‹ La dévotion au Sacré-Cœur de N.-S. Jésus-ChristChapitre 41 sur 90 · TROISIÈME OBSTACLE · texte numérisé non relu

TROISIÈME OBSTACLE

Un Orgueil secret.

'ORGUEIL secret n'est pas un moindre obstacle à l'amour de Jésus-Christ ; il semble même qu'il n'y a pas de plus grand obstacle à notre perfection, et par conséquent à cet arderlt amour de Jésus-Christ, que l'esprit de vanité dont si peu de gens se défendent. On surmonte, on affaiblit tous les autres ennemis par la pratique des vertus, et c'est par cela même que celui-ci se fortifie. Nos victoires mêmes sont des armes dont le Démo n se sert pour nous vaincre, prenant de là occasion de nous inspirer de l'orgueil. On peut dire que de tous les vices il n'en est aucun qui ait arrêté tant d'âmes dans le chemin de la piété, aucun qui de la plus haute perfection en ait tant replongé dans la tiédeur, et même dans le désordre. C'est de cet esprit de vanité que vient le désir immodéré qu'on a de paraître, cet empressement extrême qu'on a de réussir en tout ce qu'on fait. On a beau donner la gêne à son esprit pour trouver des raisons qui nous assurent que nous ne cherchons en tout cela que la gloire de Dieu ; on n'a qu'à écouter sa conscience pour voir que ce n'est que sa propre gloire qu'on cherche ; cette inquiétude démesurée que nous donne la crainte qu'on a de ne pas réussir; cette tristesse et ce découragement où l'on est après un mauvais succès ; cette joie et cet

92 La dévotion au Sacré Cœur

épanouissement qu'on ressent à la vue de l'honneur qu'on nous fait et des louanges qu'on nous donne, sont des preuves sensibles de l'esprit de vanité qui nous fait agir.

Ce même esprit se glisse encore dans l'exercice des plus grandes vertus : on veut être extrêmement mortifié, on veut être obligeant, honnête, civil, charitable ; mais on est bien aise, pour l'édification du prochain, dira-t-on,de paraître tel. C'est aussi du même fonds que naissent tous nos défauts. On se remplit insensiblement de l'idée d'un prétendu mérite qu'on n'a pas, et que cette seule idée ferait perdre si on l'avait. On aime à raconter ses aventures, on a toujours quelque endroit de sa vie pour servir d'exemple sur le sujet dont on s'entretient, et on dirait que ce n'est plus un défaut de se louer continuellement, dès qu'on a la réputation d'homme de bien. On veut posséder l'estime et le cœur de tout le monde, et de là vient qu'on aime mieu.x se dispenser de ses devoirs que de désobliger personne, et, ce qui est encore plus étrange, c'est qu'on prétend couvrir cette ambition et cette vanité sous le prétexte spécieux d'honnêteté, de charité, de condescendance, se persuadant vainement que pour rendre la vertu moins difficile aux autres, il en faut user de la sorte. Eh quoi! Est-ce que la véritable piété tire son amabilité des défauts et des imperfections d'autrui ? On veut tout à la fois plaire à Dieu et aux hommes, et par cela même très souvent on ne plaît pas aux hommes, et on déplaît toujours à Dieu.

C'est de la même source que naissent cette délicatesse sur le point d'honneur, ces petits refroidissements d'amitié, ces chagrins qui approchent si fort de l'envie s'ils n'en ont pas tout à fait la malignité, cette peine secrète que causent les bons succès des autres. On trouve

de N.-S. Jésus-Christ. 11^ Partie. gS

toujours quelque accident auquel l'on donne la meilleure part de ces bons succès. On tâche de les rabaisser, on n'en parle que froidement, on trouve ennuyeux ou flatteurs ceux qui en parlent avec éloge. D'où vient tout cela? C'est que nous sommes pleins de vanité et d'orgueil. Nous sommes sensibles à la moindre parole désobligeante ; au moindre soupçon de mépris, nous croyons que nous pouvons nous dispenser envers les autres de certains devoirs de civilité, mais nous ne leur pardonnons point s'ils manquent à ceux que nous prétendons qu'ils nous doivent ! Et par une illusion encore plus ridicule, ne s'imaginerait-on point qu'il y va de l'honneur de Dieu qu'on sert, et de la haute vertu qu'on se flatte d'avoir, de faire paraître à tout le monde son esprit, ses talents, ses bonnes qualités naturelles et surnaturelles ; et si quelqu'un après cela n'a pas pour nous toute l'estime et toute la vénération que nous en attendions, n'en est-ce point assez quelquefois, pour nous faire croire d'abord que c'est un imparfait, un libertin, qui n'a nul égard pour le mérite et nulle estime pour la vertu?

Ce ne sont pas là encore tous les eff'ets de cette secrète am.bition ; on aime l'éclat, les applaudissements, les louanges dans tout ce qu'on fait. Vous en voyez qui travaillent beaucoup pour Dieu, mais qui sont toujours à vous raconter combien ils travaillent : on les trouve toujours en peine, toujours empressés, fatigués, accablés : on dirait qu'ils invitent tout le monde à leur porter compassion dans leurs fatigues. La vérité est que la vanité a beaucoup de part à tant de peines ; ils se croient fort importants et nécessaires dans le monde et veulent bien passer pour tels. L'orgueil se glisse jusque dans les actions même les plus aff"ectées à l'humilité. On aime quelquefois à se distinguer dans la

Page 1