‹ La dévotion au Sacré-Cœur de N.-S. Jésus-ChristChapitre 45 sur 90 · PRE.MIER MOYEN · texte numérisé non relu

PRE.MIER MOYEN

Une véritable Mortification.

A mortification est si nécessaire pour aimer véritablement Jésus-Christ, que c'est la première leçon que Jésus-Christ donne lui-même à ceux qui veulent être ses disciples, et sans elle il ne faut pas

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s'attendre à être jamais les disciples de Jésus-Christ. Si quelqu'un veut venir après moi, dit cet aimable Sauveur, qu'il se renonce soi-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive ; quiconque ne porte sa croix et ne se hait pas soi-même, ne peut être mon disciple, et il n'est pas digne de moi. Aussi tous les Saints ne donnent point de marque plus sûre de la solide piété, que la parfaite mortification. Est-ce une personne fort mortifiée ? demandait d'abord saint Ignace à ceux qui lui louaient la sublime vertu de quelqu'un, voulant faire entendre par là que la véritable mortification est inséparable de la véritable piété, non seulement parce qu'il n'est point de vertu qui puisse subsister longtemps sans une mortification générale et constante, mais encore parce que, sans la mortification, il n'est point de véritable vertu.

Il y a deux sortes de mortification, l'une extérieure, qui ne consiste que dans les macérations du corps, l'autre intérieure, et c'est proprement la mortification de l'esprit et du cœur ; elles sont toutes deux nécessaires pour arriver à la perfection, et l'une sans l'autre ne saurait subsister longtemps. Les jeûnes, les veilles, les haires, et autres semblables mortifications du corps, sont de puissants moyens pour devenir vraiment spirituel et vraiment parfait; et quand on en use avec discrétion, elles servent merveilleusement à fortifier la nature toujours lâche pour le bien, et toujours ardente pour le mal : à repousser les attaques, à éviter les pièges de notre ennemi commun, et à obtenir enfin du Père des miséricordes les secours qui sont nécessaires à tous les justes, principalement à ceux qui commencent.

Il est vrai que la sainteté ne consiste pas dans les pénitences extérieures, et elles ne sont pas incompatibles avec l'hypocrisie ; il n'en est pas de même de la morti-

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fication intérieure ; elle est toujours une marque certaine de la véritable piété ; aussi est-elle encore plus nécessaire que l'extérieure, et personne ne peut raisonnablement s'en dispenser. C'est cette violence qu'il faut se faire sans cesse pour avoir le Royaume des Cieux. Tout le monde n'est pas en état de jeûner, de porter la haire ou le cilice ; mais il n'y a personne qui ne puisse se taire dans une occasion où la passion nous porte à répondre et la vanité à parler : il n'y a personne qui ne puisse mortifier son naturel, ses désirs, ses passions ; et voilà principalement en quoi consiste cette mortification intérieure, par laquelle on affaiblit et l'on réduit à la raison l'amour-propre, et par le moyen de laquelle on se défait de ses imperfections. En vain nous flattonsnous d'aimer Jésus-Christ, si nous ne sommes mortifiés ; tous les plus beaux sentiments de piété, toutes les pratiques de Dévotion sont suspectes sans cette parfaite mortification. Nous nous étonnons de nous voir si imparfaits et de ressentir après tant d'exercices de piété, après tant de Communions, toutes les passions qui agitent sans cesse notre cœur : ne voyons-nous pas que le défaut d'une parfaite mortification est la source de toutes ces révoltes? Il faut donc se résoudre, si l'on veut affaiblir et détruire cet amour-propre par lequel toutes les passions se nourrissent, il faut, dis-je, se résoudre à une généreuse et constante mortification.

Ce n'est pas assez de se mortifier pour un temps, et en quelque chose, il faut, s'il est possible, se mortifier en toutes choses, et en tout temps, avec prudence et discrétion. Une satisfaction déréglée que vous donnez à la nature la rend plus fière, pour ainsi dire, et plus rebelle, que cent victoires que vous aurez remportées sur elle ne l'auront affaiblie. La trêve avec ces sortes d'ennemis est une victoire pour eux. Mes frères, dit

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saint Bernard, ce qui est coupé repousse, ce qui est éteint se rallume, ce qui est assoupi se réveille. Pour conserver Tesprit intérieur de Dévotion, il faut empêcher son âme de se répandre au dehors, e:. l'environnant de toutes parts d'une haie d'épines, comme parle un Prophète. Or, c'est ce que nous ne faisons pas, et c'est la cause de toutes nos tiédeurs, de tous nos relâchements, et de toutes nos indévotions. Si nous mortifions la nature en une chose, nous la dédommageons aussitôt par une autre satisfaction que nous lui donnons. Si nous sommes recueillis pendant une Retraite, aussitôt que nous en sommes dehors, nous ouvrons toutes les portes des sens aux objets qui nous peuvent dissiper.

L'exercice de cette mortification intérieure si ordinaire à tous les Saints, est connu de tous ceux qui ont un véritable désir d'être parfaits. On n'a qu'à se rendre attentif à l'esprit de Dieu ; l'amour de Jésus-Christ est si ingénieux en ce point, que l'industrie et les moyens de se mortifier qu'il inspire d'abord aux personnes les plus grossières, sont au-dessus du génie des plus savants, et peuvent passer en ce genre pour de petits miracles. Il n'est rien qui ne leur soit une occasion de contrarier leurs inclmations naturelles ; il n'y a point de temps ni de lieu qui ne leur paraisse propre pour se mortifier, sans jamais s'écarter des règles du véritable bon sens ; il suffit qu'elles aient grande envie de voir ou de parler, pour les obliger de baisser les yeux ou de se taire ; le désir d'apprendre des nouvelles ou de savoir ce qui se passe, ce que l'on fait, ou ce que l'on dit, leur est un sujet continuel d'une mortification d'autant plus méritoire qu'elle est plus ordinaire, et qu'il n'y a que Dieu seul qui en soit témoin. Un mot dit à propos, une raillerie faite avec esprit, peuvent faire honneur dans la

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conversation, mais ils peuvent être aussi la matière d'un beau sacrifice. Il n'est presque point d'heure du jour qu'il ne se présente quelque sujet de mortification : qu'on soit assis, qu'on soit debout, on ne manquera jamais de trouver une place, ou une posture peu commode, sans qu'il en paraisse rien au dehors. Qu'on soit interrompu cent fois dans une occupation fort sérieuse, cent fois répondra-t-on avec autant de douceur et de civilité que si l'on n'était point occupé. La mauvaise humeur d'une personne avec qui on se trouve, les imperfections d'un domestique, l'ingratitude d'un homme qu'on a obligé, peuvent beaucoup exercer la patience d'un homme solidement vertueux. Enfin les incommodités propres du lieu, de la saison et des personnes, qu'on souffre d'une manière à faire croire qu'on ne s'en aperçoit pas, sont de petites occasions de se mortifier, il est vrai, mais la mortification en ces petites occasions n'est pas petite, elle est d'un grand mérite, et l'on peut dire que les plus grandes grâces, et la sainteté la plus sublime, dépendent ordinairement de la générosité que l'on a à se mortifier constamment dans ces petites occasions. Ce n'est pas non plus une petite mortification de ne se dispenser en rien des devoirs d'une Communauté, et de se conformer en toutes choses à la vie commune, sans avoir nul égard à ses inclinations, à ses emplois ni à son âge; et cette sorte de mortification est d'autant plus considérable qu'elle est moins sujette à la vanité et plus conforme à l'esprit de Jésus- Christ.

iMais quand on ne trouverait pas au dehors tant d'occasions de se mortifier, on n'en manque jamais au dedans de soi-même. On ne saurait être longtemps modeste, recueilli, réservé, sans une grande mortification. L'honnêteté, la douceur et la civilité peuvent être l'effet

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de l'éducation, mais elles sont plus ordinairement la marque d'un homme constamment mortifié ; et, sans cette vertu, comment pourrait-on être toujours en paix, toujours égal à soi-même, faire toujours parfaitement tout ce qu'on fait, et être toujours content de tout ce que Dieu veut?

§ II-

SECOND MOYEN

Une sincère Humilité.

ïE second moyen, c'est une sincère humilité. Jésus-Christ, dit saint Augustin, ne nous dit pas : Apprenez de moi à faire des miracles, mais apprenez de moi que je suis doux et humble de Cœur, pour nous faire entendre que, sans humilité, il n'y a point de véritable piété. Il est vrai qu'on est assez persuadé de la nécessité de cette vertu : toute la difficulté est de savoir en quoi la véritable humilité consiste. Plusieurs croient être véritablement humbles dès qu'ils ont de bas sentiments d'eux-mêmes, mais ils se trompent s'ils ne sont pas bien aises que les autres aient pour eux les mêmes sentiments. Ce n'est pas assez de reconnaître qu'on n'a nulle vertu, nul mérite ; il faut le croire, il faut être bien aise que les autres le croient. Le premier pas qu'il faut faire pour acquérir cette vertu, c'est de la demander instamment à Dieu ; ensuite, de nous bien convaincre par de sérieuses et fréquentes réflexions sur nous-mêmes, de notre indigence et de

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nos propres imperfections. Le souvenir de ce qu'on a été et la pensée de ce qu'on peut être sert beaucoup à nous humilier. Les vrais gens de bien pensent peu aux autres, et ne s'occupent que de leurs imperfections. Les personnes véritablement humbles ne se scandalisent de rien, parce que leur faiblesse leur est parfaitement connue; elles se voient elles-mêmes si près du précipice, et craignent si fort d'y tomber, qu'elles ne s'étonnent pas que les autresy tombent. Le moins qu'on peut parler de soi. est toujours le plus conforme à la véritable humilité. Ces discours affectés par lesquels nous prétendons faire croire que nous nous estimons peu, ne sont le plus souvent que pour nous attirer des louanges. La marque la plus certaine d'une sincère humilité, c'est de chérir singulièrement ceux qui nous méprisent, c'est de n'éviter aucune des humiliations qui se présentent, c'est de ne se point plaire dans de vaines pensées et de vains projets sur l'avenir qui ne servent qu'à nourrir en nous-mêmes un orgueil secret; de ne parler jamais à notre avantage, de ne nous jamais plaindre de tout ce que Dieu permet qu'il nous arrive, et de ne vouloir pas même être plaints ; d'excuser les fautes de notre prochain, de ne nous jamais troubler de nos propres rechutes; de déférer en tout aux autres; de ne jamais rien entreprendre qu'avec défiance de nous-mêmes, et d'estimer peu ce que nous faisons ; enfin c'est de prier beaucoup et de parler peu.

Quand on se connaît bien misérable, on ne trouve point mauvais qu'on nous méprise, parce qu'on voit que cela est juste. Un homme humble, quelque mauvais traitement qu'on lui fasse, croit qu'on lui fait justice : les hommes ne m'estiment pas, ils ont raison, ils conviennent en cela avec Dieu et les Anges. Un homme qui a mérité l'enfer trouve que le mépris lui est bien

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dû. On ne prétend pas dire que l'on soit obligé de recevoir avec un plaisir sensible une humiliation ; le mépris est naturellement désagréable ; mais ne se point plaindre, se taire dans le mépris, en remercier Dieu, et le prier même pour ceux dont il s'est servi pour nous humilier, quelque répugnance que sente la nature à se soumettre, ce sont là des marques certaines d'une sincère humilité sans laquelle il n'est nulle vertu. Nous avons des ennemis, dit saint Paul, et au dedans, et au ■dehors de nous-mêmes, qui nous tendent des pièges partout ; l'amour de l'humilité, de l'abjection, de la vie cachée et obscure est un grand remède à tant de maux. Il n'y a nulle paix que dans l'oubli de soi-même ; et si l'on veut devenir parfait, il faut se résoudre à oublier jusqu'à nos intérêts spirituels pour ne chercher que la pure gloire de Dieu.

§ in.

La joie et les véritables douceurs qui sont inséparables de l'exercice de la véritable mortification et de la sincère hwnilité.

L n'y a point de véritable Dévotion sans une mortification universelle, généreuse et constante ; il n'y en a point sans une sincère humi-

lité. Mais peut-on parler d'humilité et de mortification •continuelle sans effrayer les personnes qui auraient quelque envie d'aimer ardemment Jésus-Christ? Ne se récrie-t-on pas d'abord à la vue d'une condition si incommode ; et peut-on envisager une vie pleine de Croix

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sans être rebuté ? Contrarier en toutes choses ses inclinations naturelles, refuser à ses sens toutes les satisfactions qui ne sont pas précisément nécessaires; vivre dans la retraite, vivre dans le silence sans rechercher l'estime des hommes, sans être touché de leurs louanges, ni affligé de leur mépris, n'est-ce pas être fort malheureux, disons-nous, que de vivre de la sorte ? Mais cependant tous ceux qui vivent de la sorte, protestent qu'ils sont parfaitement heureux. Le monde dit que cette sorte de vie est insupportable : mais Jésus-Christ lui-même dit qu'elle est douce, facile, pleine de joie et de consolation. Le monde le dit, c'est-à-dire, ceux qui ne savent rien ; mais tous ceux qui l'ont expérimenté disent le contraire. Saint François de Sales appelle cette sorte de vie la douceur des douceurs ; saint Ephrem dans l'exercice d'une vie extrêmement mortifiée, comblé de consolations intérieures, s'écriait : C'est assez, mon Dieu, c'est assez, ne m'accablez pas de vos bienfaits, modérez A'otre libéralité si vous ne voulez pas que je meure ; car les douceurs ineffables que je goûte à votre service sont capables de me faire mourir. Je suis, dit saint Xavier, écrivant du Japon aux Jésuites qui étaient en Europe, je suis dans un pays où l'on manque de tout pour les commodités de la vie ; mais au reste, j'y ressens tant de consolations intérieures, qu'il y a danger que je ne perde les yeux à force de pleurer de joie. Est-ce que tant de millions de Saints, que nous avouons avoir été si sages et si sincères, se sont accordés pour dire tout autrement qu'ils ne pensaient et qu'ils n'expérimentaient?

Mais si l'on est si malheureux, au sentiment des gens du monde, dans cet exercice d'une mortification continuelle, d'où vient que ceux que nous voyons les plus mortifiés sont toujours les plus contents? D'où vient

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que nous ne trouvons sur la terre de gens parfaitement contents, parfaitement heureux, que ceux qui sont les plus mortifiés? Si cette vie mortifiée ne produit pas elle-même cette joie inaltérable, par quel artifice ces sortes de gens se conservent-ils, jusqu'à la mort, dans une douceur et dans une tranquillité que tous les accidents de la vie ne sauraient troubler? Et si c'est par la dissimulation, d'où vient que les gens du monde qui savent si bien l'art de dissimuler, n'ont pas pu jusqu'ici dissimuler leurs inquiétudes et leurs chagrins, quoiqu'ils passent, pour la plupart, leur vie dans le plaisir et dans le divertissement? La vertu seule, dit saint Augustin, quelque austère qu'elle paraisse, fait goûter de véritables plaisirs ; et il n'y a de bonheur parfait en ce monde, que pour les gens de bien qui travaillent sérieusement à se sanctifier. Exempts qu'ils sont du trouble des passions les plus cruelles qui tyrannisent les méchants, ils ont plus de douceurs dans la vie et moins de chagrins ; parfaitement soumis à la volonté du Seigneur, ils jouissent d'un calme et d'une paix profonde que le monde ne peut donner. Ce doux repos de la conscience est le fruit ordinaire de la vertu ; plus on est à Dieu, plus on le goûte ; plus on use de réserve avec Dieu, et moins on a de part à cette joie.

Que ne doit-on pas dire de l'onction secrète dont Dieu adoucit le joug de sa loi ? de ces moments heureux où il se fait sentir aux âmes justes? de cette espérance si douce qui leur fait goûter par avance les joies du ciel? de ces rayons de lumière qui leur font voir la vanité du monde dans un jour si beau? de ces larmes si consolantes qu'elles versent quelquefois au pied du Crucifix, où elles trouvent un plaisir plus pur et plus exquis que dans les fêtes les plus agréables du monde? Ces plaisirs et ces douceurs intérieures qui surpassent

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toute pensée, sont des mystères cachés aux âmes tièdes; c'est ici pour elles un langage étranger ; mais donnezmoi une âme fervente, une personne véritablement humble et mortifiée, un cœur pénétré de l'amour de Jésus-Christ, il comprendra, dit saint Augustin, ce que je dis : Da amantetn et sentit quod dico. Il est vrai que pour être parfait, on n'est pas toujours insensible à tous les accidents de la vie ; les disgrâces peuvent causer au juste quelque agitation, mais elles ne sont pas capables de le désoler : il a toujours une ressource en sa vertu. Quand la voie large que suivent les imparfaits n'aurait point de Croix, tout contribuerait à y en faire naître ; au lieu que dans la route que tiennent ceux qui aiment ardemment Jésus-Christ, s'il s'en trouve, et le Ciel et la terre, pour ainsi dirC;, s'empressent pour les rendre douces, le Fils de Dieu lui-même veut les porter avec nous pour rendre le poids moins pesant. Enfin la seule pensée de la mort effraie les plus heureux du siècle, et elle console, elle réjouit les gens de bien. S'en trouvat-il jamais à l'heure de la mort, dans ces moments où l'on juge si sainement des choses, qui se sût mauvais gré d'avoir été mortifié, d'avoir mené une vie parfaite? Qui n'eût pas même été au désespoir s'il ne l'eût pas fait?

Il faut assurément que la mortification parfaite ait des attraits que nous ne connaissons point, parce que nous ne sommes pas parfaitement mortifiés. Notre lâcheté ne nous en laisse faire qu'autant qu'il en faut pour en sentir la peine, mais nous n'en faisons pas assez pour en goûter les douceurs. Il semble que nous nous défions, et de tout ce que nous disent les gens de bien, et de ce que Jésus-Christ lui-même nous promet. Nous voudrions qu'il nous payât par avance, et nous ne savons point qu'il n'y a en ceci que le premier pas à faire qui coûte : c'est-à-dire, que toute la peine est à

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se résoudre à se mortifier. Goûtez, dit le Prophète, et ensuite voyez. En ceci les yeux trompent : il n'en faut juger que par le goût. Ceux qui n'avaient vu que de loin la terre promise, en étaient effrayés et disaient qu'elle dévorait ses habitants : mais ceux qui y avaient été disaient tout le contraire, et protestaient que c'était une terre où coulaient le lait et le miel. Faisons du moins pendant quinze jours ce parfait sacrifice ; la chose vaut bien peu si elle ne mérite qu'on en fasse l'expérience ; et, si après quinze jours d'une mortification continuelle et parfaite, nous ne goûtons point ces douceurs que les autres expérimentent, je consens, disait un grand Serviteur de Dieu, qu'on dise que la vie de ceux qui aiment véritablement Jésus-Christ est fâcheuse, et que le joug du Seigneur est pesant.

Il y a sujet de s'étonner qu'on ait tant de peine à se persuader qu'on peut être content dans l'exercice d'une mortification continuelle, puisqu'on voit tous les jours tant de personnes inquiètes et chagrines au milieu des plus grands divertissements. S'il y a des maux invisibles, est-il impossible qu'il y ait des douceurs secrètes? Il y en a certainement, et il ne tient qu'à nous de les goûter. Le Père de la Colombière avait fait vœu, avec la permission de ses Supérieurs, d'observer toutes ses Règles, et en particulier il s'était engagé à une mortification continuelle en toutes choses. Ceux à qui les trois Vœux essentiels des Religieux paraissent un joug insupportable, quels sentiments auraient-ils eus de ce grand Serviteur de Dieu? Ne l'eussent-ils pas estimé malheureux? Voici cependant ce qu'il en avait écrit lui-même dans ses Retraites spirituelles, où, à l'exemple des personnes solidement vertueuses et qui ont le dessein de faire toujours de nouveaux progrès dans le chemin de la perfection, il avait marqué les sentiments que

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Dieu lui donnait et les gnlces qu'il lui avait faites, pour se souvenir de l'en remercier et pour s'animer tous les jours davantage à l'aimer :

« Le sixième jour, dit-il, faisant la Considération sur « le vœu particulier que j'ai fait, je me suis trouvé tou- « ché d'une grande reconnaissance envers Dieu qui m'a « fait la grâce de faire ce vœu : je n'avais jamais eu au- « tant de loisir pour le bien considérer. J'ai eu une « grande joie de me voir ainsi engagé par mille chaînes « à faire la volonté de Dieu. La pensée de cet enga- « gement me réjouit bien loin de m'effrayer ; il me « semble que bien loin de me rendre esclave, je suis « entré dans le Royaume de la liberté et de la paix.

(' Lorsque je suis bien à moi, dit-il ailleurs, je me fi sens, par la miséricorde infinie de Dieu, dans une lift berté de cœur qui me cause une joie incomparable. Il <' me semble que rien ne me peut rendre malheureux. <' Je ne me trouve attaché à rien, du moins dans ce <i temps-là ; car cela n'empêche pas que je ne ressente 0 chaque jour les mouvements presque de toutes les « passions, mais un moment de réflexion les calme.

« J'ai souvent goûté une grande joie intérieure dans <( la pensée que j'étais au service de Dieu; j'ai senti que « cela valait beaucoup mieux que toute la faveur des 0 Rois. Les occupations des gens du monde m'ont paru f fort méprisables en comparaison de ce qui se fait pour « Dieu. Je me trouve élevé au-dessus de tous les Rois « de la terre par l'honneur que j'ai d'être à Dieu.

(I Je me sens toujours un plus grand désir de m'atta- « cher à l'observation de mes Règles, je me fais un plai- « sir très grand de les pratiquer; plus je m'y rends exact « et plus il me semble que j'entre dans une liberté parte faite. Il est certain que cela ne me gêne point, au con- « traire, ce joug me rend, pour ainsi dire, plus léger. Je

« regarde cela comme la plus grande grâce que j'aie ja- « mais reçue en ma vie. "

On ne peut pas douter que ce grand Serviteur de Dieu n'ait pratiqué une mortification continuelle en toutes choses, après en avoir fait un vœu exprès. On l'a vu même pendant sa dernière maladie, lorsque son mal ne lui permettait pas de demeurer dans le lit, passer plusieurs heures chaque jour sur un fauteuil sans s'appuyer en aucune manière, persévérant ainsi dans une mortification en toutes choses jusqu'à la mort. Et cette vie si mortifiée l'a comblé de tant de consolations et d'une si grande joie intérieure, qu'il avoue lui-même qu'on peut bien les ressentir, mais qu'il est impossible de les exprimer.

« La vue de Jésus-Christ, dit-il, me rend la Croix si « aimable, qu'il me semble que hors de là je ne sau- « rais être heureux. Je regarde avec respect ceux que « Dieu visite par des humiliations et des adversités de « quelque nature qu'elles soient; ce sont sans' doute ses « favoris; pour m'humilier je n'ai qu'à me comparer à « eux tandis que je serai dans la prospérité...

« Voici des mots, continue-t-il, qui ne se présentent « jamais à mon esprit, que la lumière, la paix, la liber- « té, la douceur et l'amour, ce me semble, n'y entrent « en même temps : simplicité, confiance, humilité, dé- « laissement entier, nulle réserve, volonté de Dieu, « mes Règles. »

L'expérience de ce grand Serviteur de Dieu nous fait voir que ce ne sont pas seulement les Saints qui nous ont précédés, qui ont trouvé tant de douceurs dans l'exercice d'une mortification universelle et constante, mais que ceux mêmes avec qui nous vivons, expérimentent la même chose, dès qu'ils sont assez généreux pour se mortifier continuellement.

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