PRÉFACE XIII
de toutes les formes particulières de l'existence. Dans l'identité agissante par laquelle la pensée distingue un terme quelconque de tout autre se trouve exprimée en quelque sorte éminemment la diversité de toutes les distinctions réalisées. Peut-il en être autrement si c’est par cet acte que se trouve posée l'indépendance des termes, c’est-àdire ce caractère d’individualisation qui donne à chacun d’eux une place unique dans l’univers ? ()
Mais dès que notre pensée, nouée nécessairement à l'absolu, soit qu’elle prenne conscience de sa propre existence, soit qu’elle se heurte au tout qui la déborde, entreprend le progrès analytique par lequel, explorant le tout, elle essaie d’en réduire la diversité à la diversité de ses propres opérations, elle rejoint du même coup au sensible les idées qui le soutiennent et qui l’expliquent. Puisque l'analyse ne parvient jamais à épuiser le réel, elle ne révélera son efficacité que si à chacune de ses démarches elle fait correspondre une intuition qualitative distincte. Aïnsi on ne dira pas que le sensible réalise ou symbolise l’idée après coup en la redoublant d’une manière inintelligible ; il est lié à son essence comme un acte de détermination est lié à l’objet qu’il enserre entre des limites, mais qui témoigne encore à son égard de la compréhension la plus riche. La qualité exprime dans le langage de la sensibilité l’acte intellectuel par lequel son existence est posée: mais en tant qu’elle le manifeste en le dépassant elle est elle-même l’objet d’une idée: l’idée de l'indéterminé est pleinement déterminée. Par conséquent le donné, et même chaque qualité trouveront place dans le système des notions.
Ce n’est évidemment pas par les opérations qu’il accomplit que notre esprit atteste son imperfection: c’est par ce qui lui résiste, c’est par l’inachèvement nécessaire de toute connaissance discursive. Mais dans la création des idées l’être fini dégage sa personnalité spirituelle, et par sa participation au principe commun de l’intelligibilité et de l’existence devient capable de communiquer avec les autres êtres finis. Cependant, en tant qu’il doit demeurer passif à l'égard des idées mêmes qu’il a créées, l’espace pensé se présente nécessairement à lui sous la forme de la couleur et la force lui est révélée par la sensation d’un muscle qui se contracte.
(:) L'analyse ainsi entendue n’est plus une opération formelle: elle est le principe d’universelle différenciation; elle découvre à la fois l'existence et
lhæccéité.
Toutefois, si l’on devait se borner, comme le fait l’'empirisme, à partir des données des sens pour les décrire, on ne pourrait aboutir à une théorie explicative du réel; car d’une part on ne comprendrait pas pourquoi la distinction est l’acte essentiel de la pensée, et d'autre part toute distinction aurait nécessairement un caractère artificiel et pragmatique. Mais que la notion d'existence soit primitive, et que les conditions dans lesquelles nous prenons conscience de notre être fini nous contraignent à l’opposer au tout dont il fait partie, et par suite à réunir chaque acte de la pensée à une donnée qui le limite et qui l’exprime, ce sont là les principes d’une interprétation générale du monde des apparences, c’est-à-dire d’une doctrine du mixte. Car la caractéristique du mixte c’est d'associer d’une manière si intime les opérations de l'esprit et les données des sens que l’on ne peut plus concevoir, même idéalement, leur séparation.
Or, on comprend sans peine que les notions fondamentales d’une théorie de la matière dépendent exclusivement de la manière dont le tout, s’offrant à nous du dehors pour limiter notre pensée en lui donnant un point d'application, se laissera pourtant pénétrer par elle. Ces notions peuvent être appelées pures parce qu’elles sont une détermination immédiate de la notion d’existence telle qu’elle se manifeste aux yeux d’un être fini. Mais la qualité, en recouvrant le donné, lui confère pour notre passivité la plénitude concrète de toutes les déterminations, et la dialectique nous permet de retrouver en elle une expression de la diversité des notions par lesquelles l’entendement analyse les conditions individuelles d’une expérience du monde.
Si nous considérons toute existence comme une distinction effectuée et qui dans sa réalité formelle se confond nécessairement avec l’acte par lequel l’esprit l’opère, nous comprendrons pourquoi il faut identifier dès le principe l'existence pure et la pensée pure et comment, l'existence de la pensée se trouvant inscrite dans les choses mêmes en tant qu'elles sont posées, l'univers a un caractère d'intelligibilité souveraine. Les limites mêmes que rencontre notre esprit en poursuivant son œuvre d'analyse reçoivent un caractère intelligible dans le système total des existences finies. Mais on alléguera encore que chacun de ces actes de pensée a un caractère abstrait et vide: cela serait vrai et nous conduirait à rejeter la méthode analytique s’il n’était pas inséparable d’une double intuition: à savoir, premièrement de l'intuition par laquelle nous saisis-