CHAPITRE VU De la Communion
OMME l'Eucharistie est le plus grand et le plus auguste de nos Sacrements, son usage est l'action la plus importante de la vie Chrétienne, et celle par conséquent qui demande plus de soin et d'application pour nous y préparer. Si nous ne devions communier qu'une fois dans la vie, toute notre vie, quelque longue qu'elle fût, ne le serait pas trop pour nous préparer dignementà la participation d'un aussi saint et aussi redoutable Mystère. Cela ne doit pourtant pas nous obligera nous en éloigner, mais seulement à nous en approcher avec les dispositions requises ; ainsi c'est mal raisonner de dire : Je ne veux pas communier, parce que je m'en sens indigne ; mais il faut dire au contraire : Je veux tâcher, autant qu'il est en mon pouvoir, par l'innocence de ma vie et par ma conduite, de me rendre digne de communier. C'est s'en approcher dignement que de s'en croire indigne, et de faire pourtant tout ce que l'on peut pour ne l'être pas. Il ne faudrait qu'une bonne Communion pour faire un Saint, et il ne faut presque qu'une bonne volonté et quelques réflexions pour la rendre bonne.
Ceux qui communient le plus souvent sans en devenir plus dévots, plus mortifiés, plus recueillis, sans en
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aimer plus Jésus-Christ, sont dans un état plus dangereux qu'ils ne le pensent. Qu'aurait-on dit si ceux qui conversaient souvent avec Jésus-Christ, qui mangeaient ordinairement à sa table, ne fussent pas devenus tous les jours plus vertueux? Resterait-il quelque espérance de guérison aux malades que Jésus-Christ n'aurait pas guéris lorsqu'ils se seraient présentés à lui ?
La famine et la stérilité ne sont pas les plus terribles châtiments dont Dieu punit son peuple ; le plus épouvantable, dit le Prophète, c'est lorsqu'il le menace de faire en sorte qu'au milieu d'une abondante récolte on meure de faim : on pressera beaucoup de raisins, et ils ne rendront pas une goutte de vin, Auferam robur partis ' . Voilà le plus épouvantable de tous les châtiments ; le pain dont vous vous nourrissez n'aura plus de force pour vous, vous mangerez beaucoup, et cependant vous mourrez de langueur et de faiblesse, vous mourrez de faim.
Quelque dangereuse que soit la maladie, on a toujours quelque espérance aussi longtemps qu'on peut avoir recours aux derniers remèdes; mais lorsque les remèdes les plus violents ont été pris plusieurs fois sans nul effet, quel sentiment peut-on avoir de ce malade? Si nous étions malades, et que nous eussions pris le plus excellent de tous les remèdes sans nul effet, nous tremblerions de peur, nous croirions notre mort inévitable ; nous avons déjà reçu plus de deux cents fois le Corps adorable et le Sang précieux de Jésus-Christ sans fruit, avons-nous sujet d'être contents? Ce malheur peut venir de plusieurs sources funestes, chacun doit s'examiner sur ce point.
Les dispositions générales qu'on doit apporter à la
1 Isai. m, 1.
de N.-S. Jésus-Christ. \\\^ Partie. Soy
Communion sont une profonde humilité et un aveu sincère de son indigence; une certaine faim spirituelle, qui marque en même temps, et le besoin que nous avons de cette nourriture, et nos bonnes dispositions pour en profiter ; une grande pureté de cœur, un ardent amour de Jésus-Christ, ou du moins un ardent désir de l'aimer, et de remplir tous les desseins qu'il a en se donnant à nous dans l'Eucharistie, qui sont de nous unir intimement à lui par une parfaite conformité de cœur et d'esprit avec lui. Ceux qui à la Communion, n'ont nul sentiment de dévotion, nulle ferveur, nulle tendresse, manquent assurément de quelqu'une de ces dispositions.
C'est un défaut ordinaire à ceux qui communient souvent, de ne se pas assez préparer pour bien communier. Tous les livres sont pleins de pratiques fort utiles pour se préparer à bien communier : chacun peut choisir celle qui lui convient le mieux. La Dévotion au Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ est propre pour tout le monde, et l'expérience fait voir qu'il n'est peut-être point de pratique qui nous fasse communier avec plus de dévotion. Mais toutes ces pratiques doivent être accompagnées de sérieuses et de profondes réflexions sur les qualités admirables de cette divine nourriture qui est devant nous, et que nous allons recevoir; d'une grande pureté de vie, d'une mortification généreuse, des dons du Saint-Esprit qui sont les récompenses de la mortification parfaite, enfin de l'imitation des vertus que l'on admire et que l'on aime dans Jésus- Christ. Imaginons-nous que la Communion à laquelle nous nous préparons, doit être la dernière de notre vie, et apportons-y chaque fois la même préparation que si, au sortir de la sainte Table, nous devions passer de •cette vie à l'Eternité.
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Si nous voulons que le Sacrement de TEucharistie produise en nous des sentiments d'amour de Dieu, pensons à l'amour immense que Dieu a eu pour nous en instituant ce Mystère, et au dessein qu'il a eu de nous engager par là à l'aimer parfaitement. Le trop d'empressement extérieur que Jésus-Christ reprit dans Marthe, devrait apprendre à certaines âmes inquiètes et tout occupées à réciter beaucoup de prières vocales, que la tranquillité de cœur, le recueillement intérieur et l'application à écouter de temps en temps Jésus- Christ en silence à l'exemple de la Madeleine, sont le meilleur parti qu'il y ait à prendre ; c'est-à-dire, que nous devons employer la plus grande partie de ce précieux temps qui précède, qui accompagne et qui suit immédiatement la Communion, à faire beaucoup d'actes intérieurs dont l'amour de Jésus-Christ soit le principe, et l'accroissement de ce même amour, le principal efîet. Faisons quelques prières avant la Communion, mais passons du moins un quart d'heure à faire de grandes réflexions sur l'action que nous allons faire. Il est bien difficile qu'un homme soit persuadé qu'il va recevoir Jésus-Christ, qu'il en ait le désir, qu'il y pense, et qu'il n'en soit que médiocrement touché.
La présence d'un Prince déguisé ne diminue rien du respect qu'on lui doit dans ceux qui croient véritablement que c'est le Prince ; et un bienfait signalé, un témoignage d'amitié qu'il nous donne en cet état, nous engagent encore à l'aimer, surtout si ce n'est que pour nous rendre quelque important service qu'il s'est déguisé. Appliquons ceci à Jésus-Christ : O Jérusalem, si tu savais qui est celui qui te vient voir, et les biens que tu peux recueillir de cette visite ! Mais surtout considérez que vous allez recevoir le Corps adorable de Jésus-Christ avec ses sacrées Plaies qu'il fit toucher
de N.-S. Jésus-Christ. \\\*^ Partie. Sog
à ses Disciples, et qu'avec ce Corps adorable vous allez recevoir son Sacré Coeur.
C'est dans ce Coeur sacré qui nous est ouvert, que nous devons entrer ; dans ce Cœur nous devons apprendre à prier, à remercier notre Dieu, à le louer, à nous anéantir en sa présence, mais surtout à l'aimer. Que de merveilles Jésus-Christ n'opère-t-il pas en ces précieux moments dans une àme pure, dans une âme qui aime véritablement Jésus-Christ ! La seule pensée de ce divin Cœur fait sentir alors une dévotion extraordinaire.
Si Jésus-Christ nous donne en entrant des marques sensibles de sa présence, comme il arrive ordinairement à ceux qui ont une tendre dévotion à son Sacré Cœur, profitons de ces précieux moments, tenons-nous dans un grand recueillement intérieur, écoutons Notre- Seigneur, laissons faire la grâce ; si nous ne l'empêchons point d'agir par des distractions volontaires et par je ne sais quelle dissipation par laquelle le Démon tâche de nous faire perdre tout le fruit de la Communion, elle fera en nous des prodiges.
L'occupation d'une âme fervente en ce temps - là doit être principalement de s'abandonner entièrement à l'amour de son divin Sauveur, et de jouir doucement de sa présence. Un amour tendre et sincère est en même temps, et la meilleure disposition à la Communion, et le fruit principal qu'on en doit tirer. On se tait ordinairement devant Jésus-Christ quand on l'aime beaucoup, et on lui témoigne son amour par des actes intérieurs et fervents. La Madeleine en admiration aux pieds du Sauveur est le modèle d'une âme qui vient de communier. Que si elle parle, il faut que ses paroles ne soient que des expressions de son amour, et de son admiration, et de sa joie.
3 10 La dévotioji an Sacré Cœur
Inveni, peut-on dire de temps en temps, inveni quem diligit a?ii?na mea, tenui eiun, nec dimittamK J'ai trouvé celui que chérit mon âme, je le tiens, et je ne me séparerai jamais de lui. D'autres fois, Deus meus et omnia, mon Dieu et mon Tout ! Dilectus tneus mihi et ego illi-. Mon bien-aimé est à moi et je suis tout à lui. Quid mihî est in cœlo, et a te quid i>olui super terrain, Deus cordismei, et pars 7nea, Deus, in œternum^ ! Pone me ut signaculufn super cor tuum'', etc.
Il faut tâcher alors d'entrer dans les sentiments de Jésus-Christ, et considérer ce qu'il trouve en nous qui lui déplaît, quels sont les desseins qu'il a sur nous, ce qu'il veut que nous fassions, et ce qui peut empêcher désormais que nous ne fassions ce qu'il veut. Tenonsnous prosternés à ses pieds en esprit, et ranimant de temps en temps notre foi sur la présence de Jésus- Christ, adorons-le sans cesse avec un profond respect mêlé d'étonnement, de voir ce Dieu de Majesté devant qui les Séraphins tremblent, s'abaisser jusqu'à venir loger dans le cœur d'un homme et d'un pécheur, renverser pour cela toutes les lois de la nature, et opérer des miracles si surprenants. Puis passant des sentiments d'admiration à ceux de reconnaissance, dans l'impuissance où nous nous trouverons de la pouvoir assez marquer à Notre-Seigneur, nous inviterons toutes les Créatures à le bénir avec nous ; nous lui offrirons l'amour qu'ont pour lui tous les Bienheureux, et la ferveur avec laquelle tant de saintes âmes communient; nous lui offrirons son propre Cœur avec l'amour immense dont il est embrasé.
< Caiitic. III, 4.
2 Ibld. II, 16.
* Psalm. LXXii, 25.
* Cantic. viii, 6.
de N.-S. Jésus-Christ. III^ Partie. 3ii
Ensuite exposons-lui avec beaucoup de confiance et de sincérité nos faiblesses, nos misères et nos besoins. Ecce quem atnas infirmatur S pouvons-nous lui dire avec Marthe : Hélas ! Seigneur, celui que vous aimez si tendrement, est malade ; puis-je douter de votre amour après ce que vous avez fait pour moi, après ce que vous venez de faire ! Si vous m'aimez, pouvez-vous voir mes infirmités sans les guérir? Mais surtout pouvez-vous voir que je vous aime si peu, sans embraser mon cœur du feu sacré de votre amour? Quand vous voudriez me refuser tout le reste, pourriez-vous ne me pas accorder votre parfait amour? Je sais que j'ai mis de grands obstacles aux desseins que vous avez de me faire du bien, mais commencez, s'il vous plaît, par ôter vous-même ces obstacles.
Ne manquons jamais à chaque Communion de faire à Jésus -Christ quelque sacrifice qui puisse lui être agréable, en lui promettant de nous appliquer à corriger quelque défaut que nous savons lui déplaire davantage ; et souvenons-nous que nous ne ressentirons jamais les effets sensibles de la Communion, si nous n'avons soin de passer le reste du jour dans un grand recueillement intérieur. La froideur, la lâcheté et la dissipation d'esprit, d'abord après la Communion, ne sont jamais ordinaires dans ceux qui communient souvent, qu'elles ne soient presque toujours des marques funestes du malheureux état d'une âme insensible au plus grand de tous les bienfaits, et d'une âme qui a d'autant plus de sujet d'appréhender, qu'elle se défie moins du malheureux état de tiédeur où elle vit et de la fausse sécurité où elle s'endort.
Saint Bonaventure distingue huit sortes de motifs
' Joan. XI, 3.
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qui peuvent porter les fidèles à recevoir la Communion. Les uns, dit ce saint Docteur, communient, parce que sentant leurs infirmités spirituelles, ils souhaitent -d'être visités par le Médecin qui est seul capable de les guérir ; — Les autres, parce qu'ayant beaucoup péché, ils n'ont rien à offrir de plus agréable à la Justice divine, que cette Hostie sainte, cet Agneau sans tache qui ôte les péchés du monde ; — D'autres, parce que se voyant ou accablés de douleurs, ou combattus de violentes tentations, ils ne peuvent recourir qu'à un Dieu fort et puissant, qui est toujours prêt à les assister et à les défendre ; — D'autres encore, parce qu'ayant quelques grâces à demander au Père Eternel, ils espèrent tout obtenir par les mérites de son Fils, notre unique Médiateur. — Il y en a qui dans cette sainte action ne prétendent qu'offrir au Seigneur le Calice du salut, par un sentiment de reconnaissance pour les bienfaits qu'ils ont reçus de sa main. — Plusieurs veulent seulement honorer Dieu et les Saints, en faisant à Dieu cette oblation à l'honneur des Saints; — Quelques-uns, poussés par la charité qu'ils ont pour leurs frères, soit vivants, soit morts, emploient le sang de Jésus-Christ pour obtenir aux vivants le pardon de leurs péchés, et aux morts le soulagement de leurs peines. — Enfin d'autres, embrasés du véritable désir d'aimer le Sauveur, le reçoivent dans l'adorable Eucharistie pour être véritablement embrasés de son amour, et l'on peut dire que ce dernier motif est le plus parfait, et le plus conforme au dessein que Jésus-Christ a en se donnant à nous'.
Ce divin Sauveur vient à nous pour nous unir plus étroitement à lui, il nous ouvre son Cœur, il nous le donne; oserions-nous lui refuser le nôtre? Entrons
' Bo/iacentnra. Process. VII Relig. cap. 12.
de N.-S. Jésus-Christ. III^ Partie.
dans cet aimable Cœur, et puisqu'il vient en nous, qu'il prenne désormais la place du nôtre pour n'avoir plus d'autres sentiments que les siens. Mais entrons bien dans ses sentiments ; considérons ce que Jésus-Christ aime, ce qu'il estime, et ce qu'il méprise. On ne peut douter qu'il ne juge sainement des choses, et que ce ne soit se tromper que d'en juger autrement que lui. Quelle idée a-t-il donc de ces honneurs, de ces richesses, de ces plaisirs que je cherche avec tant de passion ? Et au contraire ces humiliations, et ces Croix que j'abhorre, ne sont-elles pas l'objet de sa complaisance ? 11 n'estime proprement que cela.
Par ces réflexions, il nous sera aisé de connaître si le Cœur de Jésus-Christ est uni au nôtre, si nous avons véritablement l'esprit de Jésus-Christ.