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PRÉFACE XXVII

faire, le temps se retire d'eux: il tend à redevenir un des rapports interchangeables par lesquels nous nous représentons leur ordre mutuel, et on ne lui donne encore le nom de temps que pour explipliquer l’apparence du devenir.

Mais le temps est le principe même du devenir et il n’existe un devenir physique que parce que les images des choses ont une place irréformable dans l’évolution de notre moi. Le temps exprime le sens de cette évolution; il n’a pas de vitesse: le nombre des événements qui le remplissent ne change pas son cours. Des images différentes nommées d'un même nom peuvent apparaître en des temps différents: car dans les conditions les plus favorables on ne passe pas instantanément de l’une à l’autre. Mais leur succession n'est réversible que théoriquement: c’est parce que les phénomènes se déroulent dans la conscience selon un ordre constant qu’ils se déroulent dans un ordre quelconque quand on les détache de la conscience sans laquelle ils cesseraient d’être.

On pourrait considérer le développement de la théorie de la relativité comme une confirmation de cette vue pénétrante par laquelle M. Bergson opposait la science de la matière inerte à la science de la vie, et l’espace abstrait à la durée réelle. Car la physique moderne suppose en effet que le devenir peut être considéré comme entièrement déroulé. L'espace que nous parcourons d’une manière successive fournit une image sensible de cette universelle simultanéité; mais tandis que celle-ci apparaissait à l’intellectualisme comme identique à l’éternité, la relativité que la géométrie et la cinématique attribuaient à l’espace abstrait et aux changements qui s'y produisent devait être nécessairement étendue un jour jusqu’à la physique et aux changements réels. On n'aurait pas pu sauvegarder autrement l’homogénéité de la science. De là la puissante armature mathématique qui recouvre toutes les spéculations sur la matière; de là aussi le caractère paradoxal qu’acquiert leur interprétation, dès qu’on veut leur donner un sens pour l’imagination, c’est-à-dire les rejoindre aux conditions concrètes de la perception du successif. Car le successif n’est plus une donnée: il est devenu un moyen d'expliquer les rapports mutuels des images entre elles, et avec le sujet, que l’on considère comme une image parmi les autres et non pas comme une conscience qui se les représente et qui les vit.

Le temps local atteste, par le nom même qui lui est donné, la nécessité ou nous sommes de l’associer au lieu relatif et au mouve-

ment relatif dans la théorie physique du monde: mais il dégage son indépendance à l'égard de la succession pure considérée comme un principe de possibilité pour toutes ces relations, qui deviennent permutables dès qu’on les pense en elles-mêmes indépendamment du sujet fini qui les fait être. L'existence d’un mouvement absolu est impliquée aussi par les valeurs variables qu’il faut donner à tous les mouvements relatifs dont les corps sont animés; elle est admise en effet par le physicien, mais elle reste pour lui indéterminée. Cependant elle n’est pas plus indéterminée pour le psychologue que celle du temps réel. Elle nous est révélée par des sensations originales, et si, au lieu de considérer ces sensations comme des images d’une réalité hypothétique, on en fait le principe même sans lequel aucun mouvement physique ne pourrait être représenté, on comprendra à la fois pourquoi, d’une part, nous avons la certitude psychologique de la réalité d’un mouvement quand nous l’accomplissons, mais pourquoi, d'autre part, lorsque nous regardons un corps extérieur à notre propre corps comme doué d’une existence indépendante, nous lui attribuons un mouvement fondé sur les lois objectives de l’univers et qui ne coïncide plus nécessairement avec celui qui se produit dans nos organes et dont nous avons au dedans de nous une expérience infaillible.

L'espace et le temps n'apparaissent pas à la science comme des ingrédients concrets du réel: ils n’ont de sens que pour exprimer les relations des objets qui les remplissent: ainsi leur hétérogénéité comme celle des qualités tendent à se perdre dans la suite des opérations discursives de l’entendement; et ces opérations ne prennent un caractère varié et complexe, elles ne s'adaptent aux données de l'expérience en conservant leur homogénéité abstraite que grâce aux nombres et aux correspondances subtiles que l’on peut établir entre eux, abstraction faite de tout ce qu’ils représentent: aussi avons-nous été fondés sans doute à ne pas donner de place au nombre dans la liste des notions par lesquelles l'esprit retrouve successivement les différents aspects de la matière sensible. — Mais la doctrine de la relativité, malgré les réserves qu’elle pourra provoquer dans quelques-unes de ses applications, et même si quelque échec empirique devait la conduire à se réformer, peut être considérée comme l'aboutissement et la généralisation la plus haute des méthodes mêmes de la science; poussant jusqu’au dernier point un principe déjà enveloppé dans toutes les conditions de la recherche, elle a été conduite à regarder tous les systèmes de références comme

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