Voir dom Boutrais, Lansperge, p
298 TROISIÈME PARTIE. — CtiAHlRE Ili
L'Espagne et l 'Italie : Mystiques et ascètes. Écrivains divers.
Luis Garcia, J.-B. Anyè$, Pierre d'Alcantara et François de Borgia, Jean d'Avila, Louis de Grenade, sainte Thérèse, saint Alphonse Hodriguezy Ballhasar Alvarez, Anne Ponce de Léon, Sancha de Car Mo ; Victoire Colonna, Catherine de Bicci, Madeleine de Pazzi ; écrivains ascétiques, exègètes, théologiens; faits divers.
L'Espagne mérite une mention spéciale dans l'histoire de ce premier épanouissement. Ses poètes ont chanté notre dévotion ; ses mystiques l'ont vécue; ses écrhains en ont parlé.
Nous ne savons pas au juste ce qu'il y avait dans des vers catalans écrits pour une joute publique, en 1 V56, par un prêtre de Valence, Luis Garcia, et dont le titre montre qu'ils étaient « en l'honneur du très sacré Cœur de Notre-Seigneur Dieu, Jésus-Christ » ; car la pièce est perdue1. Mais il nous reste un témoin précieux, le plus ancien en son genre, de la dévotion espagnole au cœur de Jésus.
A Valence, en effet, paraissait, dès 1550, une sorte de Petit Office du Sacré-Cœur, sous ce titre : Seplem horm precariae ad Christi cor, perstrin-
1. D'après le P. Fita, Apuntes para formar una biblioteca hispano-americana del Sagrado Corazén de Jesûs, Barcelona, 1874, p. 6.
gentes prxcipuos Passionis Domini actas ab ejus captione in sepulturam. L'opuscule est de J.-B. Anyès, pi^ux et savant prêtre espagnol, ami de saint François de Borgia et de sainte Thérèse. Il est dédié à une proche parente de saint François de Borgia, abbesse du monastère de Sainte-Claire, à Candie. Tout y est en vers, sauf l'oraison. Chaque petite heure contient, en cinq veis, une mention du Sacré-Cœur, en rapport avec une des scènes de la Passion, suivie d'un distique, faisant verset et répons, et de l'oraison, qui ne varient pas. C'est fort pieux, et c'est bien danfl La Ligne de la dévotion. Pour qu'on en ait une idée, voici YAd Maluiinum :
Cordis pura tui puro praemnia corde L)a modulis celebrare p||e mihi, dulcis I Corde ut agone. tuotecum certenms ainaro, Vincti et auiore simul tua vincula dura feramus, Atque alapas animo, verbera, sputa, pio.
f. Cor mundura da, Chrisle, pii da flumina fletus. f^. Plangamus pœaas corde animoque tuas.
Oremits. Bonorum omnium largitor Deus, qui omnes thesauros tuos in .ris Fiiii tui, Domini nostri Jesu Christi, arca reeondisti, ut in cruce militis aperta lanceti eos in pauperes miseros liheralis efîunderes : qu&surnus, ut cnrdjbus nostris ita illos recondas, ut vitae v\ mortis ejusdem Filii tui semper raemores, digni efiicianiur gloria icsurrcctionis. Per eumdem...
Voici, après Compiles, la prière finale, intitulée Commendatio :
Cordis diva tui cecini praecoma, Christe, Pieni divitiift deitatis : lucis, araoris, Flaminis et vitae. Toto fac corde animoque Te deamem, cupiam, quaeram, inveniara, teneamque Post mortem ut caelo te super astra fruar.
Les grands mystiques ou ascètes espagnols n'ont pas fait une place prépondérante à notre dévotion. Ils ne l'ont pas oubliée cependant. Sans parler de saint Pierre cî'Alcantara (1^99-1562), ni de saint François de Borgia (1506-1566), chez lesquels la dévotion au cœur de Jésus ne se dégage pas encore, ou se dégage fort peu, de la dévotion à la plaie du côté, nous pouvons signaler des cas et des textes précis où l'attention, quoique principalement portée sur la plaie du côté, y distingue pourtant le cœur et la plaie « que lui a faite son amour bien plus que le fer cruel d'une lance2 ». Voici d'abord le B. Jean d'Avila.
1. Texte dans Mlles, t. IL p. 221-223; texte et traduction française dans Petite anthologie du Sacré-Cœur de Jésus, par le P. de Franciosi, Tournai. 1903, p. 9-13.
2, Le mot est de saint Pierre d'Alcantara. Traité de l'Oraison. lre partie, c. 4. Pour le samedi, dition Aligne, Œuvres de sainte Thérèse, etc. t. III, p. 332. Cf. trad. Bouix, 1862, p. 148. A cet endroit même, le cœur est nommé : « Dieu te conserve, précieuse plaie du côté qui blesses les cœurs pieux, rose d'ineffable beauté, rubis d'un prix inestimable, entrée du cœur de Jésus-Christ, témoignage de son amour et gage de la vie éternelle. » Au début du chapitre, le saint auteur, indiquant la manière de méditer sur la Passion, recommande d'insister sur les souffrances intérieures, celles de l'âme ; mais il ne nomme
PREMIER ÉPANOUISSEMENT BE LA BÉTOTION 30i
Le B. Jean d'Avila, f 1569, a moins souvent parlé du Sacré-Cœur que n'ont fait Louis d<e Biois, Lansperge, saint François de Sales. On est même étonné qu'il passe parfois si près de lui, pour ainsi dire, sans le voir1. D'autres fois, cependant, il le remarque, et il en parle. Alors il s'arrête, en vrai dévot du Sacré-Cœur, et, sans théorie ni explications, nous montre en acte la dévotion. En expliquant la manière de méditer sur la vie de Notre-Seigueur, il écrit : « Considérez... ce qu'il souffrait... et écoutez... toutes les paroles sorties de sa bouche. Mais surtout attachez les yeux de votre âme sur son sacré cœur avec un très vif, mais tranquille sentiment, pour voir que l'amour dont il brûle pour tous les hommes surpasse autant ce qui paraît au dehors de ses souffrances, quoiqu'elles soient inconcevables, que le ciel est au-dessus de la terre2. » Il nous apprend
pas le cœur. Le mot cité dans le texte se retrouve dans Louis de Grenade, De l'oraison et de la considération, 1" partie. Pour le samedi. Œuvres complètes. Traduction Bareilie (Paris 1863), t. II, p. 83. Les deux passages sont identiques. Voir Franciosi, col. 309, et col. 325. Sur les rapports entre les deux œuvres, voir pour l'état actuel de la question, Villien, Pierre d'Alcanlara ou Louis de Grenade? dans Revue du clergé français, t. LXXXII, p. 65-69 (avril 1915). — Franciosi donne, col. 315-316, la belle prière de saint François de Borgia à la plaie du côté.
1. Ainsi dans le Discours de l'amour de Dieu, c. 4 et 5, il insiste sur l'amour de Jésus mourant pour nous en croix, sur les blessures faites par la couronne d'épines, par les clous; mais rien sur la blessure du côté. Les Œuvres du B. Jean d'Avila par Arnauld d'Andilly, Paris 1673, p. 494-497.
2. Traité Audi filia, c. 74, p. 674. J'ai vérifié la traduction sur \€ texte espagnol, Obras del Ven. Maetiro Juan de Avila, Madrid 1759, t. IV, p. 10, 32, 33. Elle n'est pas littérale ; mais l'essentiel y est.
done à entrer « dans le Saint des Saints », en considérant « le cœur de Jésus-Christ, qui n'est pas seulement saint, mais la sainteté même ».
« Car, contiuue-t-il, comme ne s'étant pas contenté de souffrir extérieurement, il nous a aimés du fond de son cœur, il ne doit pas aussi vous suffire de le considérer et de 1 imiter en ce qu'il a souffert extérieurement : vous devez aussi entrer dans son cœur pour considérer et pour imiter ce qui s'y passe. » Nous voilà en pleine dévotion au Sacré-Cœur. Ce qui suit est encore plus expressif : « Pour nous rendre cela plus facile, il a permis qu'après sa mort un coup de lance ait percé son côté, pour nous ouvrir une porte par où nous puissions entrer dans ce cœur, et y voir et admirer les merveilles dont il est plein. » Une fois là, il nous fait méditer amoureusement l'amour de Jésus dans ses souffrances, et les richesses du divin cœur : « Tout ce que Jésus-Christ a fait en notre faveur est merveilleux, et ce qu'il a souffert lest encore beaucoup davantage. Mais si l'on considère quels étaient ses sentiments pour nous dans le plus fort de ses souffrances, peut-on ne pas oublier tout le reste, et s'empêcher de s'écrier : Seigneur, qui est semblable à vous? Lors, ma fille, que vous verrez en esprit qu'on le lie avec des cordes, qu'on lui donne des soufflets, qu'on le couronne d'épines, qu'on l'attache avec des clous sur une croix et qu'il souffre la mort, priez-le de vous faire la grâce d'apprendre comment il se peut faire qu'étant tout ouissant comme il est, il se laisse
traiter de la sorte; et saint Jean vous répondra que c'est parce qu'il nous a aimés et qu'il a voulu laver nos péchés dans son sang. Méditez bien ces paroles, impri'.nez-les dans votre cœur et pena repensez à l'excès d'un tel amour1. » Suivent de pieuses considérations sur cet amour si géûéJ si désintéressé ; le tout dans le sens de la dévotion au Sacré-Cœur.
Le Vénérable Louis de Grenade, 0. P. (1505- 1588) s'exprime à peu près comme le B. Jean d'Avila, sauf peut-être qu'il fait écho plus encore aux pensées traditionnelles et qu'il en répèi principales expressions : « Notre-Sei.meur pal divin conseil a voulu que son côté fût ouvert d'une lance pour nous faire entendre que c'était l'ouverture de ses plaies que nous devions entier dans son cœur et dans les secrets de sa divinité 2. » Il dit ailleurs, à propos de la plaie du côté, après le passage cité plus haut en parlant de saint 1 :i d'Alcantara (texte et note), où le cœur est expressément nommé : « Ouvrez-moi, Seigneur, ouvrezmoi cette porte, recevez mon cœur dans cette délicieuse demeure et donnez-moi par elle libre passage jusqu'au plus intime de votre sacré
i. AudifiHa, c. 78, p. 684-685.
2. Addition au Mémorial, 2' traité. Avant-propos, c. 1. Œuvres spirituelles traduites par AI. Girard, Paris 1679, p. 916. Dans Fianciosi, col. 325. La traduction de M. Bareille éveille moins nettemeat l'idée du cœur symbole; mais le sens est le même. Œuvres complètes, Paris 1863, t. XIII, p. 196. J'ai vérifié les textes sur l'espagnol : Oàras del Ven. P. M. Fray Luis de Granada, npmrlitas en très tomos, Madrid 1701. Celui qui précède est au t. I, p. 8£j, col. 1.
cœur [a las entranas de tu amor) ! Que je me désaltère à cette source délectable, que je me purifie dans cette eau sainte, que je m'enivre de ce précieux nectar! Laissez mon ârne s'endormir dans votre cœur divin (en este pecho sagrado); et là j'oublierai tous les vains soucis du monde1. » Dans le Mémorial, traité V, c. 10, n. 8, autre prière à Jésus, en regardant son côté percé : « Je vous rends grâces, doux Jésus, qui avez voulu que votre très doux cœur (coraçon) fût ouvert par la lance du soldat, et qu'il en sortit de l'eau et du sang pour laver nos âmes et leur donner la vie. Oh! si vous blessiez mon cœur avec la lance de votre amour, de façon qu'il ne pût désormais rien vouloir, sinon ce que vous voulez! Que mon âme, Seigneur, ait accès, par la plaie de votre côté, au secret sanctuaire de votre amour, et au trésor de votre divinité, pour vous y adorer.., et, arrachant de ma mémoire toutes les images des choses visibles, ne s'occuper que de vous, ne voir que vous toujours en toutes choses2. »
C'est la même voie que sainte Thérèse (1525- 1582) indiquait à l'évèque d'Osma, en lui traçant, sur sa demande, une méthode d'oraison. « La plaie
1. Traité de l'Oraison, l1* partie, c. 2. Méditation pour le Samedi. Dans Franciosi, col. 325 326. Obras, t. I, p. 233-234. Nous avons déjà remarqué l'identité de ce passage avec celui de saint Pierre d'Alcantara, ibid. coi. 309. Mais saint Pierre d'Alcantara s'arrête moins au cœur. Ici encore la traduction Bareille est moins expressive, mais elle dit la même chose. OEuw es complètes, t. II, p. 83.
2. Traduction directe sur l'espagnol, Obras, t. I, p. 583, col. 1<
de son côté, par laquelle il nous laisse voir son cœur à découvert, vous révélera l'indicible tendresse d'amour qu'il nous a marquée, lorsqu'il a voulu que cette plaie sacrée fût notre nid et notre asile, et qu'elle nous servit de porte pour entrer dans l'arche au temps des tentations et des tribulations. Vous le supplierez, que, comme il a voulu que son côté fût ouvert pour preuve de l'amour qu'il nous portait, il fasse par sa bonté que le nôtre s'ouvre à son tour, que nous lui découvrions nos misères et que nous lui en demandions avec succès le remède1. »
La même sainte a exprimé dans un petit poème exquis l'une des grandes vérités de la vie surnaturelle, notre demeure en Dieu et la demeure de Dieu en nous par l'amour, sous forme de présence réciproque dans le cœur. La pensée du cœur matériel de Jésus est peu marquée dans la pièce. Je crois pourtant qu'elle y est : « L'amour a pu de telle sorte, âme, en moi tracer ton portrait, que le peintre le plus habile ne saurait avec semblable maîtrise produire une image pareille. C'est mon amour qui t'a formée, belle à ravir, et, ainsi peinte dans mon cœur, si tu te perdais, ma bien-aimée, âme, il faut te chercher en moi. Je sais que tu te trouverais retracée en mon cœur, et reproduite si
1. Lettres, traduction Bouix. t. III, p. 336. Cité par Franciosi, col. 821-322. C'est, on le voit, la pensée traditionnelle et qu'exprimaient, à leur tour, saint Pierre d'Alcantara et Le Grenade, aux endroits cités. Même idée dans le P. Bernard d'Osimo, Méditations sur la Passion du Christ. Avant-propos, p. 3, et suiv. Cité par le P. Henri deGrèzes, p. 185-186.
au vif que, si tu te voyais, tu te réjouirais en te voyant si bien peinte1. »
Mêmes idées et mêmes expériences mystiques chez saint Alphonse Rodriguez (1531-1617), humble coadjuteur de la Compagnie de Jésus, quand il explique « comment l'âme habite par vive contemplation dans le cœur de Jésus, et comment Jésus, pour le grand amour qu'il lui porte, la met dans son cœur ». Il montre l'âme pieuse lisant sur la sainte face de Jésus les douleurs de son cœur et de son âme, et par la compassion buvant à la source d'où elles jaillissent « qui est le cœur du Christ ». « Alors le Christ la conduit lui-même jusqu'au dedans même de son cœur; et elle, une fois dans ce cœur, dans cet océan de tribulations et d'angoisses... lui tient compagnie... Et comme ce saint cœur est un feu d'amour, elle reste là s'embrasant tout entière en feu d'amour, et les ardeurs que Jésus lui communique sont si vives qu'il la transforme en lui-même, à peu près comme fait au ferle feu matériel, quand il est grand : il l'embrase au point que le fer parait du feu. Ainsi plongée tout entière dans cette retraite du cœur de Jésus, elle y jouit de ce que ce doux Sauveur, qui l'aime tant, lui communique de lui-même, en la revêtant des pieds à la tète de ses grandes douleurs et souffrances 2. »
1. Voir Histoire de sainte Thérèse d'après les Bollandistes, t. II, p. 507. Paris, 1886. Sur le sens précis de la pièce et sa
profonde, voir Nature et surnaturel, 4a édition, Paris, 1911. Préface, p. xix et suiv.
2. De la union y transformation del aima en Cristo, c. 7, dans
Le P. Louis du Pont nous montre de même le P. Balthasar Alvarez (1533-1580), « entrant d'abord dans les secrets du cœur du Dieu fait homme, mon tant ensuite pour s'enfoncer dans les mystères du Dieu qui est trois en personnes et un en essence l ».
Avant de quitter l'Espagne, signalons encore le cas de deux mystiques, que l'on montre en rapports intimes avec le Sacré-Cœur au xvic siècle. D'abord Anne Ponce de Léon, comtesse de Feria, puis, sous le nom de sœur Anne de la Croix, Clarisse au couvent de Montilia, Séville. C'est à elle que Louis de Grenade a dédié le Supplément au Mémorial. Elle raconte elle-même que Notre-Seigneur lui fit entendre un jour comment elle d regarder son ooaur comme son unique bien, mettre en lui toute sa confiance, tout recevoir comme venant de ce cœur très aimant. Une autre fois, il lui apparut, et lui montra son cœur blessé, en lui disant : « C'est mon amour pour toi qui m'a ainsi
les Obras espiriluales del B. Alonso Rodriguex... ordeuadas y publicadas por el P. Jaime Nonell, t. II, p. 140-141, Barcelone, 1886. Traduction française de toute la pa-e, un peu plus libre mais exacte en somme, dans Letierce, t. I, p. 52-53. L'opuscule entier a été traduit par le P. de Bénazé, Union et transformation de l'âme en Jésus-Christ suivie de l'explication des demandes du Pater. Nouvelle édition. Paris-Lille, 19U7. Lee. vu, ici visé, est à la p. 05 et suivantes. Il y a des choses analogues dans la 108 méditation du saint sur la Passion, Obras, t. I, p. 373, et dans les considérations qui suivant, intitulées : « De quelques manières d'union et de transformation de l'àme en Jésus-Christ, lui demeurant en elle, et elle dans le cœur du Christ. » Obras, t. I, p. 374-376.
1. Vie du P. Balthasar Alvarez, traduction Bouix, p. 24; cité par Franciosi, col. 321.
blessé. En retour, je désire que tu te livres toute à moi * . »
Sancha de Carillo vit un jour le cœur de Jésus si brûlant d'un excès d'amour pour les hommes, que celui-là mime ne le saurait comprendre qui entre dans ce cœur et qui voit cet amour. Du centre de la poitrine du Christ sortaient des rayons d'amour qui arrivaient aux hommes, à tous et à. chacun, passés, présents et futurs2.
En Italie, nous trouvons également la mention du Sacré-Cœur chez les mystiques du temps.
La V. Mère Claire-Marie de la Passion, Victoire Colonna, fondatrice des Carméiites de Ber/ina caeti, à Rome (7 1575), raconte que son âme fut attirée un jour « avec une force délicieuse dans le sacré côté de Jésus-Christ et jusque dans son cœur... Je comprenais, dit-elle, que ce cœur divin était plein d'amour, mais d'un amour si pur, que je n'ai pas de paroles pour 1 exprimer... Je voyais mon âme comme plongée dans ce cœur... Et me sentant ainsi dans le cœur de Jésus -Christ, je conuaissais avec clarté, avec efficacité, et avec une joie inexplicable, que ce lieu, c'est-à-dire la poitrine et le cœur de Jésus, était un lieu très éminent 3 » .
1. P. Martinez de Roa, s. j. Vida moravillosa de D. Anna Ponce de Léon, 1. I", c. ?.. et î. 2, c. 2? d'après les PP. Martorel et Casteila, Thèses de cultu S. Coràti Jesu, editio 3', Barcelone, 1880, p. 24.
2. P. Martinez de Roa, s. j. Vida y maravillosas virtudes de D. Sancha de Carillo, 1. 2, c. 12: d'après les mêmes, ibid.
3. Vie publiée à Rome en 1681, 1. 2, c. 9. Cité par Galliffet, l 3, c, 3, p. 198.
La vie de sainte Catherine de Ricci (152 2- 1590) nous offre, à côté de plusieurs traits de dévotion à la plaie du côté, où la pensée du cœur, sans être absente, n'est pas directement exprimée, une sorte d'échange des cœurs, comme pour sainte Catherine de Sienne, mais où le réalisme du symbole s'efface beaucoup plus devant la réalité symbolisée. Dans une de ses extases, elle vit la sainte Vierge qui la prenait par la main et l'amenait à son divin Fils : « 0 mon Fils, dit-elle, voici que je vous présente notre très chère vierge Catherine, qui sollicite de votre tendresse la grâce de changer son cœur de chair en un cœur tout céleste, afin qu'elle soit plus digne de vous, en prenant un cœur semblable au vôtre. — 0 ma chè*e Mère, répondit Jésus, vous ai-je jamais refusé quelque chose, et votre cœur n'est-il pas le chemin naturel qui mène à mon cœur? Il sera fait comme vous avez demandé. Et vous, ma très chère fille Catherine, souvenez-vous que dès cet instant vous ne vous appartenez plus, et que vous êtes toute à moi; car voici que je purifie votre cœur de toute affection qui n'est pas larn.ennc, et que je le remplis de mon seul amour. » Notre-Seigneur alors toucha de sa main divine le côté gauche de la sainte et mit en elle un cœur nouveau... Quand elle sentit ce cœur battre dans sa poitrine, elle sortit de son extase en disant : Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi l .
1. Voir Messager du S. C, février 1862, t. 1", p. 282. Dana Fraaciosi, col. &&.
Sainte Madeleine de Pazzi (1566-1607) reçut un jour de Notre-Seigneur la promesse qu'il lui donnerait son cœur, et elle priait ses saints favoris de l'aider à le recevoir. Elle disait aussi à Notre- Seigneur avec une profonde humilité : « 0 mon Jésus, que personne, je vous en prie, ne sache que vous me donnez votre cœur. » Alors enflammée d'amour, elle se fondait de douceur, et ouvrant les bras, se dressant vers son Époux, elle reçut son cœur. Et après cette faveur inestimable, elle joignit les bras sur sa poitrine, en forme de croix, comme pour le serrer dans son propre cœur1.
C'est elle aussi qui a dit de saint Louis de Gonzague ce beau mot si souvent répété : « Oh! comme il a aimé sur terre!... Il lançait des flèches au cœur du Verbe... Maintenant qu'il est au ciel, ces flèches reposent dans son cœur, car maintenant il comprend et il jouit des actes d'amour et d'union... auxquels il s'exerçait 2. » Je ne saurais dire si la pensée du Sacré-Cœur est là exprimée. Mais le choix même de l'expression montre comment les formules les plus expressives de la vie chrétienne rencontrent naturellement celles de notre dévotion.
Quant à énumérer les auteurs, théologiens, exégètes, ascètes, orateurs, qui ont parlé du Sacré- Cœur au cours du xvie siècle, c'est chose impos-
1. Vie, parle P. Vincent Puccini, 2e partie, c. 5, n. 200-204, Acta S ■ t. XIX, maii 6. ad diem 25, p. 229-230. Dans
Franciosi, col. 345-346.
% Ibid., p. 212. Dans Franciosi, coi. 329.
sible. Nommons au moins les principaux. Et tout d'abord les Franciscains. Nicolas Factor (1520- 1583) recommande, pour arriver à la contemplation, la dévotion au côté percé et au cœur de Jésus 'j Bernard d'Osimo (f 1591), pendant six ans provincial des Capucins de Paris (1581-1587), parle de la plaie du côté et du cœur en termes dignes de saint François de Sales2; Jean de Carthagène (f 1617) étudie en exégète tout ce qui a rapport à la blessure du côté et du cœur, et résume à cet égard les données traditionnelles ;.
Dans l'ordre de saint Dominique, nous pouvons signaler Pierre Doré (1500-1509) qui, dans le veau testament d'amour de Notre-Seigncur Jésus- Christ, signé de son sang, Paris 1550, a quelques belles pages sur le Sacré-Cœur 4.
Non moins pieuse est une page du B. Alphonse de Orozco (1500-1591), moine augustin, dans
! Commentaire sur le Cantique des Cantiques, Burgos, 1581. Déjà le postulateur de 1697 la citait comme toute pleine de la dévotion au Sacré- Cœur5.
De môme genre à peu près que les explications