‹ La dévotion au Sacré-Cœur de N.-S. Jésus-ChristChapitre 43 sur 90 · QUATRIÈME OBSTACLE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME OBSTACLE

Quelque Passion mal mortifiée.

E quatrième obstacle ou la quatrième source d'où naissent les défauts qui empêchent ou qui étouffent l'amour de Jésus-Christ, et par conséquent la Dévotion à son Sacré Cœur, sont certaines passions immortifiées qu'on a épargnées, et qui tôt ou tard sont la cause funeste de quelque grand malheur. La plupart des personnes qui veulent se donner à Dieu, et qui par conséquent déclarent une guerre mortelle à tous les vices, se comportent dans cette guerre à peu près comme Saûl se comporta dans celle qu'il entreprit par ordre de Dieu contre Amalec. Dieu avait ordonné à Saûl d'exterminer tous les Amalécites, et de ruiner tout ce qui leur appartenait, sans épargner quoi que ce fût. Saûl extermina ce peuple, mais touché de compassion, il fît grâce au Roi, et conserva pour le sacrifice tout ce qu'il trouva de plus précieux dans le camp. Mais cette désobéissance coûta le royaume à Saûl et fut la cause de sa réprobation et de sa perte : Pro eo ergo abjecit te Dominus ne sis Rex '. Plusieurs

1 Vade et percute Amalec, et demolire iiniversa ejus : non parcas ei, et non concupiscas ex rébus ipsius aliquid... Et pepercit Saul Agag... et universis qu£e pulchra erant. nec voluerunt disperdere ea ; quidquid vero vile fuit et reprobum, hoc demoliti sunt. — I Reg. XV, 3-23.

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suivent l'exemple de Saûl dans la guerre qu'ils entreprennent contre les vices; Dieu veuille qu'ils n'aient pas le même sort. On est bien persuadé que Dieu veut que nous lui fassions un sacrifice de toutes nos passions, qu'il ne peut pas souffrir que nous épargnions aucun vice ; on y consent en apparence, on fait main basse, pour ainsi dire, sur tous ses ennemis; mais il y a je ne sais quelle passion prédominante qu'on épargne, il y a toujours je ne sais quoi de plus cher et de plus précieux à quoi l'on ne touche point, et afin de se tromper sans scrupule, c'est toujours pour quelque bon motif qu'on laisse dans son cœur une retraite à quelqu'un de ses ennemis : on étouff"e dans soi l'esprit du monde, mais on est bien aise de le voir vivre dans ses enfants ; on s'habille fort modestement, mais on veut qu'une fille soit toujours somptueusement parée ; on quitte le jeu, mais non pas les assemblées ; on modère ses emportements et sa colère, mais on fait grâce à une secrète ambition, à je ne sais quelle secrète jalousie, qu'on ne saurait se résoudre d'exterminer ; on mortifie ce continuel épanchement au dehors, cet air du monde qui sied si mal à des gens qui font profession d'aimer singulièrement Jésus-Christ, mais on se retient la liberté de passer des heures entières en des visites et en des entretiens inutiles; et sous ce beau prétexte qu'il faut se rendre aimable à tout le monde pour le gagnef à Jésus-Christ, qu'il faut rendre la vertu douce, aimable, aisée, on fait insensiblement tout comme les autres, et on ne retient que le nom, qu'une vaine idée, que l'apparence de la vertu.

Quelques-uns, un peu plus généreux, brisent les gros liens qui les tenaient attachés au monde, ils quittent leurs parents et leurs biens, ils renoncent même en quelque manière à leur liberté, se soumettant au joug

gS , La dévotion au Sacré Cœur

de l'obéissance Religieuse, mais ils ne se mettent point en peine de rompre les plus petits liens, c'est-à-dire, de se défaire de mille petits attachements qui ne laissent pas de les arrêter et de retarder leur progrès dans le chemin de la perfection. Et que sert-il que les liens qui nous attachent aux créatures soient petits, s'ils sont multipliés ? Il ne faut même qu'un seul lien, quelque petit qu'il soit, pour empêcher qu'on n'avance d'un seul pas, si l'on ne veut pas rompre ce lien.

Enfin, il s'en trouve qui sont assez généreux pour se résoudre à tout vaincre, ils font même quelques efforts, mais ils ne touchent point à leur naturel, ou à quelque défaut qui s'accommode le plus à leur inclination ; et ce seul ennemi épargné, cette seule passion immortifiée, ce seul défaut qu'on n'a pas corrigé, ce seul lien qu'on n'a pas brisé, les font ramper toute leur vie, et les empêchent d'arriver à cette haute perfection à laquelle ils étaient appelés. Pro eo ergo abjecit te Domi'nus fie sis Rex. Il ne faut qu'une petite fente pour perdre un vaisseau, et pour ruiner dans la suite du temps le plus bel édifice ; il ne faut qu'une étincelle pour causer un grand incendie; la mort est souvent l'effet d'une légère infirmité négligée, et enfin, il est toujours vrai qu'il ne faut qu'un trait mal tiré pour décrier le tableau d'ailleurs le mieux fait.

On s'étonne quelquefois de voir des gens qui ont vieilli dans les exercices de la piété, des gens d'une spiritualité consommée, extrêmement mortifiés, qui ont cependant de très grandes imperfections qu'ils condamnent eux-mêmes dans les autres, et dont cependant ils ne se corrigeront jamais. C'est qu'on se familiarise, pour ainsi dire, avec ses propres défauts, on les épargne dès la jeunesse, on laisse agir le naturel, on s'emporte facilement. On se loue sans cesse, toujours pour quelque

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bon motif et sous quelque beau prétexte ; on néglige enfin de devenir parfait quand on est jeune, et l'on se trouve très imparfait quand on est vieux.

Voilà quels sont les grands obstacles au pur amour de Jésus-Christ, et par conséquent à la Dévotion à son Sacré Cœur. Voilà les sources de tant d'imperfections qu'on ne découvre que trop dans les personnes qui paraissent les plus spirituelles ; imperfections cependant qui font un tort extrême à la véritable piété, par la fausse idée qu'elles donnent de la Dévotion. La solide piété condamne partout ces défauts. Le véritable amour de Jésus-Christ ne souffre point ces imperfections, cet orgueil secret, cet amour-propre, et l'on ne trouve point les effets de ces trois funestes sources dans ceux qui ont ce véritable amour ; cependant sans ce pur et véritable amour de Jésus-Christ, il n'est point de Dévotion solide, il n'est point de parfaite vertu.

Mon Dieu, s'écriait un grand Serviteur de Dieu, quel désordre, quelle révolution ! tantôt on est gai, tantôt triste ; aujourd'hui on caresse tout le monde, demain on sera comme un hérisson qu'on ne saurait toucher sans être piqué ; c'est une marque visible de peu de vertu, c'est que la nature règne encore en nous, que nos passions ne sont nullement mortifiées ; un homme vraiment vertueux est toujours le même. N'y a-t-il pas danger que si nous faisons quelquefois le bien, ce ne soit plutôt par humeur que par vertu ?

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