CHAPITRE
XJIh-XV* siècle.
Vue générale; les âmes privilégiées ; pratiques el faveurs.
La Vigne mystique, sainte Mech tilde et sainte Gertrude, résument, on peut dire, la dévotion au Sacré-Cœur, telle qu'on la connut et la pratiqua au moyen âge. Gela pourrait nous dispenser, à la rigueur, soit de recueillir les textes où il est question du Sacré-Cœur, soit de rappeler les noms des âmes privilégiées qui furent, durant cette période, eu communications intimes avec le cœur de Jésus. On a déjà des listes nombreuses, et tous les jours il s'y ajoute ici des textes, là des noms1. Sans nous
1. Voir surtout Franciosi, ouvrage cité. Aussi : Baruteil, La Genèse du culte du Sacré-Cœur, Paris, 1904. p. 13-17, et p. 69-94; Galliffet, Addition au livre II, art. 1 et 2; Nilles, 1. I, part, m, e. i; Thomas, 1. 2, c. 3. Dans Le Règne du Cœur de Jés> s, t. IV, p, 441-488, une double liste d'écrivains qui ont parlé du Sr.cré-Cœur, et de saintes kmes dévotes au Sacré-Cœur, du xin* au xviir siècle. Pour les Franciscains, voir le P. Henri do
astreindre à tout relever, nous signalerons les traits qui nous ont paru les plus caractéristiques. Mais avant d'arriver aux détails, donnons une idée rapide du sujet.
Du xiir* au xve siècle, le culte se propage; on ne voit pas qu'il se développe en lui-même. Le plus souvent, il se rattache à la plaie du cœur; ça et là il va au coeur indépendamment de la plaie, le cœur étant regardé comme organe de vie atfective et symbole d'amour. Les laveurs faites aux privilégiés sont : d'être admis à coller ses lèvres sur la plaie du côté, pour y puiser l'amour et les richesses du cœur; de pénétrer dans ce cœur pour s'y reposer comme dans une oasis, pour s'y promener comme dans unbeaujardin, pour s'y plonger comme dans une fournaise d'amour et de pureté ; d'être embrasé d'une étincelle partie de ce cœur, d'échanger son cœur avec celui de Jésus et de ne vivre en quelque sorte que par le Cœur divin ; de se sentir uni à lui pour louer Dieu, ou de pouvoir l'offrir au Pèie céleste comme notre bien propre ; d'y trouver un asile assuré contre les assauts des démons, un refuge contre la colère même de Dieu.
Le symbolisme, on le voit, occupe une grande place dans ces faveurs et visions; il va toujours à montrer combien Jésus nous a aimés, combien il est nôtre, comment nous pouvons et devons l'aimer en retour.
Grèzes ; pour les Chartreux, dom Boutrais. Beaucoup des faits ou des textes concerne ut plutôt l'amour ou la plaie du côté que le cœur symbole.
Un mot de Jésus à sainte Catherine de Sienne résume bien l'idée dominante de la dévotion. Elle lui disait un jour : « Doux Agneau sans tache, vous étiez mort quand votre côté fut ouvert; pourquoi donc avez-vous voulu que votre coeur fût ainsi blessé et entrouvert? » Il répondit : fe Pour plusieurs raisons, dont je te dirai la principale. Mon désir concernant la race humaine était infini, et l'acte présent de la souffrance et des tourments était fini. Par cette souffrance, je ne pouvais donc vous manifester combien je vous aimais, puisque mon amour était infini. Yoilà pourquoi j'ai voulu vous révéler le secret du cœur, en vous le faisant voir ouvert, pour que vous compreniez bien qu'il vous aimait bien plus que je n'avais pu vous le prouver par une douleur finie1. »
1. Le Dialogue de sainte Catherine de Sienne. Traduction nouvelle de l'italien, par le R. P. Hurtaud, 0. P. Troisième édition, Paris (1913). 2e réponse, 2»,c. xlv(75),p. 253.— La vie de cette sainte offre un exemple intéressant de l'échange du cœur. Le P. de Galliffet, 1. II, Addition, article 1, p. 107-109, a transcrit le récit très vivant et très circonstancié que donne de la chose le B. Raymond de Capoue, confesseur et historien de la sainte. On s'accorde à entendre d'une impression réelle ce que les sujets disent, en cas semblables, de la réalité des choses. Cf. Terrien, livre III, c. h. p. 187 et suiv. Boudon, au xvir» siècle, racontant un cas analogue, ajoute : « Ce n'est pas que nous pensions qu'il se soit fait un changement matériel, mais seulement qu'il (Jésus) se le consacra (le cœur de sa servante) par une sanctification nouvelle, l'unissant à son divin cœur, fournaise immense du pur amour, et abîme d'une charité infinie, la source de toutes les bénédictions. » L'amour de Dieu seul ou Vie de la sœur Marie-Angélique de la Providence, 3e partie, c. vu ; OEuvres complètes de Boudon, Paris, 1856 (édition Migne), t. III, p. 721. Même remarque du P. Jonquet, Oblat de Marie Immaculée, dans sa Sainte Lutgarde ou la Marguerite- Mûrie belge, Jette, Bruxelles, 1907, p. 55-56. Cf. ibid., p. 68, note.
Pour préciser cette vue générale, il parait utile de recueillir les faits ou les textes les plus saillants et les plus significatifs, de marquer à grands traits la marche de la dôvotion et d'en rechercher les principaux courants. Pour être moins incomplets, nous reviendrons même quelque peu sur nos pas pour glaner quelques épis que nous n'avons pu mettre dans notre gerbe au chapitre précédent1.
Cisterciens ou Bénédictins.
Sainte Lutgarde. — La Vénérable Ida
Il faut signaler d'abord sainte Lutgarde (1182- 1246). Plus d'une fois dans sa vie, il est question du Sacré-Cœur. On exagère, pourtant, en voulant qu'elle ait été, cinq siècles à l'avance, « la Marguerite-Marie belge ». C'est beaucoup déjà d'avoir eu avec Jésus tout aimant et tout aimable quelque chose de ces relations intimes que nous admirions précédemment chez Mechtilde et Gertrude, les soeurs cadettes de la vierge de Saint-ïrond et d'Aywières.
Le fait le plus saillant est le don réciproque des
1. Il y en a beaucoup plus dans Franciosi, dans le P. Henri de Grèzes. Mais ces auteurs précisent peu : dès qu'il est question de la plaie du côté, du cœur de Jésus en qu Ique sens que ce soit, ils voient la dévotion au Sacré-Cœur. 11 arrive même plus d'une fois au P. Henri de Grèzes de traduire par cœur des mots comme lutus. costal -m, pectus, etc., qui n'ont pas ce sens précis.
cœurs. Dieu lui avait accordé la grâce de guérir les malades. On accourait donc à elle, et elle en était gênée dans ses oraisons. « Elle dit au Seigneur : A quoi bon, Seigneur, cette grâce qui m'empêche souvent d'être à vous? Otez-la moi; mais de façon à me la changer en mieux. Et le Seigneur : Que veux-tu, lui dit-il, en échange de cette grâce? Et elle : Je voudrais, pour plus de dévotion, comprendre mon Psautier. Ainsi fut fait... Puis voyant que cette grâce ne lui rapportait pas encore tout le profit qu'elle en avait attendu.., elle dit au Seigneur : « A quoi me sert, ignorante, simplette et sans lettres, de connaître les secrets de r Écriture? — Que veux-tu donc? lui dit le Seigneur. — Je veux votre cœur. — C'est plutôt moi qui veux le tien. — Ainsi soit-il, Seigneur. Mais alors tempérez à la mesure de mon cœur l'amour de votre cœur, et qu'en vous je possède toujours mon cœur en sécurité sous votre garde1. »
Une autre Cistercienne, îa vénérable Ida (1247- 1300), « vit un jour Notre-Seigneur venir à elle; il lui montrait sa poitrine à découvert, et l'invitait à
1. Vie, par Thomas de Cantimpré, c. i, n8 12, Acta sanctorum, t. XXIV, juin, t. IV, ad diem 16, p. 193 ; Franciosi, col. 187. Voir Jonquet, ci-dessus. On y trouve beaucoup d'autres traits, qui se rattachent plus ou moins directement à notre dévotion. Le P. Alet, dans la France et U Sacré-Cœur, p. 200, raconte un trait semblable de la B. Jeanne de Maillé, avec un renvoi vague aux Bollandistes. Mais la prière qu'il cite n'est nulle part dans les Bollandistes. Elle n'est probablement qu'une interprétation, par le P. Alet ou par celui qu'il a suivi, des sentiments intimes de la Bienheureuse pendant ou après la vision qu'il raconte. Cette vision est réelle ; mais il n'y est pas question du Sacré- Cœur. Voir A cta sanctorum, t. IX, mars t. III, ad diem 28, p. 734.
s'approcher bien vite de lui, pour boire à cette source délicieuse (depectoresuomellifluo)... Cette fois cependant... elle ne s'approcha pas de la poitrine du Seigneur... Mais d'autres fois, souvent même et très souvent, dans des ravissements semblables, toute hors de ses sens, elle entra dans le cellier à vin [cellam vinariam), et... but à la source sacrée de la poitrine du Seigneur [de sacro... Dommici pectoris fonle potaverat)1. » Le cœur n'est pas mentionné en termes exprès; mais n'est-il pas assez clairement désigné?
Ces deux exemples suffiraient pour montrer la dévotion au Sacré-Cœur dans la grande famille bénédictine et cistercienne. Nous en avons vu beaucoup d'autres au chapitre précédent : saint Bernard et ses disciples, sainte Mechtilde et sainte Gertrudc.
Les Franciscains.
Les cinq plaies et le Sacré-Cœur. Cantiques franciscains ; Jacopone. Stimulus amorise* Philomena. Marguerite de Cortone. Angèle de Foligno. Françoise Romaine. Je n. me de Valois. Baptiste Varani. liber lin d* Casai. Bernardin de Sienne. Henri de fferp.
Dans la famille franciscaine on trouve aus^i des traces nombreuses de la dévotion au Sacré-Cœur.
1. Vie, 1. 2, c. 1, n. 4, Acta saiidormH, U II, avril, t. II, ad diem 13, p. 173; Fraackxà, coi. 218.
Le P. Henri de Grèzes a fait un gros livre des textes et exemples qu'on en peut recueillir. Nous avons déjà parlé de saint Bonaventure. Cueillons quelques autres fleurs dans les parterres de saint François.
D'ordinaire ce n'est pas tout à fait la dévotion au Sacré-Cœur, comme chez sainte Mechtiide ou sainte Gertrude; du moins pas aussi directement. Mais c'est une dévotion ardente et expansive aux cinq plaies, notamment à la plaie du côté, souvent à la plaie du çcpur, et donc au cœur blessé, avec le symbolisme multiple qui s'y rattache. L'ordre de Saint-François s'est distingué de très bonne heure par la dévotion aux cinq plaies. Dans rcite dévotion, la plaie du côté attirait tout naturellement l'attention; et, dans la plaie du i ùté, il est si facile de remarquer le cœur blessé, blessé d'amour pour nous comme il était blessé par ia lance du soldat.
On sait que Notre-Seigneur, dans une vision, fit voir à la B. Marguerite-Marie saint François d'Assise comme « l'un des plus grands favoris de son sacré Cœur », et le lui donna « pour conducteur, comme un gage de son divin amour1 ».
Dès le xme siècle, on chantait, dans les milieux franciscains : « Regarde-moi donc et vois en quel état l'amour ma mis. — J'ai le cœur transpercé d'une ]auce... Mon cœur désire ton cœur. — Tu
1. Contemporaines, t. I,p.254 (282);fG.n.254, p. 240;ef. t2,p. 161.
me fais languir d'amour. — Hâte-toi de venir à moi, — Donne-moi ton cœur1. »
Dans le recueil des poésies de Jacopone (f 1306). plus d'une pièce no;is rappelle le cœur de Jésus. Celle qui commence ainsi : Mirami, sposa, est un touchant appel de Jésus en croix à l'amour de l'âme, son épouse : « Regarde-moi un instant... sur la croix, où je souffris si cruelle nient pour te donner de mon feu divin... Tu es écrite dans mon cœur avec des lettres de sans... Mou amour pour toi me contraignit de venir en ce monde; devant la mort ne recula pas mon cœur saint et pur... Mes mains et mes pieds et ma tête sanglante, tout mon corps, tu le vois en grande peine; mais plus pénible m'est-il que tu voies ma douleur et que