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L'ODORAT

354. Comme le goût est un regard qui s'ouvre sur l’intérieur de la matière, l’odorat ressemble à une audition qui entrerait dans la trame la plus cachée des choses. L'étude du goût nous permettra de comprendre mutatis mutandis les caractères de l’odorat. L’odorat est comme le goût un sens du mélange: il atteint la contexture chimique du réel; mais semblable à l’ouie il reste aérien dans son objet, dans son moyen de transmission et jusque dans son siège. Bien qu'il réalise aussi une infusion de la vie des corps extérieurs dans notre propre chair, nous ne saisissons les odeurs que par une cnde qui remplit la durée comme la saveur pénétrait l’espace.

355. L'’odorat est plus désintéressé que le goût: c’est que l’équilibre des éléments organiques, que l’objet du goût contribue à maintenir, est caractéristique de la vie matérielle, tandis que les parfums font passer dans notre corps les influences extérieures sous la forme d’un rythme spiritualisé. On n'insistera jamais assez sur la parenté ni sur l’association inévitable de ces deux sens. Mais l'odeur, bien qu’extraite des choses comme un souffle ténu, ne possède, comme réalité psychologique, ni étendue, n1 lieu. Elle n’est pas adhérente à la surface comme la couleur, ni enfermée dans le volume comme la saveur. Tout au plus peut-on lui attribuer une sorte de champ d'expansion et de vague amplitude comme au son; elle n'aurait point autrement de caractère matériel; mais l’espace est la forme qu’elle doit revêtir, non la substance qu’elle détermine. Et l'odeur considérée en elle-même est une onde temporelle par laquelle notre vie organique réalise une communion émue avec l'essence

secrête des choses.

356. Les odeurs marquent donc le rythme de notre durée organique dans son rapport avec les corps vivants, comme les sons se quaient le rythme simple de la durée matérielle. Les sons d'un violon, loin d’être épuisés, sont embellis par la beauté des accords qu’on a déjà tirés de cet instrument; et, bien que l’on ne puisse pas se représenter l’action du corps odorant autrement que par l’émission de corpuscules extrêmement fins qui viennent ébranler l'organe de l’olfaction, il n'y a pas de raison pour que dans ce rapport ce corps se comporte génériquement d’une autre manière que tous les autres corps de la nature. De telle sorte que l'usure imperceptible d'un grain de musc n'est qu'un cas particulier de l'usure de la matière, comme une rose qui se fane et qui meurt perdra insensiblement son parfum. On ne veut pas dématérialiser les odeurs; il suffit qu’elles résident non pas dans un élément de matière différencié, mais, comme le son lui-même, dans un rythme original des éléments matériels.

357. Seulement ici comme dans le goût le rythme s'est fait chair. Il ne s’agit plus d’un ébranlement mécanique, mais d'une vibration moléculaire et chimique; et le cœur des choses y est intéressé comme le cœur de notre chair en subit l'émoi.

358. On comprendra par là quels sont les caractères particuliers de l’art des parfums. C'est un art sans matière comme la musique, si l’on entend par là que le sens n'a affaire qu'à son propre état et non à l’objet qui supporte cet état et le produit. Cependant il y a bien de la différence: car nous n’exerçons pas d'action immédiate sur la contexture moléculaire des corps comme sur les ébranlements mécaniques qu'ils peuvent recevoir; notre activité ne produit pas le phénomène olfactif comme elle produisait le phénomène auditif, délibérément et à point nommé; elle ne le modifie pas au gré de l’inspiration présente. Tout au moins s’exerce-t-elle ici à un autre échelon. Elle peut combiner à son gré les éléments du corps odorant. Mais une fois que celui-ci est donné, l’olfaction revêt un caractère passif. Le sujet pourra accueillir les éléments odorants avec une sympathie plus ou moins ouverte, les discerner avec plus ou moins de délicatesse. Il ne sera pas en communication comme dans la musique avec l'agent qui les crée; il ne sentira pas son corps parcouru par le rythme harmonieux d'une activité maitresse d'elle-même. Inversement, les puissances passives de la vie, les nœuds de notre nature

organique et les grands troncs de l'instinct seront sollicités et traversés par les flux odorants, de telle sorte que là où la musique élevait notre sensibilité jusqu'aux lois d’une activité intelligente, l’art des parfums créera une communion immédiate des forces les plus spontanées et les plus profondes de la nature sensuelle. La musique a la matière comme instrument; et les sons restent toujours des médiateurs entre la matière et l’âme: ce sont des symboles; de là la pureté de l'émotion musicale qui peut facilement être détachée de sa source. Le parfum, au contraire, suppose un mélange matériel comme la saveur; et c'est pour cela qu'il réside dans un rythme temporel où les choses rejoignent réellement par un effluve l’ondulation aérienne de notre vie charnelle.

359. C’est considérer dans l’odeur le profit et non l'essence que de la définir par les traces qu’elle révèle à l’animal quêtant ses moyens d'existence. Il est évident que l’odorat rend au chien de chasse des services dont l'œil et l'oreille sont également incapables; et surtout le gibier a laissé là un reste de sa vie qui se mêle à celle du chasseur et aiguise son instinct. Ce sens ne joue pas à distance: ce n'est pas un simple avertisseur. Pas plus que le goût, l’odorat ne fait nécessairement coïncider l'utile et l’agréable: comme le goût, lodorat, fixé au présent, ne peut tenir compte de la durée que promet à l'être vivant tel objet déterminé. Notre analyse, attachée à la réalité proprement psychologique, ne découvre dans le sensible que cet élément d'actualité qui le fait être dans l'instant qui passe: il n’a pas d’autre titre à l’existence. Par là il accuse à la fois sa participation à l’être éternel et son caractère limité; ne nous étonnons pas du moins que les gages de notre survie appartiennent à une technique de la nature déterminée par des conditions externes, et qu’ils demeurent étrangers à la sphère spirituelle de la sensation pure. Cependant l’odorat a pour l’animal de proie un rapport direct avec l’utilité: mais ce n’est pas par son caractère agréable ou désagréable. L’odeur se répand comme le son dans le milieu qu'elle traverse avant de nous parvenir, bien différente de la couleur et de la saveur qui n'existent que là où on les perçoit, c’est-à-dire sur la surface et dans l’incorporation aux organes du goût; et c’est pour cela que l’odeur pourra être un signe comme la couleur et le son; seulement c’est un signe consubstantiel à l’objet signifié, destiné non pas à nous renseigner sur une réalité plus profonde ou différente, mais à prolonger un caractère de la vie à travers la distance. Du premier

coup l’odorat met l’être qui chasse en contact avec l'être qu’il quête; c'est comme si la vie de celui-ci se ramifiait à travers la forêt des essences organiques jusqu’à la vie de celui-là: cela ne change rien à leur rapport que la distance diminue et que l’odorat s'exerce avec plus d’intensité. En qualité, l’objet reste le même jusqu'à ce que le goût se joigne à l’odorat et lui donne une réalisation matérielle. Si l’on néglige l'élément affectif, l’odorat nous fournit un moyen de discerner, dans les différentes formes de la vie, une sorte de répondant du propre milieu aérien que les éléments secrets de notre organisme créent autour d'eux par l'expansion de leur essence fonctionnelle. C'est un discernement de l'instinct, non de l’intellect, et il est important de marquer que ce discernement ne porte point sur un utile abstrait, mais seulement sur une certaine affinité de la chair, de sorte que lorsque l’animal joint sa proie, le plaisir qu'il éprouve est fondé beaucoup moins sur la conscience d’un profit que sur l’accomplissement de cet instinct: la joie de prendre est le dernier terme de l'élan qui pousse le chien sur la trace et qui, commencé par la rencontre des effluves, finit par l’incorporation des substances. Le profit est postérieur et dérivé: dans certains cas il peut manquer. Le principe de l’odorat est une parenté variée dans la nature aérienne des corps vivants, comme le goût résidait dans leur parenté substantielle.

360. Quelle que soit l'utilité de l’odorat dans la quête, on pourrait concevoir, s’il s'agissait d’un simple moyen, que la nature nous en eût fourni d'autres. Mais l’origine de l’odorat est ailleurs: elle est dans une conscience ardente du tourbillon organique; et cela suffit aussi pour nous donner, hors de tout besoin, une sorte de connaissance fauve de l’univers, comme si notre être était pourvu d’une trompe destinée à extraire les sucs de la vie, sans pour cela s’en nourrir. Par là s'accuse encore le désintéressement de ce sens qui pénètre pourtant jusqu'au centre de notre vie organique. Et l’on comprend en même temps que les êtres les mieux doués sous ce rapport soient ceux qui possèdent les instincts les plus ramassés et les plus puissants, avec un sentiment de leur unité physiologique déjà aigu et délicat.

361. On considère souvent l’odorat humain comme un sens atrophié. Et de fait, si la vie intellectuelle et sociale tend à diminuer la violence et à voiler le secret de notre personnalité organique, on comprend qu'il y ait pour nous de l’animalité et un manque de

pudeur à prêter trop d'attention aux parfums, à leur donner le caractère de profondeur et toute la puissance dominatrice qu’ils pourraient encore recevoir au sein de notre chair. Ainsi c’est par une concession à l’idée abstraite de l’homme et à la vie de société que nous dissimulons les ressources de notre odorat et que nous passons en général sans les analyser. Le goût, plus matériel que l’'odorat, mais fondé sur les mêmes principes, avait pour excuse les besoins de la vie: ici les instincts les plus personnels de l'existence organique se font jour comme dans un tableau, sans que la nécessité de soutenir notre corps puisse couvrir notre infirmité.

362. Ainsi l'odorat, si avant qu’il pénètre dans l’être intérieur, est devenu pour nous un sens de luxe. Et il n’est pas indispensable que nous prenions une conscience nette, hors de toute utilité, des rapports cachés de notre organisation avec l'essence des choses. Tout au moins on pourra concevoir qu'un tel sens n'entre pas toujours en action, qu'il ait de la force surtout dans les périodes sensuelles où notre vie se mêle à la nature, qu’il ait plus d’acuité chez certains individus où la vie organique converge vers elle-même et acquiert plus d'intimité et de relief.

363. Bien que l’odorat accueille passivement l'influence extérieure, il y a pourtant en lui une activité dardée vers le monde, une tension de l'être vivant vers le dehors que l’on trouve peut-être dans l’audition, mais assurément pas dans la vue ni dans le goût. (Car, puisque le visible détermine la surface, et que le goût détermine le volume, nous sommes toujours assurés, bien que le sens reste parresseux, que la couleur subsiste hors de nous et qu’il existe dans l’objet une saveur enveloppée que l’on pourrait discerner si cela était nécessaire. Au contraire, l'existence de l’espace n’entraîne pas, au moins directement, celle des sons et des parfums: ceux-ci n’ont de réalité que dans le temps. De sorte qu’il faut que ce soit une activité positive qui les discerne dans l’univers pour les appeler à l’être, et il faut en plus un acte de l’esprit pour en soutenir la réalité dans le temps, puisque le temps n’a pas d'existence objective et qu’il n’est lui-même que le flux par lequel s’épanche notre vie intérieure. On comprendra par là pourquoi le son, quelle que soit l'émotion qu'il produise en nous, est cependant plus libre et même en un sens plus représentatif que la couleur, et pourquoi, en même temps, le parfum, insaisissable et fugitif comme le son, enferme dans le trouble même

qu’il détermine un sens immédiat, éveille des images et des désirs dont on ne trouvera l'équivalent dans le goût que sous une forme brutale et fixée ou par l’artifice d’une représentation symbolique. C'est que le temps est le lieu naturel de la vie intérieure et que les états même qui portent en nous l'influence directe du milieu sur le corps tendent à prendre place aussitôt comme des fragments psychologiques dans l’histoire de notre devenir.

364. C’est parce qu’il est temporel que le parfum est fugitif par essence. Au contraire les parfums tenaces obsèdent et font mal comme s'ils prenaient dans notre vie une importance qui ne leur revient pas: plus qu'aucune autre sensation, la sensation olfactive atteste notre caractère corporel et borné. En tendant à s'implanter en nous d’une manière permanente, elle accapare et froisse toute la vie intérieure où l’élément stable est un acte pur de l'esprit; et, si sa pérennité est figurée dans le monde matériel par la simultanéité des parties de l'étendue, n'oublions pas, d’abord, que l’étendue est entraînée elle-même dans le temps, ensuite, que, là où manque le point d'appui de l’étendue, la réalité psychique devient par nature momentanée et évanouissante. — Si le goût n’a pas au même degré un caractère fragile et fuyant, il atteint pourtant la vie organique profonde comme l’odorat; mais c'est avec moins de désintéressement et c'est pour cela que les odeurs sont plus insupportables encore au malade que les saveurs. C’est que notre être physiologique appauvri et concentré dans la réparation de ses propres fonctions repousse cet appel trop chaud qui vient du cœur des choses, se referme sur soi et sent s’insinuer en lui, comme une blessure, cette vie plus forte qu’il ne peut assimiler et qui lui paraît étrangère.

365. Il faut donc que l'odeur soit en rapport avec la vie de la nature. Entre elle et nous s’exercent, par l'odorat, de mystérieuses influences, et, sans parler des grandes vagues odorantes qui enveloppent notre existence, la terre mouillée, les troupeaux, la forêt, l'air marin, on percevrait dans le seul végétal, qui figure une vie simplifiée et mise à notre portée, objet pour la nôtre et non terme de concurrence, la variété des odeurs fondamentales: la racine, le feuillage, la fleur et le fruit nous offrent sous une forme complexe et délicate les mêmes différences que l’on retrouve dans les parfums morts et trop violents des essences.

366. On peut reconnaître pourtant dans les odeurs quelques formes comparables aux saveurs simples. En nous souvenant d'isoler toujours l’élément odorant des éléments tactiles et sapides qui s’y mêlent, on distinguera d’abord l’âcreté de la suavité. Dans la première, il y a un divorce, dans l’autre une complaisance de l’objet et du moi: l’âcreté peut être agréable, car elle réveille et excite la sensibilité; elle brise la monotonie intérieure; elle nous donne conscience de la distinction de notre personnalité et des choses, accuse notre activité, qui devenue séparée et plus vive se trouve en même temps animée et piquée par un objet différent d'elle. La suavité, au contraire, peut avoir quelque chose de mou et de fondant où notre corps se sentira diminué, comme s’il s’'abandonnait dans sa propre communication avec les choses. La fumée est âcre: le corps s’y dépouille, par une violence qu’on lui fait, d'éléments matériels destinés à demeurer cachés et incapables de trouver dans notre vie une disposition accueillante et préparée. En général, c'est parmi les fleurs que l’on trouvera la suavité des parfums, par exemple, dans la fleur de jasmin, car les fleurs versent naturellement dans l’air environnant l'essence la plus fine de l’être végétal, et elles trouvent dans notre organisme, au moment où il exprime sa nature la plus secrète dans une demi-spiritualisation des influences matérielles, un vase précieux pour recevoir cette essence et s’en laisser complaisamment pénétrer.

367. Si nous associons l’âcre au suave, nous avons l'odeur aromatique: il y subsiste de la suavité, mais elle est devenue forte et virile, et l’âcreté y prend de la douceur et du liant (laurier). Le contraire de l’aromatique est le fétide: c’est l’odeur des organismes qui se dissolvent, des marécages, de quelques plantes des chemins. Le fétide n’est pas désagréable par nature: il entre dans certains parfums chauds où se plait une sensualité lasse et chercheuse; plus encore, il se mêle au parfum de certains mets, et 1l est intéressant d'y reconnaître comment la mort de la vie peut entrer dans une certaine convenance avec notre vie périssable et déjà périssante. Le fétide est mou et morbide, là où l’aromatique est tonique et salubre; il remonte parfois jusqu’à la suavité par une sorte d’excès: mais c'est une suavité qui s’est corrompue et extravasée. Ainsi l’aromatique et le fétide sont un affaiblissement de l’âcre et du suave. Mais en fait les odeurs vont toujours jusqu'à la vie: elles en ont la complexité et la richesse, et l’on trouve dans chacune d’elles une

association variée des éléments abstraits que nous venons de distinguer: on pourrait le vérifier par l'analyse des odeurs résineuses, de l’encens, des odeurs vireuses ou alliacées.

368. En résumé le parfum voltige alors que le goût est enfermé dans les choses. Les choses disparaissent en nous pour que leur goût s’épanche; l’odeur les laisse subsister; c’est comme une sonorité intime de la chose qui viendrait se mêler à notre chair. — Et il est digne de remarque que l’air, qu’il est impossible d’atteindre par les sens, nommément par le toucher qui est le plus matériel de tous les sens, est le véhicule propre du son et de l’odeur, de sorte que, puisqu'il ne demeure rien en eux de la spatialité sensible, il ne faut pas s'étonner s'ils ne présentent au sujet qu’un devenir purement temporel.

s LE TACT

369. Voici un sens qui paraît être le père de tous les autres. N'est-ce pas toujours par contact que le sujet doit entrer en relation avec les choses pour les connaître? Ne faut-1l pas toujours qu’il y ait entre lui et elles une rencontre superficielle pour que nous puissions saisir le dehors, le faire nôtre en le distinguant pourtant de ce que nous sommes? Et ne doit-on pas considérer le tact comme merveilleusement apte à maintenir la conscience de nousmêmes, et à y joindre certaines modifications que les influences extérieures produisent en elle? Si cette ambiguïté se réalise à la périphérie, notre corps portera la marque des agents physiques sans être troublé intérieurement par eux, sans recevoir au fond de lui-même des dispositions spécifiquement nouvelles. Ainsi le tact semble le type des sens externes. Et l’on fait souvent de l'œil un toucher subtil de l’onde lumineuse, de l’oreille un toucher subtil de l’onde sonore, du goût et de l’odorat un toucher subtil des corpuscules sapides et odorants. Pourtant, s’il en était ainsi, on comprendrait mal que ces ondes et ces corpuscules pussent perdre pour les sens qu'ils émeuvent leurs qualités proprement tactiles, au point qu’on füt contraint d'invoquer leur grossièreté après avoir parlé de leur subtilité, et de mettre en œuvre je ne sais quelle chimie obscure pour faire de la différence si nette des quatre premiers sensibles, des nuances si délicates qui séparent les différentes couleurs, les différénts sons, les différents goûts, les différentes odeurs, d’obscurs et imintelligibles mélanges au fond desquels on pourrait toujours retrouver les mêmes éléments fondamentaux. Cette conception difficilement intelligible ne pourrait être soutenue qu’à cette double con-

dition, — d’abord que le sensible externe nous mit seulement en rapport avec l’espace externe par l'intermédiaire du mouvement, alors que ces sens ont pour objet la qualité et non l’espace ni le mouvement, bien que la qualité suppose l’espace et le mouvement, et les porte encore en elle comme des moyens plutôt que comme des éléments, — ensuite que les sensibles externes fussent présents aux frontières de notre corps, alors que la couleur et le son n'ont de réalité qu’au point de l’espace où nous les localisons (la couleur sur la surface et à une distance souvent très grande, le son dans le milieu aérien où vibre l'onde qui le porte), alors que le goût et l’odorat descendent déjà à l’intérieur de notre chair pour confondre avec elle cette essence matérielle qu’ils savent extraire de la nature.

370. On donne le nom de sens internes à ceux qui nous renseignent sur ce qui se passe à l’intérieur de notre corps: à ce titre le goût et l’odorat sont encore des sens externes. Pourtant ils nous intéressent plus profondément que le toucher parce qu'ils portent la connaissance des choses jusqu'à des régions plus secrètes de notre nature. Le tact tout entier, borné à cette limite précise et d’une minceur immatérielle qui sépare notre corps de l'univers, doit être défini plutôt comme un sens intermédiaire entre les sens externes et les sens internes que comme le type de tous les sens externes: on remarquera seulement que le goùt et l’odorat sont internes dans leurs moyens et externes dans leur objet, tandis que le tact est externe à la fois dans l’objet et dans le moyen, mais porte l’objet jusqu'aux limites de l’intériorité où il le confond avec le moyen’).

371. Ce qui caractérise d’abord le tact, c’est qu’il est un sens de l’espace, comme la vue et le goût. Mais il est un intermédiaire entre la vue et le goût. Tandis que la vue n’atteint que la surface extérieure des corps et que le goût va jusqu'à leur dedans qu’il mêle au dedans de notre corps, le tact, qui nous renseigne comme la vue sur la surface objective, met cette surface en rapport avec celle de

(:) I n’en est pas ainsi dans la vue et dans l'audition. L’œil et l’oreillé ne sont pas les moyens de la couleur et du son, mais bien la lumière et l’ébranlement. L’œil et l'oreille sont les antennes par lesquelles, quand ces moyens sont donnés, le sujet va chercher le sensible au point où il est situé. Le sujet se porte au devant de l’objet, comme il le reçoit en lui dans le goût et dans l’odorat. :

notre organisme, et permet ainsi au moi d'exercer sur elle une sorte de main-mise, de se l’approprier et de la rendre charnelle. De là cette conséquence, c'est que l'œil n’exerce son action qu’à distance; autrement il ne serait pas le sens propre de l’extériorité; et quand l’objet se rapproche de l'œil avec excès, il perd de sa visibilité: au contraire, le tact suppose que l’objet et le corps sont accolés et que leur double surface se confond objectivement pour n'être distinguée que subjectivement. Inversement, le tact est comme un goût arrêté ou rejeté à la périphérie de notre corps; il n’en peut être autrement: il est le goût des surfaces, comme il était une vision faite chair.

372. Cependant la dialectique exige encore que nous expliquions Ja place et la nécessité dans le monde de ce cinquième sens. Si la vue est le sens de l’espace superficiel, et le goût le sens de l’espace intérieur, mais si l’un et l’autre ont encore pour objet les choses et non le corps, — encore est-il indispensable, pour que tous les éléments de l’univers soient distingués par les sens et dans l’expérience comme ils le sont dans la réalité et par l’intellect, que la limite qui sépare le corps du monde extérieur soit elle-même l’objet d'une détermination sensible originale. Tel est précisément le rôle du tact: et par là s'explique son caractère ambigu. Car, de même que la vue nous servait à distinguer les corps les uns des autres, le tact nous permet de distinguer tous les corps du nôtre, et c’est parce que notre corps garde une chaleur propre qui vient de la personnalité, c’est-à-dire de l’acte de propriété que nous exerçons sur lui, de ce que nous le sentons au lieu de le percevoir seulement, que le tact se distingue de la vue au lieu de faire double emploi avec elle. Et s’il est par un côté, parce qu'il nous fait connaître des choses, un intermédiaire entre la vue et le goût, il est, par son essence et son rôle dans l’univers sensible, un intermédiaire entre les sens externes et les sens internes, le sens par lequel nous distinguons le corps des choses, le sens de la périphérie vivante dans son contraste avec la périphérie matérielle, la borne des sens externes et véritablement Îe cinquième des cinq sens.

373. Le corps humain est à la fois un corps matériel parmi les autres, et qui peut être l’objet d’une connaissance objective, et le champ d’action de la conscience et du moi, un objet pour le sentiment. Autrement le moi ne pourrait pas s’insérer dans ie monde,

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imprimer aux choses son action et subir la leur: il n’y aurait en lui ni passivité ni limitation. Mais ce double caractère du corps nous permettra de rapprocher du moi les objets externes et de les distinguer du moi, grâce précisément à la configuration que le corps lui prête, par une extériorité sentie à la limite, et non plus perçue à distance ou fondue et mélangée avec notre substance.

374. De là deux conséquences: la première, c'est que le toucher n’est pas comme les autres sens borné à une région déterminée du corps; il s'étend sur toute sa surface; il rayonne sur la totalité de ce mince épiderme superficiel qui enferme la masse organique comme un vêtement vivant, mais le sépare exactement de tout ce qui n'est pas lui. Et l’on pourra sans doute fixer des zones sensibles plus délicates partout où l'habitude, l'utilité, la simple commodité, et par conséquent avant tout la mobilité plus grande de certaines parties du corps, auront multiplié et diversifié les rapports de l’épiderme et des objets. Mais les quatre autres sens sont au contraire localisés dans des organes restreints parce qu'ils marquent une relation spécialisée de l’univers et du corps, non la conscience de leurs limites: celle-ci ne peut être donnée que si elle est pleine et totale.

375. La deuxième conséquence, c’est que le tact est nécessairement un sens double. Il faut qu'il nous donne conscience à la fois de la périphérie organique et de la réalité externe qui s'y rejoint, et il faut que ces deux éléments restent pourtant distincts dans Ja sensation. C’est comme si l'étendue brute et morte était sensibilisée, mais du dehors et par l'agent qui l’effleure, non du dedans et par un principe propre; et il faut que l’on reconnaisse dans la sensation à la fois la présence de notre corps, qui est doué d’une sensibilité naturelle, et de l'objet externe qui par lui reçoit une sensibilité momentanée et d'influence. I1 y a là dans un même état une opposition particulièrement nette du sensible passif et du sensible actif. Mais le mot activité n’exprime rien de plus qu’une sorte de capacité interne de recevoir et d'éprouver la sensation dans des conditions externes appropriées: les physiologistes emploient le terme de sensibilité dans cette acception active, entendant bien qu'elle se réfère à un principe interne, mais auquel ils n’accordent pas un caractère de conscience et de spiritualité. Et les psychologues, ne retenant que ces deux attributs, refusent à la sensation sa propriété

immédiate et spécifique de localité, qu’elle ne recevrait selon eux que par une synthèse ou une projection inintelligibles.

376. Il y a homogénéité de nature entre la surface touchante et la surface touchée. Et ce n’est qu’au contact que le sujet prendra conscience de cette homogénéité: ce n’est qu'au contact que la périphérie organique cessera d’être un sensible en puissance pour devenir un sensible en acte. Ainsi le tact fait entrer la surface brute dans la sensation par l'intermédiaire de la surface vivante; mais cette surface elle-même ne devient un état de conscience que si la surface brute, en venant l’émouvoir, la fait agir et entrer avec elle dans un rapport de contraste. Par là se retrouve une fois de plus le caractère essentiel du tact, qui est le sens de la limite, de la limite entre notre vie organique et le monde.

377. On aurait tort de prétendre que cette dualité se retrouve dans tous les autres sens. On n’est conduit à une telle affirmation que par un raisonnement fondé sur une réduction inexacte de tous les sens au toucher; mais il suffit d’une observation élémentaire pour s’apercevoir que l'œil et l'oreille ne sont pas connus par la vision et par l'audition, qu'ils ne deviennent l’objet d’une sensation propre que lorsque l'excitation devient trop vive, et qu'alors ils ne se comportent pas comme l'organe d’un sens particulier, mais comme une région quelconque du corps qui se trouve blessée par un agent extérieur. En ce qui concerne l’odorat et le goût, malgré la pénétration et le mélange du sensible et du sens, il est facile de remarquer qu'il y a disparité entre la sensation qui nous révèle l’objet et celle qui nous révèle l’état de l'organe; et si l’on peut retrouver ici quelque homogénéité, elle est encore de nature tactile, puisqu'il faut assurément que l’objet, pour être senti, entre en rapport avec une sorte de toucher interne répandu dans les cavités où la sensation se produit; mais il n’y a certainement pas homogénéité dans la qualité propre de l’odorat et du goût entre ce qui sent et ce qui est senti: toute distinction de cette nature s’évanouit ici, et rien ne marque mieux opposition entre les sens du mélange et le sens de la limite.

378. Le toucher n’est pas encore le sens de la force, même objective; il faudrait pour cela qu’il nous donnât en même temps la résistance. Cependant, il est l’amorce de la résistance, et dans ce

qu'il nous donne de la réalité par la surface, il nous permet de la saisir et de la posséder d’une manière beaucoup plus pleine et plus parfaite qu'aucun autre sens. Il y a des raisons à cela: détaché du corps propre, l’objet de la vue garde toujours un caractère imaginaire et fantomatique ; nous distinguons difficilement par la vue les objets réels des illusions de l'œil, et la profondeur seule, qui n’est pas tant pour le regard une donnée qu'un moyen, nous permet de saisir dans une certaine mesure leur réalité en même temps que leur apparence. De même le goût et l’odorat, s'ils ne sont pas susceptibles d’illusion dans le corps même de la sensation qu'ils nous donnent, peuvent, précisément parce qu'ils ont affaire à un mélange, rester sans fondement objectif tout en étant subjectivement inattaquables. Au contraire, et malgré les hallucinations qui peuvent se produire dans l’état maladif, les données du tact paraissent beaucoup plus fortes et beaucoup plus sûres que les autres: c'est à elles que l’on fait appel comme instrument de vérification, et les images du rêve sont presque exclusivement visuelles et sonores.

379. Le tact maintient toujours une dualité entre l’objet et le corps, et pourtant il les accole l’un à l’autre. Il réalise entre eux une adhésion momentanée; par là, il les rend identiques, sous le point de vue de la surface, et du même coup il les égalise dans l'échelle de l'être. Aïnsi le toucher acquiert un privilège exceptonnel sur la vue et l’ouie, qui ne nous offrent que des apparences éloignées et évanouissantes, sur l’odorat et le goût, qui, confondant l'objet avec notre chair, font qu'il parait se perdre dans un simple état de l'organisme. Mais remarquons que le corps est de tous les objets du monde réel le seul dont le moi ne se puisse séparer, le seul qui ait pour lui un caractère permanent. Puisque l’objet est égalé au corps par le toucher, il va recevoir les mêmes déterminations: il paraîtra, avant même l'intervention de la résistance, à la fois plus solide et plus stable que l’image visuelle, qui reste toujours séparée du corps, que le goût et l'odeur, qui se perdent parmi ses états transitoires. Par le toucher, c'est l'élément stable de notre corps qui devient sensible, cet élément spatial qui forme le support permanent de tout le monde matériel; il devient sensible au contact précisément de l'objet extérieur, de telle sorte que c’est dans son rapport avec l'univers où il prend place qu'il fait la preuve à la fois de sa réalité et de sa relativité; il devient sensible par la surface, qui n’est pas seulement l'unique moyen de saisir la limite

et de faire coïncider l’objet et le corps, mais qui, comme on l’a fait remarquer dans la théorie de la vue, est le premier mode d’appréhension de l’espace, avant que la résistance permette d'imaginer la profondeur, comme l'ombre et l’éclairement permettaient de le faire par delà les données colorées.

380. La sensation tactile est pourtant transitoire comme les autres. Ce n’est que par une incidence momentanée qu’elle nous donne conscience à la fois de notre chair et du dehors. Mais la conscience de notre corps est inséparable du sens organique, se fond avec son inaliénable permanence. Et puisque l’objet extérieur est égalé à notre corps et identifié à sa périphérie, il revêt, même hors de la sensation, un caractère permanent comme lui. Ainsi est fondée l’objectivité du monde sensible. Et c’est pour cela que nous nous représentons nécessairement en termes tactiles toute réalité capable de subsister en dehors de la sensation présente.

381. Considéré du côté du corps, le toucher porte un caractère d'émotivité charnelle et de vie qui n'existe pas dans la vue, puisque l'œil ne devient sensible que dans une forme d'activité trop vive, et que la sensation alors est organique et non visuelle. Considéré du côté de l'objet, le contenu de la sensation tactile devra rester le même: mais l'inertie et la mort remplaceront l'émotion et la vie, faute de quoi les deux surfaces accolées ne pourraient être ni comparées, ni distinguées comme l'objet et le sujet. Or, cette vie permanente empruntée au moi, mais fixée et transformée en chose, c’est la réalité même que nous attribuons au monde matériel. Et le principe de cette réalité se trouve donc pour notre expérience dans la permanence du moi exprimée par le corps sensible.

382. Le tact est toujours un sens double, mais on entend ordinairement par double toucher un toucher qui s’applique au corps lui-même. Ii est vain de distinguer ici un tact actif et un tact passif: l'activité et la passivité appartiennent à l'instrument de la sensation, non à la sensation même. Dans cette sensation on a affaire à deux surfaces accolées et distinctes, mais toutes les deux vivantes et sensibles, de telle sorte que le double toucher confirme encore la place occupée par notre corps dans l’ensemble des objets matériels, puisqu'il est pour le sens un objet comme les autres; mais le sens lui donne une place privilégiée, puisque par la réaction qu’il provoque,

homogène à l’action, il referme sur elle-même la sphère de notre spatialité organique, l'entoure d’une boucle sensible qui en fait un petit monde indépendant dans le grand, mais un monde tellement varié et vivant que la mobilité autonome de ses parties lui permet en même temps de s’explorer lui-même et de multiplier à l'infini les propres manifestations de sa vitalité.

383. La relativité de la sensation nous conduit à distinguer dans le tactile comme dans les autres sensibles une opposition fondamentale: c'est celle du rugueux et du poli. Si on se rappelle que le tact est essentiellement le sens de la surface, non pas de la surface objective et éloignée comme la vue, qui ne nous donne que des images, mais de la surface concrète et identifiée à la surface qui nous appartient, à la surface de notre corps, s’il est par conséquent le sens de la surface réelle, on peut prévoir qu'il la déterminera par des propriétés internes, et non pas, comme la vue, par un rapport extérieur soit avec le sujet qui voit, soit avec la lumière qui la révèle. Considérée en elle-même, la surface ne peut être qu'une ou différenciée; elle sera saisie soit dans une sorte de discontinuité hérissée, soit dans une douceur continue et fluente. Mais c’est la surface de notre peau qui est l’étalon, l'arbitre et le juge: elle n’est pourtant pas le modèle absolu du poli, car elle est un objet parmi les autres, et 1l peut arriver qu’hors de nous le poli possède une forme tellement serrée, délicate et finie, que notre peau, comme dans le marbre et l’ivoire, en reçoive une caresse précise et parfaite, tandis que le grain de la peau peut revêtir un aspect revêche pour une peau plus fine ou pour une région plus subtile de notre corps.

384. On a ici comme pour les autres sens une opposition dérivée et moins ferme que la précédente. En associant le rugueux et le poli on a le rude, qui n’est pas hérissé, qui demeure uni et sans différenciation, mais possède pour le toucher un certain caractère d’aridité et de sécheresse. Le contraire du rude est le gluant, qui est une sorte de poli effondré dans lequel l’adhésion de la surface touchante et de la surface touchée aboutit à une confusion irritante du sujet et de l’objet. ©)

() L'opposition du sec et de l’humide est une spécification de celle-ci.

385. Le toucher n'atteint la profondeur que s'il se joint au sens musculaire comme la vue ne dépasse la surface que par l’éclairement. Mais, tandis que la vue nous offrait un monde de représentations et d'images appliqué, il est vrai, sur le monde des choses, faute de quoi il y aurait deux espaces et deux mondes dont on ne pourrait ni comprendre ni vérifier la ressemblance, le toucher ne va au delà de la surface qu'avec la collaboration d’un autre sens, et, il est vrai, d'un sens intérieur par lequel le mouvement et la force seront révélés. Ainsi la profondeur même de l’espace, en donnant à la matière l'étoffe de sa réalité, exige jusque dans les sens, pour qu'elle soit perçue, l'intervention de ces modes tout à fait intimes d’appréhension dans lesquels l’objet et le sujet s’identifient.

386. Avec le toucher nous avons terminé le cycle des sens externes; mais nous sommes à la bordure des sens intérieurs. Et que ces sens soient cinq, cela s’accorde avec la dualité fondamentale de la donnée et de l’acte, de l’espace et du temps, mais redoublée par la distinction d’une matière nue et d’une matière organique et sensible par laquelle le moi s’insère dans le réel et fusionne avec lui, confirmée enfin et soulignée par un sens qui embrasse tous les autres, qui referme et scelle contre les choses mêmes leur activité dispersée. Et il est curieux de remarquer que l'organe le plus délicat de ce cinquième sens, qui est la main, présente lui aussi, par une sorte de réplique de tout le sensorium externe, quatre éléments de préhension dont la différenciation est assez peu élevée, mais qui ne parviennent à étreindre que par un pouce indépendant, capable à la fois de fournir un point d'appui à chacun d’eux et une ligature pour tous.

387. Ce qui nous frappe encore dans les sens externes, c’est que les deux premiers sont doubles, les deux suivants possèdent cette forme inférieure de la dualité qu’est la symétrie bilatérale, le dernier jouit de la dualité à la fois et de la symétrie que possède le corps pris dans sa totalité. Or, cette dualité est moins remarquable par la suppléance qu’elle permet d’un organe par son semblable que par le mariage qu'elle réalise des deux parties de notre corps. L’unicité du corps en ferait un absolu, une sorte d’ilot dans le monde de la relation. Le nombre deux a un caractère privilégié dans l'univers parce qu’il exprime l’idée de relation sous sa forme la plus immédiate, un appel de l’autre par l’un. Et comme l’autre est encore indéter-

miné, on peut dire que la dualité pose le rapport nécessaire du fini avec l'infini sous sa forme la plus élémentaire. Ce rapport se réalise pour la conscience par le temps qui arrache l'être à un terme donné et le porte vers un autre encore indéfini. Mais hors de ce rapport, le fini lui-même ne pourrait pas être conçu comme fini: il n'aurait point comme tel d'existence indépendante. Ainsi le corps témoigne à la fois de son caractère relatif par sa passivité sensible à l'égard du monde extérieur, et de son indépendance comme être sensible par sa dualité, qui fait qu'il soutient un rapport interne avec soi avant de soutenir un rapport avec les choses. Or, dans les sens de l’extériorité proprement dite (œil et oreille), notre indépendance comme être relatif se perdrait dans la passivité des impressions sans la dualité décisive des organes; dans les sens du mélange, cette dualité dégénère en symétrie, parce que le danger, sans être aboli, est conjuré, car la tonalité affective est assez forte pour que le sujet prenne conscience de lui-même en s’opposant aux données des deux premiers sens: dans les sens internes, au contraire, la conscience du moi s'élève jusqu'à une sorte d'absolu subjectif où la relativité n'est sentie que par la contradiction que trouve notre activité dans un monde extérieur déjà constitué (résistance). Enfin le toucher exprime ici encore son caractère limitatif entre les sens externes et les sens internes, puisqu'il porte la marque de la symétrie bilatérale du corps en gardant pourtant le même caractère de continuité que notre surface organique, et la même unité que la masse charnelle sous-jacente. (1)

(*) On pourrait continuer selon ces principes la distinction des organes simples et des organes doubles. Seront doubles les organes dans lesquels le sujet doit, en raison d'un rapport très étroit qu'il soutient avec le dehors, maintenir son autonomie par un procédé propre (poumons, organes de la génération) ; la dualité s’atténuera dans la symétrie, puis dans une différenciation moins régulière, à mesure que l’on passera à des parties chargées d'assumer une élaboration plus intime et proprement chimique du matériel de la vie. — La dualité du corps lui-même et la dualité du corps et des choses nous fournissent une illustration et jusqu’à un certain point le principe de la méthode que nous avons suivie dans la classification de sens externes et dans la détermination des différents types de sensation propres à chacun d’eux. Nous allons en trouver une suite nouvelle dans le tableau des sens internes et d'abord dans le rapport du sens tactile et du sens thermique.

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