PRÉFACE XXXIX
mergés par lui. Car ce changement se confond avec la genèse même des choses: nous découvrons en lui les racines les plus profondes de l’être et de la vie. Incapable de subsister dans le présent, le réel consiste dans le passage émouvant d’une forme qualitative à une autre, dans cette éclosion indéfinie par laquelle, sans rien abandonner du passé, il appelle incessamment à l'existence un avenir renouvelé: le réel est essentiellement invention et création. Rien ne nous paraît plus pénétrant que cette vue par laquelle le temps devient le lieu propre du déploiement de l’activité: une méthode purement psychologique devait nous conduire à saisir à l’intérieur même du présent l’opposition du passé dont nous sommes formés et de l'avenir qui nous sollicite; de telle sorte que nous n’assistons pas seulement dans une véritable expérience à la naissance de l’être: dans la conscience que nous prenons de la durée, nous retrouvons en nous la présence de l’activité créatrice elle-même.
Cependant la méditation métaphysique nous conduit à interpréter ces résultats de l'intuition psychologique. Car c’est précisément par cet enrichissement et ce progrès de sa vie intérieure que l'être fini prend conscience de ses bornes, de l’existence du tout dans lequel il est placé et avec lequel il communique tous les jours par des rapports plus complexes et plus variés. Ainsi nous sommes amenés à déduire la durée elle-même. Car si l’union du fini et de l'infini est le principe commun impliqué par la possibilité de la conscience et par les lois de l’intellection, la durée au lieu d’être une notion primitive doit venir à sa place dans une hiérarchie dialectique. Nous attribuons à tous les êtres la durée et le changement dans la mesure où ils participent à l’individualité, tandis que la matière inerte nous apparaît sans contradiction dans l’espace instantané comme soustraite aux conditions du devenir et de la vie. Le temps est le moyen qui est offert à l'individu pour repenser le tout, pour entrer successivement en relation avec les différentes parties d’un univers revêtu primitivement de la forme brute de l’espace; c'est en lui que son activité spirituelle se manifeste et s’affranchit; il est le milieu naturel de toute action. Il est, si l’on peut dire, le schème d’un esprit fini et le principe de ses créations. Nous ne participons à l’être total que dans le présent, et dans le présent l’univers matériel nous déborde de toutes parts. Du moins l'avenir indéterminé qui s'ouvre devant nous doit-il nous permettre, en libérant notre activité, de modifier notre situation à l'égard du tout, de communiquer avec lui d’une manière plus intime et plus
complète. Mais le passé ne nous échappe-t-il pas décisivement? Sur ce point, la doctrine de M. Bergson nous paraît avoir rencontré une vérité inébranlable: c’est que tout notre passé nous est actuellement présent, bien que les conditions de l’action corporelle permettent seulement aux souvenirs qui sont en rapport avec elle de reparaïtre dans la conscience. L'organisme est un écran qui nous empêche de percevoir la totalité de notre vie intérieure. Et peut-être peut-on prévoir qu’au moment où notre vie s'achève, nul état de notre passé n'ayant jamais été aboli, nous pouvons contempler notre être désormais accompli, non plus comme dans un miroir, mais en identifiant enfin notre âme elle-même avec la totale réalisation de notre destinée individuelle.
Cette intuition vivante de la diversité concrète, cette accumulation du passé dans le présent, grâce à laquelle M. Bergson réussit à se placer d'emblée dans la richesse indivisée de la vie, ce sentiment intense de la présence immédiate du tout dans chacune des étapes de la réflexion, cette prise de possession directe de la continuité même du réel, — on retrouve encore tous ces traits dans la théorie de la perception. Et pourtant cette théorie est aussi une expression particulière des principes dominateurs de notre analyse. Jusqu'à M. Bergson on avait cherché à montrer surtout tout ce que l’entendement ajoute aux données pures pour en faire des représentations: de telle sorte que celles-ci apparaissaient comme l'effet d’un travail d'interprétation et de construction, dont l’idéalisme s'était complu à étudier le mécanisme. M. Bergson, conformément à sa méthode générale, s’est attaché à montrer ce qu’il y a d’artificiel dans toutes ces opérations et il a cherché à en débarrasser la connaissance, afin de retrouver dans sa nudité l'essence même du réel. Mais son explication de la perception va infiniment au delà. Dans cet admirable premier chapitre de Matière et Mémoire, où se manifeste un sentiment réaliste d’une extraordinaire acuité, M. Bergson entreprend d'établir que, puisque le réel dépasse infiniment toute connaissance qu'en peut prendre un être fini, le rôle de la perception ne peut pas être d'enrichir des données que certains philosophes veulent rendre aussi pauvres, aussi déficientes que possible pour attribuer ensuite à l’entendement la production quasi-totale de la réalité elle-même: il faut, au contraire, que la perception opère dans la plénitude concrète de l’objet une soustraction et un retranchement: car la connaissance subjective du réel n’en retient que les éléments compatibles