CHAPITRE IX
Je ne vois pas que Ion puisse signaler, dans les circonstances présentes, ni nouveau développement, ni tendances proprement nouvelles de la dévotion. Mais, comme il arrive d'ordinaire, la secousse donnée aux âmes par le déchaînement d'une guerre telle qu'il n'y en eut jamais, par le danger imminent où s'est trouvée la patrie, par les deuils sans nombre, par les inquiétudes et les calamités de toute sorte, cette secousse a ranimé le sens religieux et le sens patriotique ; elle a, du même coup, en avivant le sentiment de l'unité nationale et de la solidarité entre le présent et le passé, fait monter à la surface de la conscience française — je ne m'occupe ici que de la Fiance l — bien des idées déposées, au cours des âges, dans le fond de cette conscience, toujours prêtes à reparaître (si jamais elles ont disparu) chez ceux qui vivent la vie chrétienne dans sa plénitude. Delà une intensité plus grande, une orientation particulière du mouvement, visible surtout
1. Il y a des mouvements analogues en Italie, en Belgique, en Portugal, etc..
566 TROISIÈxME PARTIE. — CHAPITRE IX
pour trois ou quatre idées, trois ou quatre pratiques, qui, sans être nouvelles, ont pris un nouveau relief dans ces derniers temps. Je veux parler de la prière nationale au Sacré-Cœur, de l'intronisation du Sacré-Cœur dans la famille, des consécrations militaires, de la question du drapeau.
La prière nationale1.
Expiation amende honorable, consécration; le monde officiel et la vie catholique.
Nous avons vu, au cours de cette étude, et le désir manifesté par Notre-Seigneur à Marguerite- Marie, d'un hommage royal à son divin. cœur (édifice, consécration réparatrice, drapeau), et les efforts faits dans le passé pour répondre aux intentions de Jésus. La première partie du programme (édifice expiatoire où devait se faire la consécration) a été magnifiquement réalisée par la construction de la basilique de Montmartre. L'œuvre était près d'être achevée, et déjà le cardinal Amette avait dit son désir et son espoir de consacrer solennellement la basilique du « Vœu national », en la fête de la B. Marguerite-Marie (17 octobre 191 f*), quand la guerre "éclata. La grandiose cérémonie, qui devait réunir tout Fé-
1. Cf. Les grands desseins du Sacré Cœur de Jésus et la France, par le P. J. B. Lémius, Bourg et Paris, Î.915.
piscopat français et où toute la France catholique devait être représentée, fut remise à plus tard.
Mais le mouvement vers le Sacré-Cœur fut unanime parmi les catholiques fervents. La prière publique allait à tous les saints protecteurs de la patrie : à la sainte Vierge, à saint Michel, à saint Denis et à sainte Geneviève,. à sainte Clotilde et à saint Louis, à la B. Jeanne d'Arc, à d'autres encore, suivant les dévotions locales ou particulières; mais le Sacré-Cœur avait d'ordinaire la première place. Les jours de prière nationale ont presque tous été marqués par la consécration au Sacré-Cœur1. Et cette consécration, on peut le dire, a été vraiment nationale : nationale par un élan unanime des Ames, nationale par l'intention de tous.
La France officielle ne s'y est pas associée2. Mais cette abstention même n'a fait que rendre plus sensible la nécessité de l'expiation et de l'amende honorable, non seulement pour les fautes individuelles, mais pour celles de la na-
1. Le premier dimanche de l'année 1915, consécration du genre humain au Sacré-Cœur; 11 juin 1915, consécration de la France au Sacré-Cœur; 26 mars 1916, journée du Sacré- Cœur avec renouvellement de la même consécration. Notons qu'il y a eu également plusieurs consécrations générale! de la France au Cœur immaculé de Marie, 13 décembre 191 1, 15 août 1915, 25 mars 1916.
2. Parmi les corps constitués, ayant une existence officielle, seul l'Institut de France a pris quelque part au mouvement : dans trois au moins des cinq Académies qui le composent, des membres ont été délégués par leurs collègues pour les représenter* suivant l'invitation du cardinal Amette, à la grandiose cérémonie du 26 mars, dans la basilique du « Vœu national ».
tion. Ce caractère d'expiation a été particulièrement marqué dans la formule qui fut lue dans toutes les églises de France aux cérémonies du 11 juin 1915 et du 26 mars 1916. La formule a pour titre « Amende honorable et consécration de la France au Sacré-Cœur de Jésus ». Elle exprime si bien la pensée de tous et rend si exactement l'aspect actuel de la dévotion dans notre patrie, que nous ne saurions mieux faire voir ce qu'est maintenant la dévotion des Français au Cœur de Jésus qu'en en donnant de larges extraits qui en reproduisent tout le mouvement. « 0 Jésus..., nous voici prosternés à vos pieds, pour offrir à votre Cœur sacré, en notre nom et au nom de la France notre patrie, nos hommages et nos supplications. Nous vous adorons... Nous vous reconnaissons comme notre souverain Seigneur et Maître. Nous confessons que votre souverain domaine s'étend non seulement sur les individus, mais sur les nations... Nous proclamons que vous avez des droits particuliers sur la France, à raison des bienfaits dont vous l'avez comblée et de la mission que vous lui avez confiée dans le monde. Nous vous demandons pardon des fautes, privées et publiques, par lesquelles nous avons outragé votre souveraineté et votre amour. Pardon, ô Seigneur Jésus, pour l'impiété, qui voudrait effacer le nom de Dieu et votre nom béni de la face de la terre. » Le peuple : « Pardon, ô Seigneur Jésus! » Le célébrant continue : « Pardon pour l'aveuglement et l'ingratitude de ceux qui, méconnaissant
la mission divine confiée à votre Église pour le bonheur des sociétés non moins que pour le salut des âmes, ont voulu séparer d'Elle notre patrie et s'efforcent d'entraver sa liberté et son action parmi nous. » Le peuple : « Pardon, ô Seigneur Jésus! » Le célébrant : « Pardon pour la violation de vos commandements, pour les blasphèmes de parole et de plume, pour la profanation du dimanche, pour le mépris des saintes lois du mariage, pour l'omission du grand devoir de l'éducation chrétienne, pour la dépravation des mœurs, pour l'amour effréné du luxe et du plaisir. » Le peupie : « Pardon, o Seigneur Jésus! » Le célébrant : « Pour tous ces désordres, nous vous faisons amende honorable et nous vous demandons pardon. » Le peuple : « Pardon, ô Seigneur Jésus! » Après l'amende honorable, la consécration. Le célébrant : « Afin de réparer ces fautes, autant qu'il est en nous, nous vous consacrons aujourd'hui nos personnes, nos familles, notre patrie : qu'elles soient désormais pleinement à vous. » Le peuple : « A Vous, ô Seigneur Jésus ! » Le célébrant reprend chaque point de cette énumération, précisant comment nous entendons en pratique cette consécration, ce don de nos personnes, de nos familles, de notre patrie à Jésus. Pour les personnes et pour les familles, le peuple répond : « A vous, ô Seigneur Jésus! » Pour la France, quand le prêtre a dit : « Nous voulons que la France soit à Vous, » le peuple reprend. : « Que la France soit à Vous, ô Seigneur Jésus ! »
Suit la prière : « Nous venons à vous, ô Cœur sacré de Jésus, dans nos angoisses : ouvrez pour nous les trésors de votre charité infinie. Le sang qui a coulé de votre blessure a racheté le monde : qu'une goutte de ce sang divin, par sa toutepuissance expiatricc, rachète encore une fois cette France que vous avez tant aimée et qui ne veut pas renier sa vocation chrétienne. Oubliez nos iniquités pour ne vous souvenir que des saintes œuvres de nos pères, et laissez couler sur nous les flots de votre miséricorde. Que l'église bâtie par la France en votre honneur soit pour nous comme une citadelle inexpugnable, qui protège Paris et notre pays tout entier. Bénissez nos vaillantes armées; accordez-nous la victoire et la paix, et faites que bientôt le temple national que nous vous avons élevé puisse vous être solennellement consacré, comme le témoignage de notre repentir et de notre confiance, comme le gage de notre reconnaissance et de notre fidélité future. Cœur adorable de notre Dieu, la nation française vous implore : bénissez-la, sauvez-la! » Le peuple reprend : « Cœur adorable », etc. Le célébrant : « 0 Cœur immaculé de Marie, priez pour nous le Cœur sacré de Jésus! » Le peuple reprend encore: « 0 Cœur immaculé », etc. Inutile de dire que cette part faite à la foule dans l'amende honorable, dans la consécration, dans la prière, achève de donner à l'acte sa vraie physionomie, son caractère social. Malgré l'abstention, infiniment regrettable, de la France officielle, et, pour une
part, à cause même de cette abstention, nous «avons eu, en ces années terribles, nne prière, une amende honorable et une consécration vraiment nationales de la France au Sacré-Cœur.
Quant à l'image du Sacré-Cœur sur le drapeau de la France, en a essayé, en dépit des tracasseries mesquines, d'y suppléer par la dévotion privée, en arborant partout et de toutes les façons de petits drapeaux du Sacré-Cœur. Que de soldats, au front, le portent fièrement sur leur poitrine; que de femmes et que d'hommes, à travers les rues de nos villes et les sentiers de nos campagnes présentent à tous les yeux le pieux insigne! La France officielle continue, hélas! d'ignorer Jésus ou de le méconnaître ; mais jamais la France fidèle et croyante n'a tant fait pour consoler son divin Cœur, en lui rendant, autant qu'il est en elle, tous les hommages qu'il a demandés par sa bienaimée servante, Marguerite-Marie.
L'intronh aiion et la consécration des familles1.
Idée générale du mouvement. — Consécration des famille?; les familles du Sacré-Cœur. — Intronisation ;le P.Mateo. — La famille chrétienne et la dévotion au Sacré-Cœur.
— Nous avons vu plus haut comment fut arrêté le
1. Pour l'intronisation, opuscules ou feuilles volantes, de provenance diverse. J'ai sou3 les yeux, outre plusieurs feuilles volantes, deux opuscules à peu près identiques, ou plutôt deux
mouvement (qui d'ailleurs n'avait rien de spécifiquement français) des couronnements du Sacré- Cœur. Toujours vivante et agissante, la dévotion s'est portée dans une autre direction. Cette fois, il n'est plus question, au moins directement, de cérémonie solennelle, où la foule afflue de toute une ville ou de toute une région, pour acclamer Jésus et sa royauté d'amour, il s'agit d'une fête tout intime, d'une réunion de famille. Mais la fête a un sens profond, la réunioa se fait en vue d'un acte des plus importants dans la vie de la famille. Cet acte consiste à introniser le Sacré-Cœur dans la demeure familiale, à l'installer au foyer, pour qu'il préside désormais, non seulement comme témoin ou comme invité, mais comme maître et roi, à toute la vie domestique. Jésus avait promis qu'il bénirait les maisons où l'image de son sacrécœur serait exposée et honorée. L'intronisation implique que désormais cette image (tableau ou statue) aura sa place, une place d'honneur, dans la demeure familiale, et qu'elle y recevra quelque hommage; mais la cérémonie a un sens plus profond et elle doit avoir du retentissement sur toute
éditions (1915) du même opuscule (Rome, Procure des Sacrés- Cœurs, et Paris, rue de Picpus, 35; Caen, Manuel des Secrétariats, dépôts chez M. Gailey), intitulé : V intronisation du Sacré- Cœur dans les foyers (l'édition romano-parisienne ajoute : par la consécration des familes à ce divin Cœur); dans le même sens, Le Sacré-Cœur dam les familles, Lyon, 1915. Pour la consécration, J. Calot, Les Familles' du Sacré-Cœur. Bureaux du Messager, Toulouse, 1915 ; J. P. Archambault, Les familles au Sacré-Cœur, 1916, Québec et Montréal. Messager du Cœur de Jésus, 1913- 1919, passim. Plusieurs évêques ont donné des lettres pastorales à ce sujet : M*r Berthoin, d'Autun : M*' Izart, de Bourges, etc.
la vie de la famille, puisque l'intronisation, comme le mot l'indique, consiste à introduire le Sacré- Cœur dans la maison pour en être désormais le maître et le roi.
La cérémonie est très simple et très belle. On se procure, si on ne l'a déjà, une belle image du Sacré-Cœur (belle relativement). On fixe le jour : ce sera naturellement un jour de fête (fête liturgique, fête du père ou de la mère, date marquante pour la famille). On se prépare convenablement, et, autant que possible, on communie le matin du jour choisi. Si le prêtre peut facilement venir, on l'invite, pour plus de solennité. A l'heure fixée, on installe solennellement l'image, on l'intronise, au milieu des fleurs et des lumières1. Alors, devant la famille réunie (et il convient que dans l'occurrence, les serviteurs se sentent plus que jamais de la famille), soit le prêtre, soit le maître ou la maîtresse de maison lit la consécration de toute la famille (père, mère, enfants, serviteurs) au Cœur sacré de Jésus. 11 existe des formules toutes faites; mais le chef de famille en peut composer une à son gré, ou modifier, pour la mieux adapter, celle qu'il a sous la main. Même s'il doit la lire telle quelle, il est bon qu'il l'ait copiée de sa main ou fait copier soit par la mère, soit par quelqu'un des enfants. Il convient que la con-
1. La pièce indiquée est naturellement le salon, quand l'intronisation est comprise comme une profession publique d'appartenance au Sacré-Cœur; si l'on y voit plutôt un acte intime de la vie familiale, ce peut être une chambre intérieure ou une sorte d'oratoire de famille. Pour la formule, voir p. 579, note.
sécration soit bien écrite sur beau papier, qu'elle soit signée de tous ceux qui, dans la maison, sont en état de signer. 11 serait même désirable que l'acte fût encadré, comme on fait pour l'image de première communion, et qu'il restât exposé, près de l'image intronisée, comme témoignage et souvenir de la consécration solennelle l. Qu'il soit d'ailleurs bien entendu que les défaits de la cérémonie peuvent varier à l'infini. L'essentiel est qu'il y ait intronisation solennelle et solennelle consécration. Dans la pensée des promoteurs, la fête doit avoir un lendemain. Ce lendemain, ce sera toute la vie de famille dominée par le grand acte qui vient d'être décrit. Cet acte lui-même, on le renouvellera tous les ans, au jour anniversaire, ou, mieux encore, tous les mois, par exemple, les premiers vendredis2. Quand un nouvel enfant viendra grossir
1. Ou même, comme l'indique le « document familial », tous les jours à la prière du soir. Au lieu de renouveler tous les jours la consécration, on se contente souvent d'intercaler dans la prière quelques mots qui la rappellent.
2. Il existe, sous le nom de « Document familial », de beaux diplômes en parchemin destinés à rappeler la solennité de la consécration et les engagements contractés. En voici le contenu : « Intronisation du Sacré-Cœur de Jésus au foyer parla consécration de la famille. Document familial. Le — du mois de — 19 à — la famille — a solennellement intronisé le Cœur de Jésus dans sa maison, en lui consacrant tous ses membres, présents, absents et même défunts. Par ce témoignage d'amour et de réparation, elle entend Le reconnaître comme son Seigneur et Maître. Elle accepte pleinement les commandements de Dieu et de la sainte Église; elle exprime son horreur pour toutes les violations sacrilèges de ses droits de Souverain absolu des individus, des familles, des nations; elle réprouve sans réserve tous les attentats contre les saintes lois du mariage chrétien; enfin, elle adhère de cœur et d'esprit à l'autorité du Pontife romain. En même temps, honorée de la visite de Jésus, qui
la famille, il sera, aussitôt baptisé, présenté et consacré au Sacré-Cœur; son nom sera joint à c^lui des autres consacrés, en attendant qu'il puisse ratifier lui-même la consécration et signer l'acte à son tour. Tous les jours, si les circonstances et la disposition des lieux s'y prêtent, on se réunira pour la prière près de l'image vénérée; on y pourrait intercaler une mention rapide de l'intronisation, qui a fait du Sacré-Cœur le maître de la maison, et de la consécration, qui a fait de la famille une famille du Sacré-Cœur. La vie familiale devra répondre aux paroles et aux démonstrations : ce sera une vie solidement, foncièrement chrétienne, qui fasse honneur au Maître divin; la vie intime de chacun s'efforcera de réaliser l'idéal commun.
Cet idéal est trop beau, sans doute, sinon pour être réalisable, au moins pour être partout réalisé. Là où l'on ne peut tant obtenir, on se contente de moins. Ainsi s'est répandue, dans beaucoup de diocèses, la cérémonie de la consécration générale des familles. Elle se fait dans l'église paroissiale pour les familles de la paroisse dont les membres veulent bien y prendre part. Pour suppléer à l'intronisation solennelle, on distribue une imagesouvenir, qui doit être placée bien en vue, et en
veut bien s'établir chez elle comme chez Lui; en échange de la douce confiance, de la tendre amitié de son Cœur, qui lui fait dire : Voici voire Roi de douceur; Vous êtes mes amis, elle Lui demande à genoux d'accepter, comme jadis à Béthanie, cette humble hospitalité. En foi de quoi nous signons. » Suivent les signatures des parents, des enfants, du prêtre.
place d'honneur, dans chaque famille consacrée, avec recommandation de lui rendre quelque hommage, et particulièrement de se réunir auprès pour la prière du soir en commun.
Ce mouvement de dévotion familiale au Sacré- Cœur par l'intronisation et la consécration a pris, dans ces dernières années, une grande extension. On y peut remarquer plusieurs courants distincts, partis de points divers et }ui jusqu'à présent ne sont pas pleinement fondus. Ils semblent pouvoir se ramener à deux, celui que propage le Messager du Cœur de Jésus, organe de V Apostolat de la prière (c'est, je crois, celui que Montmartre a lait sien), et celui qu'a déterminé le P. Mateo.
Dans le premier, l'idée de consécration domine. Depuis longtemps déjà, le Messager poussait à la consécration des familles au Sacré-Cœur. En 188S notamment, il y eut en ce sens un mouvement quasi mondial. L'élan semblait s'être ralenti. Depuis quelques années, en partie peut-être sous l'influence indirecte du P. Mateo, il s'est ranimé et le Messager lui prête l'aide puissante de sa publicité (plus de 40 organes mensuels en une trentaine de langues). C'est l'idée primitive de consécration qui reste au premier plan ; mais l'intronisation y a sa place, soit comme condition préalable à la consécration, soit comme conséquence naturelle de celle-ci, soit comme partie intégrante d'une seule et même cérémonie totale. Pour assurer l'effet durable de cet acte solennel, le P. Calot, Directeur général de V Apostolat de la prière, y a
joint, pour« les familles du Sacré-Cœur », un petit règlement de vie chrétienne, simple et pratique. Il comprend : profession de docilité absolue aux enseignements de l'Église et aux directions du Pape, consécration au Sacré-Cœur renouvelée tous les ans, image du Sacré-Cœur à une place d'honneur dans la maison, observation fidèle des commandements de Dieu et de l'Église, notamment de la loi chrétienne du mariage, prière du soir en commun, communion fréquente, union et paix entre les époux, éducation chrétienne des enfants et souci chrétien de leur avenir (vocation, mariage chrétien), décence chrétienne dans les modes et dans l'ameublement, choix des livres et revues, surveillance des conversations, devoirs de religion et de charité envers les serviteurs.
L'œuvre de 1' « Intronisation du Cœur de Jésus par la consécration des familles », sous sa forme spéciale d'intronisation, n'est pas née en France; mais elle a, je crois, été conçue à Paray-le-Monial, en 1906 ou 1907, par celui qui en a été, au Chili d'abord, puis dans le monde entier , le principal promoteur, le R. P. Mateo Crawley-Boevey,des Sacrés- Cœurs (Picpus). Le cardinal Billot, dans la lettre qu'il écrivait au P. Mateo, pour la recommander « d'enthousiasme », après avoir pris connaissance de l'œuvre, nous l'explique comme ayant pour unique but « d'installer au foyer domestique la puro, la simple, la franche dévotion au Sacré- Cœur, telle qu'elle nous a été transmise dans les révélations de sainte Marguerite-Marie, telle que
l'Église Ta sanctionnée de sa suprême autorité ». I] y voit, « un moyen simple et pratique de réaliser les désirs exprimés par Notre-Seigneur » à la Bienheureuse, d'un culte spécial rendu à son cœur dans les familles. L'intronisation n'est-elle pas « l'extension du geste si gracieusement esquissé » par les novices de Paray, quand elles fêtaient leur sainte maîtresse en adressant tous leurs hommages à une modeste image du Sacré-Cœur? Le cardinal recommande donc cette introduction de la dévotion au Sacré-Cœur dans les foyers comme « le moyen le plus approprié à la sanctification de la famille, et par elle de la société tout entière ». Rapprochant à ce propos la doctrine des Pères sur l'Église, Épouse du Christ, sortant du côté percé de Jésus et de son cœur blessé d'amour, et la doctrine de saint Paul sur le mariage chrétien symbolisé par le mystique mariage du Christ et de son Église, il conclut : « Par le grand sacrement qui est à sa base, la famille chrétienne nous apparaît comme plongeant ses racines dans les profondeurs mêmes du Cœur où l'Église a pris naissance. Et s'il en est ainsi, où donc la dévotion Mi Sacré-Cœur sera-t-elle mieux à sa place? Où Uira-t-elle un milieu et, si je l'osais dire, un terrain de culture plus approprié? Surtout où îrouvera-t-on un moyen plus connaturel (passez-moi ce barbarisme) de surnaturaliser la famille et de l'élever à la hauteur de l'idéal voulu par Jésus-Christ ? » 11 y voit enfin un hommage de réparation pour les droits de la Souve-
raineté de Notre-Seigneur partout méconnus. Si précieuse et si autorisée que puisse être cette recommandation, le P. Mateo a reçu mieux encore. Dès 1913, Pie X, àla demande desévêques du Chili, accordait une indulgence aux familles chiliennes qui se consacreraient au Cœur de Jésus en intronisant chez elles l'image du Sacré-Coeur. Benoit XV, par une lettre du 27 avril 1915, a étendu cette faveur aux familles du monde entier1. A cette occasion, le Saint-Père a hautement recommandé cette pratique et en a montré les avantages et l'opportunité. La lettre vaut que nous en donnions ici la substance, non seulement pour l'autorité d'où elle émane, mais encore pour les explications qu'elle contient et les lumières qu'elle apporte. Elle indique d'abord, avec une parfaite clarté, l'idée de l'œuvre et ses constitutifs essentiels : consécration de la famille, avec ceci de particulier que « l'image, installée comme sur un trône daus un endroit bien apparent de la
1. UndécretdelaPénitencerie apostolique, en date du l»Tmars 1918, explique que, pour gagner ces Indulgences, la consécration doit se faire, non en commun dans une église, mais chez soi, en famille, par le prêtre, si c'est possible, et suivant la formule établie par lerescritdu 19 mai 1908. ActaApostolicae Sedis, avril 1918. t. X, p. 154-156. La formule y eft donnée, en Italien et en latin. — Un autre décret, tout récent, rattache, au moins pour l'Italie, l'organisation destinée à promouvoir le mouvement des consécrations, à celle de Y Apostolat de la prière. En mainte autre circonstance, Benoît XV a recommandé cette pieuse pratique. Plus d'une fois aussi, et notamment à propos du décret De tuto pour la cauonisation de Marguerite-Marie (17 mars 1918), il a vivement exhorté les fidèles à recourir au Sacré-Coeur.
maison, présente à tous les regards Notre-Seigneur comme le roi de cet intérieur ». Léon XIII, continue le Pape, avait consacré au divin Cœur le genre humain tout entier. Mais cette consécration générale ne rend pas superflue la consécration de chaque famille en particulier; loin de là, elle s'y harmonise à merveille et contribue à réaliser la sainte intention du Poutife : car ce qui est particulier à chacun nous touche de plus près que ce qui est commun à tous. Aussi bien, est-il rien qui convienne mieux aux temps où nous sommes? Que d'efforts pour défaire l'œuvre moralisatrice de l'Église et pour nous ramener au paganisme ! Que d'attaques, en particulier, contre la famille ! Nos ennemis voient bien que, en corrompant la famille, ils corrompent la société tout entière. De là la loi du divorce ; de là, au mépris de l'autorité paternelle, l'obligation de confier les enfants à l'école publique, laquelle est presque toujours hostile à la religion; de là ces campagnes honteuses pour amener à tarir la vie jusque dans sa source en violant par d'impures pratiques la sainteté du mariage. On ne saurait donc mieux faire que de travailler à ranimer le sens chrétien dans la vie domestique en installant la charité du Christ, comme une reine, au foyer et en attirant sur la famille les bénédictions promises par Notre-Seigneur aux maisons où l'image de son cœur serait exposée et honorée. « Mais, ajoute Benoit XV, cet honneurne suffit pas. Il faut, avant tout, connaître Jésus, sa doctrine, sa vie, sa passion, sa gloire.
Qu'on ne se contente pas de le suivre avec un sentiment superficiel de religiosité, qui parle au cœur sensible et fasse verser quelques petites larmes, en laissant les vices intacts; il faut s'attacher à lui avec une foi vive et forte, qui dirige et gouverne l'esprit, le cœur, la conduite. Si Jésus est si oublié, si peu aimé2 c'est qu'il est inconnu, ou trop peu connu. Il faut clone travailler avant tout à faire mieux connaître Jésus-Christ, sa vérité, sa loi; l'amour viendra ensuite. » — Telle est cette belle lettre du Pape. On remarquera cette singulière insistance sur la connaissance de Notre-Seigneur et de son évangile. Il y a là une leçon dont doit se pénétrer quiconque travaille à développer, en soi ou dans les autres, la dévotion au Sacré-Cœur. Voilà donc, magnifiquement expliquées par le cardinal Billot, et par Sa Sainteté Benoit XV, les grandes idées qui dominent cette belle œuvre de l'intronisation par la consécration des familles au Sacré-Cœur. Il est bon d'ajouter, ici encore, qu'il y a, parmi les zélateurs de la consécration ou de l'intronisation, quelques légères différences de vues, qui amènent nécessairement des différences dans tel ou tel détail pratique. Les uns la considèrent, avant tout, comme l'entrée du Sacré-Cœur dans le sanctuaire de la famille. En conséquence, ils installent la statue dans une chambre plus intime ou dans une sorte d'oratoire, où la famille vient lui rendre hommage par la prière du soir et où chacun peut venir le prier dans le secret. D'autres y voient davantage une profession publi-
blique de dévotion au Sacré-Cœur, et exposent l'image, en belle place, dans le salon, où elle frappe tout d'abord les regards du visiteur. Les deux conceptions sont bonnes et facilement conciiiables.
La consécration des soldats1.
Les faits. — Le sens des faits et leur portée.
Au cours de la dernière guerre, enfin terminée, des aumôniers zélés ont eu la pensée de consécrations militaires au Sacré-Cœur. L'idée a trouvé le meilleur accueil, tant parmi les soldats que parmi les chefs, particulièrement sur le front, où la piésence de l'ennemi, la vie de sacrifice et le danger continuel de mort, la vue plus nette de l'idéal patriotique, tout enfin, contribue à élever les âmes, au-dessus des préoccupations malsaines ou vulgaires, dans le monde supérieur delà grâce et de la religion. D'admirables cérémonies ont eu lieu, où des « unités » plus ou moins considérables, cédant à la puissante attirance du Cœur de Jésus, ont pris part avec un bel ensemble et avec un élan qui, sans violenter en rien la liberté des individus, la dégage, pour ainsi dire, des entraves du respect humain ou des passions, pour l'en-
1. Feuilles volantes, rue de la Barre, 31; Messager du Cœur de Jésus , mars et juin 1916.
traîner en haut. L'acte solennel est préparé par une sorte de retraite, avec nombreuses confessions et communions; il implique, dans la pensée de tous, un engagement à mener désormais une vie chrétienne et à réinstaller le Christ au foyer de famille. La femme et les enfants sont mis au courant du grand acte et de la promesse, par une feuille signée, qui fera foi pour l'avenir. Le but et le sens de la cérémonie sont expliqués avec soin. Tout d'abord, elle a pour objet le bien spirituel de chacun, en le rapprochant de Dieu et lui ménageant les incomparables avantages de la dévotion au Sacré-Cœur. Elle a de plus une portée sociale. Elle prépare, pour le retour au foyer, l'entrée du Sacré-Cœur dans la famille ; elle réintègre, autant qu'il est possible, la prière et la religion dans l'armée ; elle permet d'espérer ou d'entrevoir, dans un avenir indécis, des temps où la France, redevenue officiellement chrétienne, se consacrerait au Cœur de Jésus et — qui sait? — ferait flotter sur le drapeau national l'image du Sacré-Cœur1.
1. On a beaucoup parlé d'une consécration des armées françaises et alliées faite par le Maréchal Foch, en juillet 1918, dans l'église de Bombon. Pour, il y a des attestations précises et formelles du curé; contre, il y a des dires, très autorisés aussi. C'est donc encore, pour le public, le secret du généralissime.
La question du drapeau '.
État de la question. — Deux questions distinctes : 1° Y a~til un message de Marguerite- Marie à la nation française ? 2° L'idée du Sacré-Cœur sur le drapeau est-elle acceptable?
Depuis bientôt trente ans, les catholiques français voient flotter dans les églises, chapelles, salles de réunions pieuses, le drapeau national portant, en ronge écarlate sur sa bande blanche, l'image du Sacré-Cœur. Durant la guerre, ces drapeaux se sont multipliés sous les formes les plus diverses, quelques-unes fort artistiques, et, malgré des tracasseries mesquines, continuent de se répandre. Un mouvement de pétitions fut même lancé pour demander que ce drapeau du Sacré-Cœur fût adopté comme le drapeau même de la France. A ce propos, plusieurs questions se posent, depuis surtout qu'une lettre a été publiée où le cardinal Billot semblait blâmer toute une tendance de dévotion chère aux catholiques français, non sans jeter quelque discrédit sur les révélations de Mar-
1. Voir Le Message du Sacré-Cœur, par le R. P. Ange Le Doré, Paris, 1917; Le Message d'espoir, par H. Perroy, Études, 5 et 20 février 1918; Messager du Cœur de Jésus, avril, mai, juin; La réalisation par faite des demandes du Sacré-Cœur, par R. du Bouays de la Bégassière, Messager, janvier 1917; Le drapeau du Sacré-Cœur, Messager, juin 1918, article par J. V. et supplément anonyme; Encore le Message de i689, par A. Hamon, Études, juin 1918; Le Message de la B. Marguerite-Marie et la grande demande du S.-C. à la France, par P. Bouvier. Bulle-
guerite-Marie à ce sujet l. Elles se posaient déjà du fait que le mouvement des pétitions avait été arrêté — et arrêté, semblait-il, sur un mot d'ordre venu de haut, qui, sans blâmer probablement l'idée en elle-même, devait le signaler comme inopportun ou mal parti.
Sans nous attarder aux questions de fait et d'opportunité, nous pouvons nous demander :
1° S'il y a bien un message authentique de Marguerite-Marie à cet effet et quel en est le sens;
2° S'il est permis de désirer que le Sacré-Cœur ait sa place sur notre drapeau national et pourquoi2.
I. Le message. 1. Les révélations relatives au drapeau sont-elles authentiques? — La question peut viser ou l'authenticité des textes ou l'authenticité des révélations.
L'authenticité des textes ne saurait être mise en doute : ils sont vraiment de Marguerite-Marie, sauf tout au plus quelques omissions ou modifications de forme qui ne changent rien aux choses3
tin de l'œuvre des campagnes, mai-juin 1918; L'idée du drapeau du S.-C. repose-t-elle sur une révélation privée, par « un théologien très autorisé », Nouvelles religieuses, 15 août 1918; nombreux articles et documents, dans La foi catholique, depuis avril 1918, dont plusieurs reproduits en brochure, par MM. Jouin, Gaudeau, Tkuptin; Le drapeau du S.-C, par J. V. Bainvel, Revue pratique d'Apologétique, 15 juin 1918 (reproduit dans le présent travail).
1. Voir les pièces dans Revue du Clergé français, 1" juin 1918.
2. Je restreins ia question à celle du drapeau, puisqu'elle s'est posée à ce propos. Il va sans dire qu'elle ne fait qu'un avec ce' le de la consécration, de l'édifice où doit se faire cette consécration, et demandes connexes.
3. Ceux qui voudraient de plus amples renseignements sur ce point peuvent consulter les belles et savantes préfaces de
Les autographes sont perdus ou égarés, comme ponr presque toutes les lettres à la Mère de Saumaise et au P. Croiset. Mais nous savons que les copies sont fidèles, sauf les omissions ou retouches de style dont on vient de parler. Il est bon, cependant, de signaler une particularité, dont on pourrait t;rer parti (bien à tort d'ailleurs) contre l'authenticité. Les textes relatifs au message manquent, comme on peut s'en convaincre en lisant les notes de M** Gauthey, dans la traduction italienne des écrils, laite pour le procès de béatification. Explique qui voudra cette absence, et comme il voudra; mais à quelque explication qu'on s'arrête, rien n'autorise à en tirer une conclusion défavorable à l'authenticité du texte français.
Quant à l'authenticité des révélations relatées dans ces textes, la question se ramène à celle du uent d'ensemble qu'il convient de porter sur les révélations de Marguerite-Marie.
Ce jugement lui-même doit se régler sur les principes suivis par l'Église en matière de révélations et s'interpréter d'après ces principes1. Le message au roi rentre, à cet égard, dans la loi générale. C'est dire qu'il n'a rien d'un article de foi — d'autant que l'Église, soit dans l'examen des
Mïr Gauthey, et, pour les détails, les annotations semées au bas des pages. La question d'ensemble a été traitée, ci-dessus, Ve partie, c. i.
1. On p^ut voir quelques réflexions sur ce sujet, avec références aux auteurs qui en ont traité, dans le présent volume entrée en matière, p. 1; début de la première partie, avec la note ; deuxième partie, c. n, S l-
écrits en vue de la béatification, soit dans l'approbation donnée à un ouvrage spécial contenant des révélations (comme celle qu'elle a donnée aux Révélations de sainte Brigitte), ne prétend pas d'ordinaire décider s'il y a eu révélation ou non, ni surtout ce qu'il faut entendre, en pareil cas, parle mot révélation, son jugement étant, dans la circonstance, comme elle s'en est expliquée en mainte occasion, d'ordre pratique et non d'ordre spéculatif.
On peut, il est vrai, et avec plus d'apparence ici que tout à l'heure à propos de l'authenticité des textes, arguer de son absence dans la traduction italienne, ou de telle déclaration vaguement connue, d'après laquelle l'Église, en approuvant les écrits de Marguerite-Marie, n'a pas prétendu approuver cette révélation. Mais ni cette absence ni cette déclaration, qui peuvent donner lieu, si l'on veut, à chicane et à interprétation malveillante, ne permettent de rien conclure contre cette révélation en particulier1.
On a mis en avant quelques autres raisons de douter en ce cas spécial : l'orgueil et les fautes de Louis XIV, la promesse de victoire contre tous ses ennemis, une garantie de salut attaché à une prati {ue tout extérieure une fois faite, et choses semblables. Mais l'examen attentif des textes et la
1. On n'aurait fait, dans la réponse en question, qu'appliquer au cas proposé le principe général de l'Église en la matière, sans vouloir par là jeter aucune défaveur sur cette révélation comme telle.
comparaison avec mainte promesse analogue, attachée soit à la dévotion du Sacré-Cœur, soit à d'autres pratiques, nous montrent que, ici encore, on ne peut rien produire contre le message qui ne rejaillisse sur l'ensemble de la dévotion. Certes il ne faut pas rabaisser une dévotion si foncièrement évangélique et chrétienne au niveau de nos petits intérêts terrestres, ni rêver une vie chrétienne sans sacrifice, où des récompenses temporelles viendraient aussitôt payer des pratiques inspirées par d'égoïstes espoirs. Mais n'oublions pas non plus que Notre-Seigneur lui-même nous invite au sacrifice par l'appât des récompenses. S'il nous demande de « chercher avant tout le règne de Dieu et sa justice », il ajoute aussitôt que « tout le reste nous sera donné par surcroît ».
Ces promesses de biens temporels doivent s'entendre avec les réserves qui vont de soi et en tenant compte des conditions ordinaires de l'action providentielle dans le monde et sur les âmes. Sans doute, il est bon de rappeler souvent aux fidèles que le christianisme vise plus haut que la terre, plus loin que cette vie passagère dont, si elle était seule, on pourrait se demander si elle vaut qu'on la vive. Jésus n'est pas un roi temporel, comme le rêvaient les Juifs; mais il ne faut pas oublier aussi que, quand on cherche le règne de Dieu et sa justice, cette recherche est souvent récompensée même par des biens temporels, surtout lorsqu'il s'agit des nations, qui n'ont pas comme telles de destinée supérieure, ni d'au-delà.
Le message relatif au roi n'est donc pas dans une condition inférieure aux autres révélations de la sainte Visitandine1. En y regardant de près, on arrive au contraire à se convaincre qu'il est dans la ligne et dans logique de la dévotion au Sacré- Cœur : Jésus ne veut pas régner seulement sur des âmes individuelles, mais aussi sur les sociétés. Reste donc à étudier le sens précis du message.
2. Sens précis du message. — Sans répéter ici tous les textes que nous avons rapportés plus haut, nous constatons en les relisant que l'acte demandé à Louis XIV apparaît avant tout comme un acte de réparation. Le Sacré-Cœur désire « entrer avec pompe et magnificence dans la maison des princes et des rois, pour y être honoré autant qu'il a été outragé, méprisé, et humilié en sa passion ». Il faut qu'il ait autant de joie « de voir les grands de la terre abaissés et humiliés devant lui, comme il a senti d'amertume de se voir humilié à leurs pieds ». Même pensée dans la lettre du 28 août : « Le Père éternel voulant réparer les amertumes et angoisses qne l'adorable cœur de son divin Fils a ressenties dans la maison des princes de la terre, parmi les humiliations et les outrages de sa passion, veut établir son empire dans la cour de notre monarque. » C'est ce qu'elle appelle un peu plus bas « relever devant les hommes les opprobres et anéantissements que ce divin cœur y a soufferts ».
1. Sauf, bien entendu, la garantie particulière que certaines de ces révélations peuvent tenir d'une sorte d'approbation tacite et implicite par l'Église, approbation qui d'ailleurs est d'ordre pratique plutôt que spéculatif.
Enfin, dans la lettre du 15 septembre au P. Croiset : « 11 y a encore une autre chose dont je me sens fort pressée, par le grand désir qu'il me fait connaître d'en avoir, c'est que cette dévotion coure dans les palais des rois et des princes de la terre, afin qu'il y reçût autant de plaisir, comme aimé et honoré des grands, comme ont été grandes les amertumes et angoisses qu'il y a ressenties, lorsque dans sa Passion il y a été tant méprisé, outragé, humilié. » De cette notion générale sa pensée vient tout naturellement à Louis XIV, qui réalise pour elle l'idée des grands de ce monde, » des rois et des princes de la terre ».
On voit par les mêmes textes que ce qui est demandé à Louis XIV, ce n'est pas un acte de gouvernement, mais un acte de dévotion personnelle, comme étaient actes personnels d'Hérode les mépris et les outrages dont il accabla Jésus dans sa Passion. Les courtisans, comme grands de ce monde, auront leur part dans la réparation, comme les courtisans et soldats d'Hérode eurent la leur dans les moqueries. L'idée d'un hommage national, tel que nous l'entendons maintenant, ne se présente jamais à Marguerite-Marie. Bien, dans ce qu'elle voudrait obtenir de Louis XIV, ne ressemble à l'acte royal de Louis XIII consacrant la France à Marie. L'édifice où doit se faire la consécration sera un oratoire du roi; les étendards où serait peint le Cceur de Jésus sont les étendards personnels du roi; les armes où il serait gravé sont les armes du roi. La fête à établir doit être une fête
publique; mais ce qu'on demande au roi, c'est d'user de son influence pour l'obtenir du Pape — et non pas comme une fête nationale, mais comme une fête religieuse, fête d'expiation et d'hommage pour réparer les fautes des chrétiens envers l'Eucharistie.
3. La portée des demandes. — En précisant le sens des demandes, il semble que, du même coup, on en limite la portée, de façon que tout se ramène à uu acte personnel de Louis XIV. Cette conclusion ne serait pas exacte : elle néglige un élément important de la question. Louis XIV, ici, n'est pas seulement Louis XIV : il représente les princes et les rois. Les courtisans doivent prendre part à la consécration royale entant que grands de ce monde et familiers du roi. Comme le roi doit réparer les moqueries d'Hérode, son entourage doit réparer celles des courtisans et des soldats d'Hérode. Le message s'adresse à lui, non en tant qu'il est Louis XIV, mais en tant qu'il est un « grand monarque », comme dit la sainte voyante. La grandeur même du « grand roi » n'entre ici en ligne de compte que secondairement : plus est haut celui qui rend hommage, plus sera éclatante la réparation.
On comprend dès lors que, tout en étant faite personnellement à Louis XIV, la demande ne lui est faite que parce qu'il est le roi. Aussi voyonsnous, dans la suite, l'idée de la demande et des promesses afférentes appliquée comme naturellement à Louis XV, vers le milieu du xvme siècle,
par la Mère Coing, alors supérieure des Visitandines de Paray. Nous la voyons reprise par le grand dauphin, fils de Louis XV, qui fait dédier au Sacré-Cœur, dans la chapelle royale de Versailles, un oratoire spécial, où il met limage de ce divin Cœur; reprise par Louis XVI, dans le vœu que tous connaissent, avec cette différence que Louis XVI ne parle pas de ses étendards ni de ses armes, mais, en revanche, entend consacrer aussi son royaume, sans doute, comme une sorte d'ex-voto.
II. La. question du drapeau. Ce qui nous reste à dire se dégage, pour une part, de ce qui vient d'être dit. On peut tout ramener à trois questions :
1° Y a-t-il quelque demande spéciale du Sacré- Cœur à la France relativement au drapeau, à l'édifice, à la consécration?
2° La France peut-elle se regarder comme une privilégiée du Sacré-Cœur, comme ayant mission spéciale de travailler à le faire régner?
3° Que peuvent et doivent croire et espérer, faire et désirer les catholiques français?
1. Y a-t-il quelque demande spéciale du Sacré- Cœur à la France, relativement au drapeau, à l'édifice, à la consécration? — De ce qui vient d'être dit, il ressort que les demandes de Notre- Seigneur à Louis XIV ne sont pas faites directement à la France. Le message de Marguerite- Marie regardait Louis XIV. Ses successeurs en pouvaient conclure qu'ils feraient eux-mêmes acte très agréable au Cœur de Jésus en travaillant à
les réaliser ; mais ils ne manquaient à aucun devoir en ne les prenant pas pour eux. Dans leur teneur littérale, elles s'appliquent moins encore à la nation française : la France, de ce chef, n'est pas infidèle en ne les relevant pas ; mais qui ne voit qu'elle ferait, elle aussi, acte très agréable au Cœur de Jésus en travaillant à les réaliser * ? Quand les évêques de France demandaient au Pape, en 1856, d'étendre au monde entier la fête du Sacré-Cœur; quand ils faisaient vœu naguère de faire célébrer solennellement cette fête dans leurs diocèses respectifs le jour même indiqué par Notre-Seigneur à Marguerite-Marie dans l'apparition de 1675, ils ne répondaient pas à une demande spéciale du Sacré-Cœur, à eux adressée ; mais ils savaient aller au-devant de ses désirs les plus chers. De même, les premiers promoteurs du Vœu National, lequel devait aboutir à la magnifique réalisation de Montmartre, semblent avoir d'abord ignoré le message de Marguerite- Marie. Et pourtant ne sont-ils pas heureux, au ciel, d'avoir travaillé, sans y avoir songé d'abord, à faire plus et mieux que ne demandait Jésus ? S'ils n'ont pas, les uns ni les autres, répondu à une demande spéciale, ils ont réalisé un désir du Sacré-Cœur. On peut ajouter, semble -t-il, qu'ils ont répondu à une mission spéciale de la France. Ceci nous amène à la seconde question.
1. Tout ceci est dit par rapport au message de Marguerite- Marie. Y a-t-il eu plus tard, y a-t-il en ce moment, d'autres messages pour la France actuelle? Ce n'est pas de quoi il s'agit ici.;
2. La France peut-elle se regarder comme une privilégiée du Sacrr-Cœur, comme ayant mission spéciale pour travailler à le faire régner? — C'est un lieu commun de ce que l'on peut appeler la prédication patriotique en France, de faire appel à cette mission spéciale, à cette préférence de Jésus pour la France1. 11 ne faut pas chercher une preuve dans le mot de la B. Jeanne d'Arc : « Dieu est bon Français », car ce mot, dans la bouche de la Pucelle, avait un sens précis, tout de circonstance : on n'y doit pas voir une maxime générale. On est sur un terrain plus solide, en rappelant Tolbiac, la conversion de Glovis et ce que Ton appelle « le pacte de Reims », la victoire de Charles Martel sur les musulmans, le rôle de Charlemagne et de saint Louis, la journée providentielle de Bouvines, le mot célèbre Gesta Dei per Francos, la prière du ixe siècle pour les Francs, qui semblent comme des intuitions sur la mission de la France, tant d'autres textes et de faits, dont plusieurs peuvent être discutables en eux-mêmes ou dans le sens qu'on leur attribue, mais dont l'ensemble ne laisse pas de faire impression. Mais il y a surtout le miracle de Jeanne d'Arc, cette intervention unique et incontestable de Dieu pour sauver la France. Il y a, dans la suite des âges, tant de paroles des Papes, depuis ceux du haut moyen âge jusqu'à ceux de nos jours, unissant
l. Voir, par exemple, Nos Alliés du ciel, par le chanoine Goobb; S. Martin et les destinée* de la France, par A. Pottier.
la cause de la France à celle de Dieu et de son Église. Contentons-nous d'en citer deux.
Léon XIII écrivait à l'évêque de Marseille, le 9 juillet 1899 : « Si Ton considère les choses et les événements qui se déroulent sous nos yeux, on peut bien dire, sans se tromper, qu'il a été dans les desseins de la Providence d'unir la France au Sacré-Cœur par les liens d'une affec'ion privilégiée. » En preuve, le Pape rappelle Marguerite- Marie, les triomphes de la dévotion dans notre pays, la basilique du Vœu National. Il ajoute : « Nous rappelons d'autant plus volontiers ces faits si glorieux pour votre nation qu'il y a en même temps en eux de quoi vous consoler dans le présent et vous faire joyeusement espérer pour l'avenir. Cet avenir est bien sombre; mais, Nous en sommes convaincu, aussi longtemps que votre pays gardera la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, et, s'il piait à Dieu, il la gardera toujours, il aura en elle, par le fait même, un gage précieux de salut1. » Pie X, à son tour, adressait à la France, en remettant le chapeau aux cardinaux A mette, Dubillard, de Cabrières et Billot, ces touchan{es paroles : « Le peuple qui a fait alliance avec Dieu aux fonts baptismaux de Reims se convertira et retournera à sa première vocation... Les fautes ne resteront pas impunies; mais la fille de tant de mérites, de tant de soupirs et de tant de larmes ne périra jamais. Un jour viendra, et nous espé-
1. Cité par H. Perroy, Messager du Cœur de Jésus, juin 191$, p. 364-365.
rons qu'il ne tardera guère, où la France, comme Saul sur le chemin de Damas, sera enveloppée d'une lumière céleste, où elle entendra une voix qui lui dira : « Ma fille, pourquoi me persécutestu?... Lève-toi et lave-toi des souillures qui t'ont défigurée. Réveille dans ton sein les sentiments assoupis et le pacte de notre alliance, et va, fille première-née de l'Eglise, nation prédestinée, vase d'élection, va porter, comme par le passé, mon nom devant tous les peuples et devant les rois de la terre1. »
3. Que peuvent et que doivent croire et espérer, faire et désirer les catholiques français? — Les catholiques français savent que la France n'est pas l'Eglise et que l'une n'a pas, comme l'autre, des promesses d'éternité. Mais ils peuvent et doivent croire à une spéciale providence de Dieu sur leur patrie. Appuyés sur cette foi, ils peuvent et doivent espérer que le passé garantit l'avenir. Dieu ne les sauvera pas malgré eux ni sans eux; mais, s'ils font ce qu'ils peuvent, Dieu ne leur manquera pas. Cette idée qui, depuis deux siècles, leur montre le salut dans le Sacré-Coeur, n'est pas illusion ni chimère. Ils peuvent donc compter sur Dieu. Comptant sur son aide, ne faut-il pas qu'ils agissent? Et que peuvent-ils faire de mieux que de prendre pour eux les désirs et les promesses du Sacré-Cœur? Le message pour Louis XIV n'est qu'une forme spéciale du message général