‹ La dévotion au Sacré-Cœur de N.-S. Jésus-ChristChapitre 39 sur 90 · PREMIER OBSTACLE · texte numérisé non relu

PREMIER OBSTACLE

La Tiédeur.

OMME la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus- Christ est un exercice continuel d'un ardent amour, il est tout visible que la tiédeur en est un des plus grands obstacles, et qu'elle en empêche tout le fruit. Quoique le Fils de Dieu ait une haine infinie pour le péché, il n'a pas d'horreur du pécheur : il l'appelle, il le cherche, il a compassion de lui, mais son divin Cœur ne peut pas souffrir une àme tiède. Plût à Dieu que vous fussiez froid ou chaud, nous dit cet aimable Sauveur, mais parce que vous êtes tiède, je vous rejetterai de ma bouche. Le Cœur de Jésus-Christ demande des âmes pures et susceptibles de son amour : ce Sacré Cœur est toujours libéral, il veut des âmes qui soient en état de recevoir ses faveurs et d'arriver au

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degré de perfection où il les destine ; et c'est ce qui ne se trouve pas dans une àme qui vit dans la tiédeur.

Une àme tiède est dans un état d'aveuglement causé par les passions qui la tyrannisent ; par la dissipation continuelle où elle vit, qui l'empêche de rentrer en elle-même ; par la multitude des péchés véniels qu'elle commet et par la soustraction des grâces du Ciel que sa résistance lui attire. Cet aveuglement est cause qu'on se fait une fausse conscience, à l'abri de laquelle une âme qui d'ailleurs fréquente les Sacrements, s'entretient plusieurs années dans des péchés considérables, mais que la passion lui cache ou lui déguise, parce qu'elle n'a pas ou la volonté ou le courage de s'en corriger.

On verra quelquefois des âmes Religieuses ou des personnes Séculières qui font profession de piété, nourrir des aversions secrètes, des jalousies envenimées, des attaches dangereuses, un esprit d'aigreur et de murmure à l'égard de leurs Supérieurs, un fonds d'amourpropre et d'orgueil qui se répand presque sur toutes leurs actions, et d'autres défauts de cette nature, au milieu desquels elles vivent tranquillement, se persuadant faussement ou tâchant de se persuader qu'il n'y a rien de fort criminel en tout cela, et cherchant des raisons pour excuser des fautes que Dieu ne laisse pas de condamner comme des péchés griefs, et qu'elles condamneront elles-mêmes à l'heure de la mort, lorsque la passion ne les empêchera plus de voir les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes.

Ce qui rend cet état encore plus dangereux et ce qui oblige Jésus-Christ de rejeter de son Cœur une âme tiède, c'est qu'elle est en quelque façon désespérée, la tiédeur ne se guérissant presque jamais. Comme les péchés que commet une âme tiède ne sont pas de ces

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péchés grossiers et scandaleux qui font horreur à une âme un peu timorée, mais qui sont fort souvent purement intérieurs et ne se passent que dans le coeur, ils échappent aisément à la réflexion d'une conscience peu tendre et d'une àme peu attentive à elle-même. Ainsi, comme elle ne connaît pas la grandeur de son mal, elle ne se met point en peine d'y remédier ; au lieu qu'un grand pécheur, comme il connaît aisément ses désordres, il est plus en état d'en être touché, et d'en concevoir de l'horreur. Et c'est en ce sens que Notre-Seigneur dit qu'il vaut mieux être froid que tiède.

Les pratiques de Dévotion les plus solides sont inutiles à une àme qui est dans ce malheureux état : soit que le peu de profit qu'elle tire des plus saints exercices de piété lui ôte le désir de s'en servir; soit qu'étant accoutumée à ces saints exercices, ils fassent moins d'effet sur elle, et que les grandes et terribles vérités du salut, qui étonnent par leur nouveauté et ébranlent par leur force les plus grands pécheurs, ne fassent presque plus d'impression sur son esprit, parce qu'elle en a été si souvent et si inutilement rebattue. Dès qu'on vit dans la tiédeur, c'est un retour sur soi-même en tout, une recherche continuelle de ce qui peut faire plaisir, une délicatesse qui raffine quelquefois sur les gens les plus sensuels, un amour-propre qui, pour n'être point affaibli par des objets étrangers, en est d'autant plus fort qu'il se renferme en lui seul et qu'il s'applique tout entier à s'imaginer une vie douce et commode. Il est aisé de voir qu'une âme en cet état, insensible aux plus terribles vérités du salut, et encore plus insensible aux preuves éclatantes de l'amour que Jésus-Christ a pour nous, est trop éloignée des dispositions nécessaires à la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus pour en tirer quelque fruit.

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Les marques auxquelles on peut reconnaître si l'on est en ce dangereux état de tiédeur, sont les effets ordinaires qu'il produit dans une âme tiède : i° Une grande négligence dans tous les exercices spirituels; des prières sans attention, des Confessions sans amendement, des Communions sans préparation, sans ferveur et sans fruit. 2° Une dissipation continuelle d'un esprit qui n'est presque jamais attentif ni à soi ni à Dieu, mais qui se répand indifféremment sur toute sorte d'objets et s'occupe de mille bagatelles. 3° Une méchante habitude de faire ses actions sans nul esprit intérieur, mais par humeur ou par- coutume, n'en faisant presque point auxquelles la passion, l'amourpropre, le respect humain n'aient quelque part. 4° Une paresse à acquérir les vertus propres de son état. 5» Un dégoût des choses spirituelles et surtout une indifférence pour les grandes vertus. Le joug de Jésus-Christ commence à paraître pesant, les exercices de piété deviennent à charge, les maximes de l'Évangile sur la haine de soi-même, sur l'amour des croix et des humiliations, sur la nécessité de se faire violence, de marcher dans la voie étroite, paraissent inconcevables. On trouve l'exercice continuel de la modestie, de la mortification, du recueillement intérieur, insupportable, la vie des personnes solidement vertueuses, malheureuse, et la pratique de la vertu, presque impossible. 6° Le sixième effet de la tiédeur est une insensibilité de conscience pour les petites choses ; on n'est plus touché de ses infidélités ordinaires, ni de ses rechutes ; et l'on se laisse aisément aller à commettre toute sorte de péchés véniels avec vue et de propos délibéré.

Mais qu'il est à craindre que ce défaut de délicatesse de conscience, cette facilité à retomber toujours dans les mêmes fautes, et à s'en confesser toujours sans s'en

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corriger, cette négligence, ce mépris des petites choses, cette indifférence pour les grandes vertus, cette inconstance dans l'exercice de la piété, cette vicissitude perpétuelle de ferveur et de relâchement, ne soient des marques visibles d'une foi mourante, d'une charité presque éteinte ; qu'il est à craindre que ce malheureux état de tiédeur ne conduise insensiblement dans celui de l'endurcissement et de Tinsensibilité !

Ce malheureux état est d'autant plus dangereux qu'on le connaît moins et qu'on n'en craint point les funestes suites ; cependant rien de plus ordinaire. Aussi ceux qui ne goûteront point la Dévotion au Sacré Coeur de Jésus-Christ, ceux qui en la pratiquant n'en tireront nul fruit, ont grand sujet d'appréhender que ce ne soit ici l'obstacle qui leur cause ce dégoût et qui les empêche de profiter des plus saints exercices de piété.

Comme la caUse funeste de ce malheureux état de tiédeur vient ordinairement d'un grand fonds d'amourpropre, le moyen qu'on donnera, dans le Chapitre suivant, d'étouffer ou du moins de mortifier cet amourpropre, servira de remède à une âme tiède, puisque la véritable mortification est inséparable de la ferveur.

Ce qu'on a dit de la tiédeur est tiré en partie de la Retraite spirituelle selon l'esprit et la méthode de saint Ignace, composée par le Père Nepveu de la Compagnie de Jésus : à quoi il est à propos d'ajouter ces réflexions :

1° Il est étrange qu'il se trouve des personnes Religieuses qui, après avoir été assez généreuses pour quitter de si grandes choses pour Dieu, aiment mieux dans la Religion se priver des plus grandes grâces de Dieu, que de quitter certaines petites choses qui les arrêtent et qui les font ramper toute leur vie dans le chemin de la piété, les empêchant de goûter cette joie et ces dou-

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ceurs ineffables que goûtent ceux qui servent Dieu avec ferveur.

2° Il n'est pas moins étrange que des personnes qui ont fait de si grands sacrifices pour assurer leur salut, €t pour mériter une mort douce et tranquille, faute d'un peu plus de générosité, meurent dans le regret et dans le trouble, après avoir si longtemps et si fort appréhendé de mourir.

3» Qu'est-ce qui nous arrête ? Il n'est pas possible que dans la Religion on n'ait souvent de bons désirs, mais il est surprenant qu'on manque de les exécuter, par je ne sais quelle lâcheté dont les gens du monde ne pourraient pas nous croire capables. Nous avions quelquefois si bien commencé de servir Dieu ; prétendionsnous alors d'imposer aux hommes? Si Dieu était véritablement le motif de notre conversion, d'où vient que, le même motif persévérant, nous ne persévérons pas?

4° A la vérité, ou les Saints en ont trop fait, ou nous n'en faisons pas assez pour être saints : mais il faudrait être saint, dit-on, pour vivre comme les Saints ont vécu ; disons plutôt : il se faut faire saint, et ce n'est qu'en vivant comme les Saints ont vécu, qu'on peut espérer d'être saint.

5° Ce n'est jamais travailler assez tôt, ni trop longtemps pour amasser du bien que nous laissons aux autres, ou pour nous faire une vaine réputation dans le monde ; et pour le Ciel, pour acquérir un bonheur éternel, on prétend avoir toujours assez de temps. Un beau naturel, dira-t-on, un bel esprit, une personne de belle humeur, ne sauraient se résoudre à mener une vie parfaite. — Eh ! depuis quand est-ce que les plus belles qualités naturelles, qui ont toujours été de si grands moyens pour arriver à la vertu la plus sublime, sont devenues des obstacles à la sainteté ?

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6» Quelle erreur de s'imaginer qu'il y ait un âge ou un état peu propre pour la haute vertu ! Mais que diront ces gens-là, quand on leur fera voir cette foule de Saints de tout âge, de toute condition, et qui se sont faits si grands Saints dans toute sorte d'états et dans tous les emplois ? Ce ne sera pas seulement l'exemple de ces Saints qui nous fera un jour notre procès ; on se servira de nous-mêmes pour nous condamner, et tandis que nous prétendons excuser notre tiédeur et notre lâcheté sur notre âge, sur nos emplois, sur notre état, on nous fera voir que dans ce même âge, dans ces mêmes emplois et dans ce même état, nous avons plus souffert et nous avons plus travaillé pour le monde que Dieu n'en demandait de nous pour le Ciel.

70 11 n'est personne qui osât dire, ou qui voulût qu'on crût qu'après avoir employé dix ans à l'étude des sciences humaines, il s'estimerait bien heureux s'il en savait autant qu'il en avait appris six mois après qu'il eut commencé d'étudier ; et il se trouve des personnes qui font profession de piété, c'est-à-dire, dont le principal emploi est de devenir parfaites, qui cependant, après les dix et les vingt ans d'étude et d'exercice dans cette sublime science du salut, n'ont pas honte de dire et ne se mettent pas en peine qu'on croie qu'elles s'estimeraient bien heureuses si elles étaient aussi ferventes, aussi mortifiées, et aussi saintes qu'elles étaient après les six premiers mois de leur parfaite conversion. Il est vrai qu'on tâche de s'étourdir, pour ainsi dire, par la dissipation au dehors et par les plaisirs fades d'une vie lâche, mais tôt ou tard ces gens-là arriveront à la fin de leur vie, et quels sentiments auront-ils à l'heure de la mort?

8° Sommes-nous bien persuadés des grandes vérités de notre Religion ? Si nous ne croyons pas, nous en

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faisons encore trop; mais si nous croyons, certainement nous n'en faisons pas assez. De quoi s'agit-il ? On parle tant de ce salut, de cette àme, de cette éternité. Est-il bien vrai que je ne suis au monde que pour me sauver? Est-il bien vrai que Jésus-Christ ne s'est fait homme que pour cela, que ce soit là l'unique affaire de tous les hommes, qui seule mérite notre application, qui seule demande toute notre application, et qui seule dépend de notre application? Est-il bien vrai que cette affaire perdue, tout est perdu ; que c'est tout risquer que de se mettre en danger de mal réussir dans cette affaire, et que vivre dans la tiédeur, c'est se mettre dans une espèce de nécessité de mal réussir? Est-il bien vrai que c'est ici l'affaire de l'éternité? Dieu se serait-il trompé en disant que tout le reste n'est de nulle conséquence ? Dieu aurait-il mal employé ses soins et sa providence en rapportant tout à cela? Dieu est-il si peu de chose, lui qui comprend et qui est, en effet, toutes choses, qu'il nous doive être indifférent de le perdre? Pourquoi tant de larmes, pourquoi tant et de si cruels repentirs dans les enfers, si le bien que les damnés ont perdu méritait si peu d'être recherché, et pourquoi frémir à la seule pensée de l'éternité, si c'est peu de chose que d'être éternellement malheureux? Mais est-ce beaucoup craindre ce malheur, que de se mettre si peu en peine de l'éviter ; et vivre dans la tiédeur et dans l'indifférence dans laquelle nous vivons, est-ce s'en mettre beaucoup en peine?

9° Si nous avions soin de faire souvent de ces sortes de rétiexions, nous aurions honte de mener une vie tiède, d'être si lâches au service de Dieu, et nous prendrions bientôt le parti d'aimer Jésus-Christ; mais hélas ! nous les faisons ces réflexions, elles nous touchent, et un moment après nous cherchons à nous distraire

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comme si nous étions fâchés de nous être connus et d'avoir été touchés, semblables, dit saint Jacques, à mi homme qui jette les yeux sur son visage naturel qu'il voit dans un miroir, et qui, après y avoir jeté les yeux, s'en va et oublie à l'heure même comment il était '.

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