SECOND OBSTACLE
L' Amour-propre .
L n'est que trop vrai qu'il y a peu de gens qui n'agissent par amour-propre, et toute la différence qu'il y a entre les personnes spirituelles et celles qui ne le sont pas, c'est que l'amour-propre agit en celles-ci sans déguisement, et qu'il est moins visible et un peu plus déguisé en celles-là. Si l'on voulait prendre la peine de faire quelque réflexion sur les véritables motifs de la plupart de ces actions qui paraissent les moins défectueuses, on y découvrirait cent tours et cent détours de l'amour-propre qui en empêche tout le fruit parce qu'il en est le plus puissant motif.
De toutes les pratiques de vertu on ne goûte bien, et on n'approuve que celles qui accommodent. Le prétexte spécieux de conserver une santé qu'on s'imagine toujours fort nécessaire pour la gloire de Dieu, occupe entièrement l'esprit de mille petits soins. On se conserve, on se ménage, et la plupart des mortifications
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paraissent ou indiscrètes ou peu proportionnées à notre âge, ou à notre état. Nous traitons d'illusion les pensées et les désirs que Dieu nous donne de temps en temps de travailler sérieusement à notre perfection ; nous voulons nous persuader que Dieu ne demande pas de nous tant de sainteté, quoiqu'il nous ait fait de très grandes grâces, ou qu'il nous ait mis dans un état qui ne demande que de grands Saints. Nous nous flattons d'avoir un véritable désir de tout quitter, de tout entreprendre dès que la volonté de Dieu nous sera manifestée ; et Dieu a beau se faire entendre au fond du cœur par ses inspirations. Dieu a beau parler par un Directeur, par le moyen d'un Père Spirituel, par les réflexions que nous faisons, par les lumières que nous avons, par les exemples que nous voyons et que nous louons nousmêmes : on ne connaît point la voix de Dieu lorsqu'elle est contraire à l'amour-propre ; la raison en est que, dans la vérité, ce n'est pas la volonté de Dieu que nous prenons pour règle de notre conduite, mais c'est notre inclination et notre amour-propre que nous voulons qui soient la règle de la volonté de Dieu.
D'où vient qu'il se trouve des gens qui ne sont jamais plus inquiets, plus chagrins, plus sensibles, jamais de plus mauvaise humeur, que dans le temps qu'ils sont le plus recueillis et qu'ils semblent le plus s'appliquer à se rendre parfaits? C'est que les lumières qu'ils reçoivent alors dans l'Oraison, et les inspirations que Dieu leur donne, les inquiètent, parce qu'elles ne s'accommodent point avec leur amour-propre dont ils sont pleins. Ils voudraient, ce semble, pour travailler sérieusement à se sanctifier, ou que le chemin de la perfection n'eût rien de difficile, ou que Dieu les comblât de douceurs et de consolations intérieures avant que d'avoir fait le premier pas dans le chemin de la perfection ;
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cependant comme la vie de ces sortes de gens paraît assez réglée et que leur conduite semble irréprochable, ils ont le malheur de ramper et de languir toute leur vie dans cet état, sans jamais se corriger d'un seul défaut.
Il nous serait, pour ainsi dire, plus avantageux de. n'avoir point certaines vertus dont nous nous flattons ; au moins reconnaîtrions-nous notre indigence et notre misère ; mais le peu que nous avons de vertu ne sert qu'à nous rendre tous les jours plus imparfaits. Nous nous contentons d'un extérieur réglé, d'une modestie ou naturelle ou affectée, d'une vertu apparente, qui est plutôt le fruit de l'éducation que de la grâce ; et parce que nous nous voyons à couvert des reproches que s'attirent ceux dont la vie est moins bien réglée, nous nous imaginons d'avoir beaucoup de vertu, parce que nous ne faisons pas paraître beaucoup de défauts.
On se fait donc un plan de Dévotion selon son humeur, son naturel et son caprice. On ne trouve que trop de Directeurs lâches et complaisants qui approuvent ce système sur lequel toute la vie roule ; et voilà ce qui fait qu'on est insensible, et aux exemples, et aux réflexions, et aux vérités qui touchent les plus grands pécheurs. On ne doit pas s'étonner si, étant si plein d'amour-propre, on cherche partout ses petites commodités ; on ne veut manquer de rien, sous prétexte qu'on est prêt à tout quitter : et si l'on se prive de quelque chose, c'est le plus souvent pour s'imposer à soi-même par cette prétendue mortification, et pour jouir en repos de cent autres choses qui tiennent plus au cœur et dont on ne veut pas se priver. On n'agit le plus souvent que par naturel et par inclination ; on n'a de la tendresse que pour ceux pour qui on a de la sympathie ; on ne refuse rien à ses sens, et si on les mortifie en
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quelque chose, ce n'est qu'en ce qui fait le moins de peine, ou bien lorsque cette mortification fait honneur. Nous voulons faire des bonnes œuvres, mais nous voulons avoir la satisfaction de choisir 'celles que nous ferons. De là vient que nous n'avons que du dégoût pour les moindres obligations que nous impose notre état, tandis que nous trouvons tant d'attraits dans des occupations plus pénibles, pourvu qu'elles soient de notre choix ou qu'elles nous mettent dans la nécessité de nous dispenser des obligations de notre état les plus ordinaires. Nous regardons la maladie dans les autres comme une visite, comme un don de Dieu ; mais Dieu ne nous fait pas plutôt ce don, que nous devenons inquiets, mélancoliques, impatients et chagrins; ce n'est pas la maladie qui nous fait tels, mais c'est que dans la maladie nous paraissons véritablement tels que nous sommes, parce que nous n'avons plus les motifs, ni les moyens que la santé nous donnait de déguiser notre amour-propre.
C'est de la même source, c'est-à-dire, de Tamourpropre, que naissent ces désirs stériles, et ces chimériques desseins dont un esprit naturellement orgueilleux se repaît, et dont l'amour-propre se nourrit. On se propose certains projets de vie qu'on prétend exécuter en certains temps, et là-dessus, comme si notre conversion et notre sainteté étaient assurées, nous ne nous mettons plus en peine de nous corriger de nos imperfections. Persuadés que la mortification est absolument nécessaire pour être saint, nous refusons les Croix qui se présentent, sous prétexte qu'elles sont trop petites, mais c'est plutôt parce qu'elles sont trop proches, et nous ne soupirons après de plus grandes Croix que parce que nous les voyons plus éloignées. Cependant on se repaît de ces vaines imaginations, on se re-
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pose et sur cet extérieur composé, et sur ces bonnes œuvres dans lesquelles on se plaît, et dans les pratiques de Dévotion auxquelles l'on est assez exact ; et comme enivrés des louanges vaines et fades que nous donnent ceux qui nous flattent, pleins de l'idée d'une vertu dont nous n'avons eu que le nom, on se trouve, à la fin d'une longue vie, sans mérite, et souvent on n'a point de plus louables sentiments qu'un vain et stérile désir d'être pour lors aussi homme de bien qu'on l'était quand on a commencé de se convertir.
Ce sont là des eff"ets de l'amour-propre dont si peu de gens sont exempts. Que nous sommes à plaindre de nourrir dans nous-mêmes un ennemi d'autant plus dangereux qu'il est plus subtil et dont on se défie le moins ! Or il est visible que Jésus-Christ ne reconnaîtra jamais pour de véritables amis de son Cœur, des gens qui n'aiment que leurs commodités et qui, n'aimant qu'eux-mêmes, se ménagent si fort avec lui. C'est ce qu'il nous a dit si expressément en nous traçant le caractère de ses véritables Serviteurs : En vain, dit-il, se flattera-t-on d'être mon Disciple, pour avoir quitté, pour l'amour de moi, ses biens, ses parents, ses amis, si l'on ne renonce encore à soi-même, adhuc autem et animam suam. Il faut se faire violence, faire la guerre à ses passions, étouffer, ou du moins mortifier en tout notre amour-propre, pour être véritablement son Disciple. Il n'y a point de véritable amour de Jésus-Christ^ où il n'y a point de véritable mortification.
de N.-S. Jésus-Christ. 11^ Partie.
§ ni.