T. ESSOR DE LA NOUVELLE DEVOTION
Cœur qu'au temps de Laurent Ricci, quand, les malheurs fondant sur elle de toutes parts, elle n'avait plus d'espoir que dans ce Sacré-Cœur.
Cependant les confréries se multipliaient, les pratiques essentielles étaient adoptées; des chapelles se bâtissaient, des autels étaient dédiés; les prédicateurs parlaient. En quelques années, la dévotion fut connue par toute la France, connue en Canada et jusque dans 1 Extrême-Orient. De saints prêtres s'en faisaient les propagateurs zélés. Nous avons parlé de M. Boudon. Un peu plus tard, 1711, Simon Gourdan, le pieux et savant chanoine de Saint-Victor, allait en faire l'éloge dans une consultation célèbre, où il la montrait comme « la plus ancienne, la plus autorisée, la plus parfaite, la plus utile, la plus agréable à notre Sauveur et même la plus nécessaire de toutes les dévotions1 ».
Des congrégations religieuses lui ouvraient leurs portes toutes grandes. Les Bénédictines du Saint- Sacrement y étaient préparées par le P. Eudes, comme aussi certains couvents de Bénédictines ou d'Ursulines; ies Chartreuses l'étaient par les mystiques de leur ordre.
1. Voir E. Levesquc, R. P. A,, 15 juin 1917, p. 374. En fait l'éloge ne porte guère, la notion du eœur telle que la donne Simon Gourdan restant très vague : il voit le cœur métaphorique, plus que le cœur symbolique; le mouvement eudiste et eelui de Paray y sont confondus dans une description vague, où certains traits ne conviennent qu'à l'un ou à l'autre, d'autres s'appliquent aux deux. Mais ce fut un puissant appui moral. La pièce fut très répandue. C'était, à l'origine, une lettre adressée au cardinal deNoailles, archevêque de Paris, qui avait consulté le vénérable chanoine de Saint-Victor.
Ce sont peut-être les Chartreux qui les premiers ont adopté quasi officiellement la nouvelle dévotion. Vers 1692, des Moniales de cet ordre demandaient à leur Supérieur général, dom Innocent Le Masson, si elles pouvaient adopter les pratiques proposées dans un petit livre de la dévotion au Sacré-Cœur : le rendez-vous quotidien dans ce divia Cœur, des prières spéciales, une consécration, une amende honorable, une sorte de fête réparatrice en l'honneur du Sacré-Cœur le vendredi après l'octave du Saint-Sacrement. Et elles lui envoyaient le livre. C'était, semble-t-il, le livret de Dijon, celui de Sœur Joly. Dom Le Masson répondit : « Je ne consens pas seulement... Je vous y exhorte. » Et il voulut écrire lui-même un Exercice de dévotion au Sacré-Cœur pour les religieuses Chartreuses, qui parut en 16941.
Dans cette première diffusion de la dévotion, on aimerait à distinguer les influences de Marguerite-Marie et celles du P. Eudes, à voir du moins comment elles s'unissent et se fondent. Nous ne pouvons que recueillir ici quelques indications2 En 1693, une lettre du P. Croiset nous montre des Bénédictines, les Dames de Saint-Pierre à Lyon, retrouver, pour ainsi dire, dans la dévotion qu'on leur propose, celle que leur Ordre a eue autrefois. Mais elles en avaient perdu souvenir. Ces Dames
1. Voir dom Boutrais, Mois du Sacré-Cœur de Jésus, 4° édition, Montreuil, 1886, préface, p. 12 et suivantes. Dom Boutrais, ne dit pas ses sources ; je suppose qu'il traduit la pensée de» dom Le Masson, plutôt qu'il ne donne le texte même.
2. Voir, p. 477 sqq et p. 515, ce qui regarde Boudon et Simon Gourdan.
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« ayant goûté extraordinairement cette dévotioD, apprirent qu'elle avait été autrefois fort ordinaire dans l'Ordre... et qu'il y avait eu, il y a beaucoup d'années, une fête dans l'Ordre et un Office en l'honneur du Sacré-Cœur ». On croirait qu'il s'agit des siècles passés. Il n'en est rien, semble-t-il. « Dieu a permis, ajoute le P. Croiset, qu'elles aient trouvé à Paris cet Office à neuf leçons, avec une Messe très bien composée à l'honneur de ce Sacré-Cœur, le tout approuvé à Rome, avec permission à tout l'Ordre de Saint-Benoît de faire tous les ans cette fête1. » L'Office dont il est ici question est probablement celui du P. Eudes. En tout cas, il faut reconnaître que si, dans ce monde de Lyon, le P. Eudes était bien inconnu, le raccord se faisait tout naturellement de la nouvelle dévotion avec l'ancienne. Cet emprunt de l'Office et de la Messe du P. Eudes pour la dévotion de Paray, ne serait pas unique : l'occasion s'est déjà présentée à nous d'en signaler des traces jusque chez les Visitandines, chez celles de Strasbourg, par exemple, de Nancy, de Metz2. Nous le constatons également à Rouen. Les Visitandines y avaient accueilli la dévotion dès 1690. Là paraissait, en 169i, un opuscule de La dévotion au Sacré Cœur de Jésus-Christ*. La dévotion de Paray
1. Lettre au P. de Villette, citée par Letierce, t. II, p. 89.
2. Voir les exemples donnés par le R. P. Le Doré, Les Soct es Cœurs, t. I, p. 238 et suiv. Chacun de ces exemples devrait être étudié de près.
3. Réédité à Montreuil-sur-Mer, en 1899, mais avec des adaptations qui en font presque un autre livre. L'éditeur l'at.
y est nettement exposée et même distinguée, en quelque sorte, de celle du P. Eudes1. Mais la Messe qu'on y insère est celle du P. Eudes.
A Rouen encore, nous retrouvons les deux influences en contact, le 6 juin 1698. Pour la fête solennelle de la Confrérie adoratrice, qui est bien îa fête de Paray, 6 juin, vendredi après l'octave du Saint-Sacrement, celle que Rome vient de concéder aux Visitandines, ce sont les Eudistes, « Messieurs du Grand Séminaire », qui chantent la Messe du Sacré-Cœur; c'est un Eudiste qui fait Le grand sermon du soir. Il leur appartenait, dit la circulaire où sont racontées ces choses, « de faire l'ouverture de cette dévotion, établie depuis longtemps dans leur Congrégation2 ».
tribue à la Mère Jeanne-Marie de Bauquemare de Bourdeny, Supérieure du premier monastère de la Visitation. M. Hamon le dit d'un auteur inconnu (Études, l. c. 782). Ce qui importe ici, c'est que la Messe du P. Eudes y serve pour la dévotion de Paray. Voir réédition, p. 41, note.
1. « Ce mot, cœur de Jésus, peut s'entendre ou de la partie du corps, adorable qui porte ce nom, ou des sentiments intérieurs de Jésus-Christ en général, ou enfin en particulier do son amour pour nous. C'est dans le second de ces trois sens que l'ont pris les auteurs de deux excellents offices {M. Olier et le P. Eudes)... Le troisième sens est ordinaire... et c'est... en ce sens qu'on le doit prendre dans la dévotion dont nous parlons. » Mais ce qui suit rapproche le second et le troisième sens : « Cette dévotion n'a donc pas seulement le cœur matériel de Jésus-Christ pour objet, mais aussi tous ses mouvements adorables, et particulièrement l'amour infini qu'il a pour nous. - Réédition, p. 18-19.
2, Voir Letierce, t. I, p. 369. — Le P. Letierce se demande, p. 387, si les litanies du Sacré-Cœur envoyées de Nantes à Moulins et pubiiées en 1687 dans le livret de la Mère de Soudeilles, ne seraient pas celles du P. Eudes. En comparant celles du livret, telles que les donne le P. Yenveux, Le règne du Sacré-
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Sont-ce là des faits isolés, ou bien se présenta-t-il souvent des cas analogues? Pour répondre, il faudrait des documents précis, qu'on n'a pas recueillis encore. Mais une chose est sûre. L'impulsion conquérante, le mouvement qui envahit l'Europe, l'Orient, l'Amérique, est parti de Paray.
Bientôt le livre du P. Croiset ne suffit plus. On en voit paraître de tous côtés. Souvent ce ne sont que des manuels à l'usage des confréries qui s'établissent partout, des recueils de prières et de pratiques, avec quelques explications sur la nature et les origines de la dévotion, avec quelques approbations épiscopales. Quelquefois les confréries ne sont que l'occasion; le livre est un vrai traité, théologique à la fois et pieux. Tel celui du P. Froment, commencé avant même la publication du P. Croiset et sous l'influence de Marguerite- Marie; mais il ne parut qu'en 1699. Tel celui du P. Bouzonié, qui parut à Poitiers en 1697.
Vers le même temps, les Réviseurs généraux de la Compagnie de Jésus à Rome en examinaient un, qui semble avoir visé plus haut encore, visé à obtenir la fête avec Messe et Office propres pour l'Église universelle. Ils louèrent l'ouvrage, « écrit avec science et talent, on ne peut plus apte à promouvoir la dévotion et le culte du sacré Cœur ». Ils furent d'avis néanmoins qu'on ne l'imprimât
Cœur, t. II, p. 260, et celles du P. Eudes, telles que les donnent le P. Nilles, t. II, p. 307, et le P. Le Doré, t. I, p. 414 (légères différences avec le P. Nilles), on constate que non.
point. Et le P. Thyrse Gonzalez, alors général de la Compagnie, décida dans leur sens, pour les raisons que nous dirons bientôt. Quel était cet ouvrage et de qui était-il? On l'ignorait jusqu'à présent. On avait cru qu'il s'agissait peut-être d'extraits du P. Croiset, ou d'une réédition *. Une donnée nouvelle favorise une autre conjecture. Le P. Pierre Charrier dit avoir trouvé à Rome un manuscrit du P. de Galliffet De cultu sacrosancti Cordis Jesu, daté de 1696 2. Si ces indications sont exactes, on ne peut guère douter que ce ne soit là l'ouvrage soumis par le Provincial de Lyon aux Réviseurs de Rome. Ainsi le P. de Galliffet aurait dû attendre pendant 30 ans l'heure de la Providence. Car son ouvrage latin ne parut qu'en 1726. La dévotion elle-même allait avoir "à subir de tout autres délais devant la Cour de Rome. Les bonnes âmes avaient cru que les choses iraient toutes seules. N'avait-on pas le désir de Jésus et sa promesse qu'il régnerait malgré les résistances et les oppositions? Déboutées à Rome une première fois en 1687, les Visitandines s'adressaient aux Ordinaires, suivant le conseil de Rome elle-même, et souvent les Ordinaires leur accordaient pour