborée... Par lui est suppléé tout eu que nous avons négligé de rendre d'hommages dus à Dieu, à la Sainte Vierge et aux saints. Pour remplir toutes nos obligations, le Cœur divin se fait n serviteur, notre gage; en lui seul, nos œuvres reçoivent cette perfection, cette noblesse qui les rend agréables aux yeux de la majesté divine; par lui seul découlent et passent toutes les grâces qui peuvent descendre sur la terre. A la fin, c'est la demeure suave, le sanctuaire sacré qui s'ouvre aux âmes à leur départ de ce monde, pour les y conserver dans d'ineffables délices pour l'éternité1. »
Mechtilde et Gertrude ont-elles bien en vue le cœur de chair? Oui, sans nul doute. Ma;s il est comme sublimé dans le symbolisme de l'amour ; il
1. Loc. cit., p. xviti. Voir la Table des personnes et des choses, au mot Cœur.
se perd, pour ainsi dire, dans le rayonnement lumineux de la personne de Jésus. Dans la Vigne mystique, la dévotion s'attache encore à la plaie du côté. Ici, elle va au cœur par tous les chemins; et elle le trouve toujours vivant et glorieux. C'est même ce rayonnement de gloire et de joie qui me paraît différencier, pour une bonne part, la dévetion telle qu'elle apparaît chez Gertrude ou Mechtilde, d'avec la dévotion telle qu'elle nous est présentée dans Marguerite-Marie. Non pas que Jésus ne se montre jamais dans sa gloire à celle-ci; mais ridée de l'amour qui n'est pas aimé, de l'amour qui a tant souffert, s'il ne souffre plus, assombrit presque toujours le ciel de la voyante de Paray; à Heifta, nous sommes presque toujours sous un ciel rayonnant de joie et de gloire : le Sacré-Cœur s'y montre aimant et glorieux, nous l'y voyous délicieusement aimé : le culte du Sacré- Cœur y respire, de partet d'autre, la joie de l'amour heureux. On a remarqué que cette vue du Christ glorieux et triomphant est celle où se complaît l'art du xine siècle; la croix même y est un trône.
Je n'ai rien dit encore de la vision célèbre où Gertrude eut comme l'intuition des idées divines sur la dévotion au Sacré-Cœur. Cette vision mérite une attention spéciale. Elle fait époque dans l'histoire de la dévotion, en dehors et à côté du développement qu'elle a dans la vie de nos deux saintes.
Elle eut lieu, comme plus tard la première grande vision de Marguerite-Marie, en la fête
de saint Jean l'évangéliste, aux Matines. « Comme elle était, selon sa coutume, tout entière à sa dévotion, le disciple que Jésus aimait si bien, et qui pour cela doit être aimé de tous, lui apparut, la comblant de mille marques d'amitié... Celle-ci lui dit : o Et quelle grâce pourrai- je obtenir, moi « chétive, en votre très douce fête? Il répondit : « Viens avec moi; tu es l'élue de mon Seigneur; « reposons ensemble sur le doux sein du Seigneur, « dans lequel sont cachés les trésors de toute béati- « tude. » Et, la prenant avec lui, il la conduisit auprès de notre tendre Sauveur, la plaça à droite et se retira pour se placer à gauche1. Et comme ils reposaient ainsi tous deux avec suavité au sein du Seigneur Jésus, le bienheureux Jean, touchant du doigt avec une respectueuse tendresse la poitrine du Seigneur, dit : « Voici le Saint des Saints, qui « attire à soi tout le bien du ciel et de la terre
Saint Jean lui explique ensuite pourquoi il l'a mise à droite, du côté de la plaie, tandis que lui a pris la gauche : « Devenu un même esprit avec Dieu, je peux pénétrer subtilement où la chair ne saurait atteindre. J'ai donc choisi le côté fermé, Mais toi, vivant de la vie terrestre, tu ne pourrais comme moi pénétrer à l'intérieur... Je t'ai donc placée à l'ouverture du Cœur divin, afin que tu puisses en tirer plus aisément la douceur et la consolation que, dans son bouillonnement per-
1. Au xiii* siècle, on mettait encore ordinairement la plaie au côté droit.