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LA VUE

304. Le caractère primitif de la vue c’est de percevoir l’espace; il suffit de se référer à la théorie de l’espace pour comprendre, — sans aucune analyse physiologique, — que la vue ne percevra que des surfaces, puisqu'on ne peut se représenter un objet de n—7 dimensions que dans la n"€. Or, si la vue ne rend l’espace concret qu’en le colorant, n’est-il pas évident que la couleur est à l’éconce des choses et que leur intérieur est pour nos yeux comme s’il n'était pas?

305. La vue donne à la surface un caractère concret: elle unit la longueur à la largeur et nous offre leur synthèse sous la forme de ce continu empirique que la couleur appelle à l'être. Mais, pour que les objets soient perçus à distance, ne faut-il pas que ce plan se trouve à un éloignement déterminé de l'organe sensible, et quel est cet éloignement ? — En réalité, c’est grâce à la distance, qui la sépare de notre corps, que la surface visible se forme; si cette distance était abolie, la surface visible se confondrait avec la surface tactile. Et pourtant le regard n'est retenu que par la couleur qui le borne: la distance, au contraire, est un milieu transparent qui est la condition de la vision, parce qu’il est le chemin du regard. Mais il n’y a pas de transparence parfaite; en d’autres termes, il apparaît toujours en elle une série de surfaces fluides échelonnées les unes derrière les

autres, qui diminuent, en la dispersant, l’acuité de la vision, mais lui laissent encore assez de force pour qu’elle dépasse ces barrières légères, jusqu’à ce qu’elle rencontre soit un objet coloré, soit l'horizon, où elle convertit ses propres bornes en une sorte de résistance opaque. L’attention ne se fixe pas sur ces surfaces intermédiaires, et c’est pour cela qu’on perçoit à distance, sans percevoir la distance; mais ces surfaces ont elles-mêmes une couleur variable qui est celle de l’atmosphère. Les objets trop éloignés se confondent avec l’horizon; les objets trop rapprochés ne permettent pas à l'œil de les embrasser: on ne perçoit pas l’image rétinienne, et pour des distan:es trop petites la représentation visuelle se brouille et finit par s’évanouir, parce que la distinction disparaît entre les choses et le sujet qui les perçoit. Ainsi on perçoit l’objet à sa distance réelle, on le perçoit où il est: et l’on ne pourrait percevoir la distance elle-même qu’en détournant l’attention sur chacune des surfaces qu’elle néglige et franchit incessamment afin de découvrir les objets solides qui sont en rapport avec nos besoins. Quant à l’appréciation de la distance, elle est l'œuvre du calcul, comme l'appréciation de la longueur et de la largeur. — Percevoir seulement des surfaces, ce n’est donc pas projeter géométriquement l’univers sur un plan. Le plan est la plus simple de toutes les surfaces; mais c’est une acquisition abstraite de l’entendement. Si nous percevons les objets où ils sont, l’univers se présentera à nos yeux sous la forme d’un vallonnement d’apparences colorées. Nous vivons dans un monde à trois dimensions; et puisque les objets sont éloignés de notre œil, et à des éloignements différents, le regard va sans difficulté au devant d'eux, quelle que soit leur place, sans atteindre d’eux autre chose que leur surface, bien qu’il traverse la distance, qui nous sépare d’eux, et qu’il sache interpréter par l’expérience la diversité des renseignements que lui apportent les changements d’aspect de l’image visuelle.

306. C’est la profondeur qui donne aux choses leur réalité, qui en fait des êtres comme nous, et c’est pour cela que, bien que donnée avec notre corps, elle ne peut être attribuée aux choses que par la connaissance d’une communauté de nature entre notre être et le reste du monde; elle est d’abord liée à un acte de l’intelligence, ou plutôt elle est inséparable de la conscience immédiate que nous avons de la nature de l’espace, pris comme la forme prochaine du donné. Mais il n’y a de connaissance de l’être qu’intérieure, et nous ne

pouvons par suite saisir l’espace extérieur à nous que sous l'aspect d’une image, et non d'une réalité. Telle est précisément la fonction de la vue. Aïnsi on comprend, à la fois, pourquoi ce sens nous représente nécessairement l'univers comme dans un tableau, et par suite n’en atteint que la surface, et pourquoi la distance doit être considérée comme une condition ou comme un moyen plutôt que comme un élément de la perception visuelle; d’une part, en effet, les objets de la vue ne pourraient pas devenir sans elle des images extérieures à nous, et, d'autre part, si elle était elle-même perçue, elle retiendrait le regard, au lieu d'inviter celui-ci à la parcourir pour atteindre ces images au point même où elles paraissent situées. On peut donc admettre que c’est parce qu’elle est nécessaire à l’acte de la perception que la distance n’est pas perçue. Mais, dès lors, comment les données de la vue n’auraient-elles pas une nature inconstante et fragile, du moins s’il faut en même temps qu’elles varient selon la position du sujet qui se les représente, et qu’elles dégagent par rapport à ce sujet, qui localise à l’intérieur de son corps toutes ses affections, leur caractère d'images purement représentées? C’est parce que la vue est le sens de l’espace extérieur à nous que le monde s'offre à elle comme un spectacle et revêt l’apparence d’une nappe bigarrée. Le regard ne dépasse pas l'écorce extérieure du réel: il nous met en présence de purs phénomènes. Mais ces phénomènes ne sont pas des fantômes illusoires. Bien plus, c’est la distance à laquelle nous les voyons qui les soustrait à notre action immédiate et leur donne une indépendance relative. Par là, la troisième dimension, — qui confère aux choses leur réalité, et qui n’est perçue par la vue que dans la mesure où elle est colorée, c’est-à-dire dans la mesure où elle limite notre puissance de connaître, au lieu de former l'intervalle où celle-ci s'engage et au terme duquel elle s'exerce, — assure encore aux images superficielles, en les éloignant de nous, une objectivité représentative. Ainsi, les apparences visuelles sont une expression fidèle du réel: car la vue ne change pas la nature des choses; mais elle les rapporte à un sujet qui occupe une place déterminée dans le monde: et c'est en vertu de lois nécessaires qu'elle offre à l'œil du spectateur un tableau du monde par lequel le subjectif s'adapte à l'objectif, mais en le ramenant à l'individualité d'un repère.

307. L'objet de la vue c’est la surface: mais qu'est-ce qu’une surface visible? C’est une surface distinguée, de telle sorte que le

même principe métaphysique de la distinction qui tire les objets du néant et s'exprime abstraitement dans la création de l'étendue doit nous servir de guide encore dans la théorie du visible. Il en résulte que la surface du monde ne peut pas être isolée des objets qu’elle porte et qu'elle ne peut être manifestée elle-même que par la variété de ses découpures.

308. Ces découpures sont telles qu’elles doivent suffire à traduire pour la vue et, par conséquent, sur une surface la diversité des objets réels. Or, cela serait impossible si elles exprimaient autre chose que des différences de profondeur, puisque la profondeur seule confère à un objet une indépendance qui l'élève au-dessus de l'apparence jusqu'à la dignité de la chose. C'est cette expression immédiate de la profondeur dans le langage de la vue qui fait des apparences visuelles des apparences bien fondées. Elle a lieu par la distinction de l’ombre et de l’éclairement. Par là toutes les parties de l'espace jouissent d’une distinction, non pas seulement locale, mais sensible. Enfin, puisque la position de la source lumineuse peut varier le jeu des clartés et des ombres, la relativité du monde sensible vient recouvrir l’espace pur et donner enfin à la relativité de l’espace mobile un caractère concret en rapport avec la faculté de percevoir. (°)

309. On ne voit pas plus la lumière que l'intelligence. La lumière n’est pas un objet visible, mais elle est l’acte du visible comme l'intelligence est l’acte du réel. De même que nous ne saisissons que des objets finis où l'intelligence se limite elle-même et se cristallise devant nous au point qu’ils n’ont plus d'existence que pour notre sensibilité, de même l’œil ne perçoit les choses que grâce à un éclairement moyen, de telle sorte que c’est le contraste de ce qu'on en voit et de ce qu’on n’en voit pas qui fait qu'on les voit. Bien plus, ce sont les lignes obscures, quand un objet est éclairé, qui nous permettent d'en distinguer les parties, de sorte qu'ici encore le sensible est une négation imparfaite. Pour pousser plus loin la comparaison, de même qu'en l’absence de données sensibles on ne saisit que des lueurs intellectuelles sans fixité ou les cadres dénués de réalité que l’entendement imagine pour enserrer les choses, on ne

(1) I1 ne s’agit encore que d’une relativité objective. La relativité subjective dépend de la position du sujet et de son état.

peut percevoir, la nuit, que des feux vacillants ou des dispositions factices de clartés.

310. Quant à la nuit elle-même, on ne la perçoit pas, puisque l'œil ne reçoit point d’excitation. On la considère pourtant comme un objet positif, parce qu’il y subsiste toujours une demi-clarté qui enferme un horizon vague, mais rapproché, parce que nous ne pouvons pas nous séparer des souvenirs que nous empruntons au jour, parce qu’un espace limité, imaginé autour de nous plutôt que senti, est nécessaire à la conscience du corps et de ses mouvements, parce que le noir le plus obscur est troué à petite distance et sur une petite étendue de phosphènes lumineux, véritables météores de la nuit de l'œil.

311. Comme l'ombre et l’éclairement dépendent de la profondeur, la couleur est la propriété de la surface proprement dite. Elle distingue les surfaces, hors de toute différence de distance, bien que le rapport de l’ombre et de la surface modifie la couleur. Le blanc, c’est l’éclairement pur, l’éclairement devenu surface: le blanc suppose un écran qui arrête les rayons lumineux et les réfléchisse complètement. Le simple jeu de la lumière ne fait pas du blanc un objet de la vue. La lumière n'est pas blanche; le blanc c’est la lumière devenue visible, et par suite cessant d'éclairer. Et c'est pour cela que le blanc apparaît comme un produit de synthèse, la synthèse des couleurs fondamentales. C’est pour cela qu’une surface blanche est une surface vide, non pas colorée, mais prête à recevoir la couleur.

312. Les couleurs primordiales sont le bleu et le jaune. Le bleu est un noir éclairé et qui offre à l’œil une surface pure: tant que le noir ne va que jusqu’au gris, il reste indistinct, il ne se fixe pas pour la vue, il flotte encore devant elle. La constitution de la surface correspond à l'apparition du bleu. Le bleu est la couleur des profondeurs, non que la profondeur soit vue, mais dès que, par le seul éloignement, un fond solide vient de fermer le regard, il paraît bleu. Les bleus ont une douceur qui vient de ce qu’ils exigent de l'œil une sorte de moindre effort, de ce qu’ils le laissent dans un demi-sommeil qu’une clarté variable illumine. Le bleu est d’une pureté fluide; c'est la distance seule arrêtée par une barrière délicate et précise, c’est la limite du regard, l’imprégnation des transparences dans le

mince cristal qui est la borne de l’invisible: bleu de l'horizon, de la nuit et du ciel limpide.

313. Comme le bleu est un noir éclairé, le jaune est un blanc aveuglé. Dans la mesure où l’éclairement devient un objet de la vue, il faut, puisque le blanc est un absolu qui ne forme pas une couleur naturelle, et que le bleu a déjà apparu, qu’il soit caractérisé par opposition au bleu et comme le répondant du bleu. Le bleu emprunte à la clarté pure ce qu’il faut lui retirer pour qu’elle jaunisse. Le bleu rehausse l'éclat du jaune. Et le jaune est la couleur des surfaces simplement éclairées, de la lune, du levant et des rayons; il est la couleur de tout ce que le soleil pénètre et dore. — Le bleu, c’est la nuit de la matière éclairée, devenue légère et aérienne; le jaune, c’est la lumière fixée, descendue dans une matière pure qu’elle appelle à l'être par le seul arrêt de son mouvement propre. Le bleu est presque dépourvu de réalité: il réalise les transparences. Le jaune fixe la mobilité vivante de la lumière: il réalise les éclairements.

314. L'opposition du rouge et du vert est dérivée par rapport à l'opposition du jaune et du bleu. Et le signe en est que le vert apparaît à tous les yeux comme une combinaison du jaune et du bleu ; c'est la couleur même des végétaux, le jaune de la terre trempé dans le bleu de l’air, mais dans le principe l'association de l’éclairement et de la transparence, de l'atmosphère et de la lumière. Pouriant, étant la première synthèse de couleurs, il est évident qu’il produira, si on l’oppose au blanc pur, une couleur originale que l’on ne pourra engendrer par composition: c’est le rouge. Aussi distingue-t-on trois couleurs simples, mères de toutes les autres, qui sont le bleu, le jaune et le rouge. Maïs ce qui montre encore que le rouge n’a pas la valeur des deux couleurs primitives, c’est que, comme le vert appartient à la fois à deux bandes différentes dont les sommets sont le jaune et le bleu, — irréductibles l’un à l’autre, — le jaune et le rouge font partie d’une même gamme, et, sans qu’on puisse les ramener l’un à l’autre, on peut passer insensiblement de l’un à l’autre. La nature associe le rouge et le jaune dans la nuance du feu, plus jaune quand il est pur, plus rouge quand il est mêlé, dans l’éclat du soleil, jaune quand, au zénith, il se détache sur l’azur, rouge quand il entre à l’occident dans l’ombre verte de la terre. Le rouge est plus faible que le jaune comme le vert auquel il répond est plus faible que le bleu. (

() La distinction du vert et du rouge est un développement de la distinction du jaune et du bleu, aussi paraït-elle plus saisissante : mais elle cesse de se faire sans que la première soit entamée (daltonisme).

315. Comme le vert est un composé du premier ordre entre le jaune et le bleu, nous aurons entre le rouge, ce jaune assombri, et les deux couleurs primaires, deux composés du deuxième ordre: l’orangé et le violet.

316. Que l’on ne nous reproche pas d’avoir étudié seulement la lumière solaire. Comme dans la mesure du temps et dans celle du mouvement, nous n’avons eu affaire qu'au monde où nous vivons: la déduction de la réalité se réfère toujours aux conditions générales de notre expérience; c'est notre monde qu’il s'agit d'expliquer, et, bien que toute déduction doive aboutir à un monde empirique, nous n’excluons pas la possibilité de retrouver une autre expérience, dans laquelle les concepts, entrant dans des rapports nouveaux, se matérialiseraient sous d’autres formes. A l’origine de la déduction, nous sommes partis de l’être donné inconditionnellement ; au terme de la déduction, il s'offre à nous sous un aspect sensible, et il faut que la nécessité passive avec laquelle le sensible se présente surpasse la fécondité de la déduction pure pour que le caractère absolu de l'être soit conservé. Notre tâche est seulement de montrer la convenance du sensible et des concepts, non d'extraire le sensible des concepts, ce qui le ruinerait dans son essence, et donnerait à la déduction un caractère synthétique qu’elle s’est toujours défendue d’avoir. Ainsi on ne nie pas l'existence de lumières différentes de la lumière solaire, de foyers artificiels dans notre monde même, influencés toujours d’ailleurs par la lumière solaire: mais on s’est attaché à ne prendre d'exemples que dans la nature. On demande au lecteur d'illustrer la théorie des couleurs par l'examen des pierres précieuses, des plumages et des fleurs, où la lumière diversement retenue ou épanouie, fixée ou éparse, sert d'ornement au monde, donne à l’objet du regard une distinction absolue faite de pureté et d'éclat, et un point d'attache pour le sentiment, qui vient se nouer aux choses, s’y répandre, et y chercher des symboles.

317. En rapprochant les couleurs fondamentales selon des proportions différentes, on peut obtenir toutes les autres couleurs. Cependant la vue n’opère pas par synthèse, mais par relation. Chaque couleur individualise une position de l’espace, mais est rigoureusement simple. Aussi dispose-t-on les couleurs par franges qui permettent à l'œil de passer par degrés de l’une à l’autre. Et les couleurs dérivées sont celles qui tiennent le milieu dans une frange dont

deux couleurs fondamentales forment les extrémités. De plus, toutes les nuances de chaque couleur forment une frange qui va du blanc pur où elle nait au noir absolu où elle se perd. Mais par le défaut de saturation la couleur se brouille et s’'efface, plutôt qu'elle ne change.

318. La couleur, étant réelle et objet d'expérience, entraine l’espace dans le devenir; rien de fragile et de mobile comme la couleur des choses; à tel point que la couleur parait un revêtement extérieur, — n'est-elle pas par définition une propriété des surfaces? — qui ne change rien à la nature des corps. Mais les choses ne sont pas invariables, comme l’espace qui les soutient; le changement est une pièce de l'univers. Et la couleur accuse de deux manières l’existence du changement: soit parce qu'en rendant un objet visible, elle nous permet d'observer son changement de lieu, puisqu'elle délimite sa forme et manifeste par là à la fois la relativité de l’espace et la réalité du mouvement, soit parce que, hors de toute variation d’un objet par rapport à ses repères, elle subit cependant une altération selon les heures et dans la durée qui empêche aucun élément de l'univers, même sans le mouvement, de se soustraire au devenir.

319. Et, comme la couleur lie l’espace au temps; elle le lie encore au mouvement et à la force; autrement la couleur ne serait pas concrète. La théorie vibratoire est conditionnée par la continuité de la matière et par l’idée de la perception à distance. Et puisqu'il y a ici un mouvement, nul ne doute que la lumière ne soit une force aussi mystérieuse que les autres forces, dont nous saisissons aussi dans certains cas les effets, mais qui frappe moins le sujet que les autres forces naturelles, parce que nous ne nous intéressons en général qu’à l’action qu’elle exerce sur les surfaces extérieures à nous, dont l’œil appréhende comme un absolu donné la coloration passive.

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