PRÉFACE XXV
magnétisme, bien qu'elles n'aient une valeur que pour des vitesses voisines de celles de la lumière et que les lois de la mécanique s'appliquent avec une erreur inférieure à toute évaluation possible, c'est-à-dire sans erreur, au monde dans lequel nous sommes placés et sur lequel s'exercent nos sens, bien qu’elles se défendent encore de former la base d’un système philosophique du monde, il paraît utile de définir leur portée et de chercher si, en s’introduisant définitivement dans la science, elles ne produiraient pas un bouleversement décisif des catégories.
Sans le mouvement, les corps n'auraient pas d'indépendance; ils se dissoudraient dans l’hétérogénéité pure des lieux. D'autre part ils témoignent de leur individualité par la diversité des vitesses dont ils sont animés. Et ces vitesses ne peuvent être saisies que si on les compare. C’est par elles que les corps ont des rapports mutuels qui leur permettent de faire partie du même univers. Aussi la relativité du mouvement est-elle l’objet d’une observation immédiate. Mais cette relativité réagit aussitôt sur les éléments qui le composent. De fait, le lieu d’un corps, étant inséparable de son mouvement, change sans cesse selon le repère que l’on adopte. On aurait pu théoriquement supposer que deux corps animés de vitesses différentes eussent la même vitesse ou des vitesses inverses de leurs vitesses apparentes, en admettant que chacun d'eux évoluât dans un temps qui lui füt propre et dont on aurait aisément calculé la valeur. On ne l’a pas fait, non pas par hasard, mais parce que, si les corps sont pour nous des images mobiles dans un espace représenté qui est un tissu de rapports concordants, susceptible d’être parcouru dans tous les sens par le regard, la durée de tout changement, entre son origine et son terme, est intérieure et invisible, de telle sorte qu'on ne lui donne un sens qu’en la confrontant avec le rythme de notre vie psychologique.
Cependant la mesure des temps comporte une définition de la simultanéité de deux événements. Et cette simultanéité ne sera pas la même pour un observateur en repos et pour un observateur en mouvement par rapport au premier. Sans qu'il soit nécessaire de supposer des vitesses plus grandes que celles de la lumière, l’ordre d’une succession pourrait paraître inverse à des observateurs convenablement placés, si la distance des deux événements dans l’espace était supérieure au chemin parcouru par la lumière pendant l’intervalle de temps qui les sépare. Ainsi les conditions mêmes de la perception semblent nous contraindre, pour effectuer la comparaison
de deux phénomènes, à supposer que chacun d'eux est placé dans un temps dont l'écoulement et le sens ont le même caractère relatif que le lieu et le mouvement.
Est-ce à dire qu’il n'existe pas de successions réelles? Non, sans doute, car il suffira de remarquer premièrement que nous pensons toutes les successions relatives par un caractère abstrait qui leur est commun, c’est-à-dire par cette distinction de l'avant et de l'après qui forme l'essence du temps et qui demeure inaltérée, même si nous lui donnons le contenu le plus variable. Cette essence, la théorie de la relativité la suppose sans s’y arrêter, mais elle se préoccupe seulement de déterminer les relations concrètes entre les apparences: le temps est l'expression de l’une de ces relations. Cependant cette relation n’est pas homogène aux autres et on ne réussit à en faire la quatrième dimension de l’univers qu’en utilisant l’artifice mathématique des grandeurs imaginaires.
En deuxième lieu, il importe d'éviter toute ambiguité dans l'emploi de cette expression: les mêmes événements. Ce ne sont pas les mêmes événements qui apparaissent à l’un des observateurs comme simultanés et à l’autre comme successifs. Ce sont leurs images: le temps lui-même n’est relatif que pour tous ceux qui considèrent ces images comme des représentations d’une même réalité. Mais cette réalité n'existe pas. (Car la matière exprime seulement la limitation et par conséquent la passivité de l'être individuel. Le monde matériel est indiscernable des images par lesquelles 1l est connu. Par contre, que le monde matériel nous soit donné sous la forme d’images subjectives, c’est là une proposition qui n’est pas susceptible elle-même d’une interprétation relativiste. Or, il est possible d'établir une concordance entre ces vues différentes que nous prenons de l'univers, parce que ces vues expriment nécessairement la loi universelle de relation qui unit chaque partie avec le tout. Et c’est, pour ainsi dire, le caractère absolu de cette loi qui exige que toutes les déterminations du monde phénoménal changent selon les repères que l’on adopte pour le percevoir. Le temps réel est l’ordre constant de toutes les images relatives. Il n’a pas de sens pour le physicien parce que celui-ci considère chaque observateur comme un corps en mouvement ou en repos semblable aux corps qui sont l’objet de son observation, c’est-à-dire comme une image. Mais la durée n'appartient aux phénomènes que par le lien qui les unit à la conscience: c’est aussi par ce lien qu’ils existent. Dès qu’on les pense à part, comme le savant essaie de le