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LE SENS THERMIQUE

388. On réserve souvent le nom de sens aux sens externes. Et de fait chacun d’eux est doué d’un organe différencié et a pour objet un aspect particulier du monde matériel. De plus, ils ont tous, quelle que soit l’activité déployée soit pour analyser leurs données, soit pour les accueillir, un caractère de passivité dans lequel notre moi reçoit l'impression directe des choses, au lieu de les retrouver par la déduction, ou de les saisir immédiatement dans sa propre nature. Au contraire, nous avons le sentiment immédiat de notre existence organique et l’unité du corps est toujours engagée dans les sensations internes, de sorte que la diversité des organes et des objets se perd ici dans l’unité de la conscience de soi; il y a plus: la réalité matérielle par laquelle le moi se borne et se définit demeure inséparable de notre personnalité totale. Nous avons affaire à un nouveau mode de connaissance dans lequel l’objet n'est plus distinct du moi qui sent, et c'est pour cela que les termes de conscience organique et de sentiment sont souvent préférés à celui de sens pour le qualifier.

389. La théorie de la matière comporte, au delà des formes primitives de l’espace et du temps, le mouvement qui les combine et la force qui explique le mouvement. L'espace et le temps ont une

telle simplicité conceptuelle qu'ils reçoivent immédiatement et en eux-mêmes un aspect sensible, non point, il est vrai, hors de tout rapport avec le sujet, c’est-à-dire avec le corps, mais hors du corps, avec la vue et l’ouie, et dans une pénétration au sein du corps, avec l’odorat et le goût. Au contraire, le mouvement et la force, en vertu de leur essence plus complexe, ne peuvent être saisis qu’en nous, et bien qu'appartenant aussi aux choses, ne sont appréhendés objectivement que par un progrès du dedans au dehors au lieu d’être reçus et assimilés par un progrès du dehors au dedans. La raison en est facile à saisir: le concept du mouvement, d’abord, n’est possible que par un repère, et, pour que ce mouvement soit perçu, il faut que ce repère soit nous; notre corps étant lui-même mobile, nous ne devons pas seulement apprécier sa mobilité comme chose et du dehors — ce qui le replacerait dans le monde de la relativité mécanique et lui Ôôterait tout privilège comme repère — nous devons encore la sentir du dedans et être capables par une intuition interne de la distinguer du repos. Il importe peu que notre corps soit entraîné sans participation de notre activité dans un mouvement objectif que les sens extérieurs nous permettront d'apprécier. La question est de savoir d'où provient l’idée même de mobilité, où sont placés le principe et le repère qui nous permettent d'introduire pour la première fois la mobilité dans le monde, d'interpréter les changements des apparences par le concept reconnu possible de la relativité de la position, enfin de donner à ce concept une valeur réelle et sensible dans la perception. Ce principe et ce repère, nous les trouvons dans la conscience du corps, puisque le corps est inséparable du moi, et que dans notre être intérieur aucune distinction ne peut être faite entre ce qui nous est donné et ce que nous sommes. La déduction du sens du mouvement aboutira donc à prouver qu'il existe nécessairement une conscience du mouvement pour qu'il y ait une perception du mouvement.

390. Il existe dans le corps et dans son mouvement un aspect par lequel ils sont des choses, et la connaissance que nous en prenons du dehors en tant que tels sera toujours extérieure et imparfaite. Mais c’est l'originalité essentielle du corps dans le monde de posséder dans la conscience une sorte de figuration psychologique, par laquelle notre moi spirituel reconnaît ses propres limitations et acquiert comme une âme de chair. Et notre corps ne nous appartiendrait pas, il serait une chose et non pas notre chose, il ne serait pas nous-mêmes, si la connaissance que nous en avons se dis-

tinguait du moi comme s'en distingue la perception, si elle ne formait pas notre moi, si elle ne nous révélait pas le dedans du corps, sa réalité et sa présence, là où précisément la perception nous donne seulement son image. C’est par cette face interne de la vie que le sujet fait communier sa nature finie avec la pensée universelle.

391. Or, si le mouvement suppose pour être perçu un repère et si ce repère ne peut prendre un sens qu’en s’élevant à l'absolu, c'est-à-dire en devenant un sujet, un centre de relativité pour l’univers entier, il reste: que la distinction du mouvement et du repos doit être faite par le sens interne pour que le monde extérieur puisse la recevoir. Et il la recevra d'autant plus aisément que le corps n'est pas seulement senti, mais qu’il est aussi perçu, de telle sorte qu'il devient aussitôt une chose parmi les choses, peut leur servir de répondant et entrer avec elles dans un système de relations continu.

302. Le corps tout entier se prête d'autant mieux à devenir l'organe primitif de la sensation du mouvement que ses parties sont mobiles les unes par rapport aux autres. Cela permet à la relativité de s’introduire jusque dans le repère qui la mesure; cela permet au corps de demeurer une pièce du monde matériel et d’être assujetti aux mêmes lois: chacune de ses parties pouvant tour à tour être mobile ou rester fixe, aucune ne jouit d’un autre privilège que de la conscience immédiate de son état.

303. Puisque le mouvement ne peut être appréhendé, au moins dans le principe, que par un sens interne, il en sera ainsi à plus forte raison de la force. Car la force est la raison interne du mouvement ; nous savons déjà qu’elle ne peut être saisie par les sens extérieurs; si, dans le temps, nous pouvons percevoir les changements de position d'un corps une fois que ses frontières ont été fixées, il est impossible d'atteindre de l'extérieur le principe interne des corps, ce qu’ils doivent garder de spiritualité pour être, et aussi pour vivre de cette vie matérielle que le mouvement figure. Mais si le mouvement lie dans le phénomène l’espace au temps, la force exprime l'intimité du mouvement, elle est la causalité cachée qui rend possible cette liaison, elle introduit le concret dans le monde matériel, elle est l'essence matérielle des êtres finis: le principe de l'existence des corps s’iden-

tifie dans la force avec le principe de leurs changements. Par conséquent, l'être ne peut jamais saisir la force hors de lui; il ne la saisira aussi que dans la mesure où il se confond avec elle, c’est-à-dire où il l’exerce. Et la force pourra être définie par la dégradation de la vie spirituelle, qui devient impersonnelle et anonyme dès qu'elle est considérée dans les bornes que notre corps matériel lui impose, mais qui par là aussi permet à notre activité d'entrer dans des rapports homogènes de comparaison, de mesure et d'influence avec tous les êtres finis et donnés. Il est remarquable que, comme la force ne peut être représentée que par le mouvement qui est son effet, le sens de l'effort sera aussi inséparable du sens musculaire, qui n’en peut être dissocié qu’abstraitement; et, comme la force situe notre vie dans le monde matériel, elle trouvera immédiatement son répondant dans la résistance, qui est une force figée et morte.

394. Tous les sens internes peuvent être définis par leurs rapports avec la force, comme les sens externes l’ont été par leurs rapports avec la vue; le temps domine la vie intérieure des êtres finis, comme l’espace domine notre représentation de l’univers extérieur. Mais il y a deux autres sens internes dans lesquels le sujet se replie profondément sur lui-même au lieu de tendre vers le dehors, comme dans la conscience du mouvement et de l'effort. Ils sont à ces deux sens ce que l’odorat et le goût étaient à la vue et à l’ouie. C’est le sens organique, qui est le sens de notre spatialité affective, des mouvements cachés et profonds qui s’accomplissent à l’intérieur de notre chair, et le sens sexuel, qui est comme un pôle de la vie, où la représentation se disperse dans un rythme affectif intense, où l’individu reçoit son émotion la plus fondamentale et la plus forte, semblable à un effort devenu passif, répandu et fondu dans notre substance, et doublement dépendante du temps par son intermittence et par l'être futur qu’elle appelle à la vie obscurément.

395. Cependant, avant le mouvement et l'effort, avant le sens organique et le sexe, il faut faire une place à part au sens thermique qui est une forme de toucher intérieure, affective et temporelle. Il est solidaire du toucher et s'exerce en général par le toucher: mais il a un caractère moins matériel, et il suffit, pour qu'il entre en jeu, que la vague thermique nous soit apportée par le fluide environnant; son objet propre est aérien: il n’a pas la consistance des surfaces sensibles, et, puisque la chaleur est encore une propriété géné-

rale des choses, mais par laquelle se réalisent un rapprochement et un équilibre entre leur état et celui du moi, il faudra qu’il s'exerce surtout par le toucher, qui est le sens de la limite; et c’est par lui qu'il recevra sa forme la plus vive, sinon la plus délicate. De là ces trois conséquences: d’abord, que le sens thermique s'apparente aux sens de l’ouie et de l’odorat plutôt qu'aux sens de la vue et du goût, ensuite, et puisque le toucher est le seul sens qui unit tout en les distinguant notre corps aux autres corps, que le sens thermique est le répondant temporel du sens spatial du toucher, enfin et par ce caractère même, qu’un tel répondant ne peut appartenir qu’à la catégorie des sens internes, faute de quoi le toucher ne pourrait développer par lui son aspect proprement organique, selon une modalité originale, et de manière à former, en demeurant inséparable de l'influence externe, le principe d’une nouvelle gamme affective et temporelle. Le sens thermique est encore un toucher où l'action du milieu se conserve, mais qui s'est ouvert sur le dedans du corps: le rapport de l'extérieur au moi, amorcé à la surface de la peau, y vient aboutir à une émotion purement organique, et par lui notre vie matérielle obtient dans un état interne une conscience de son équilibre physique avec l'univers.

306. Il ne peut être question d’analyser ici la nature physique de la chaleur; elle n’a pas d’originalité conceptuelle si on y reconnaît seulement un mouvement du milieu comme dans la vague sonore et la vague olfactive. Mais nous devons chercher quelle est sa place et sa signification dans le monde: l’une et l’autre doivent être impliquées dans la sensation même, faute de quoi la chaleur en tant que telle ne posséderait aucune originalité. Or, la chaleur n’est pas chaude parce qu'elle est vibrante, mais parce qu'elle est une vibration qui pique ou qui caresse notre chair, qui au delà de la peau donne à l’organisme la conscience d’une adaptation plus ou moins parfaite au milieu dans lequel il baigne, soit que l'équilibre produise un état d’indifférence, soit que le flux de la vie trouve dans le flux qu'il traverse une inertie à surmonter ou une trépidation à soutenir.

397. Ainsi la chaleur comme le tangible ne se forme que de l'association du corps propre et de l'extérieur. Mais les autres sénsibles, grâce aussi à un rapport original entre le sujet et l’objet, parviennent à représenter un élément intégrant soit de la nature, soit du moi, puisque la nature et le moi appartiennent également à l'expérience, doivent en même temps être et être perçus et

sont solidaires dans tous leurs états. Le sens thermique, au contraire, parce qu’il est, comme le tact, un sens de la limite, doit comme lui nous faire percevoir en même temps l'objet et le sujet, ce que ne fait aucun autre sens, nous permettre à la fois de saisir leur harmonie ou leur opposition et de les distinguer en les rapprochant. Entendons bien qu’il s’agit encore d’une influence passive du dehors sur le dedans, car il faut pénétrer plus profondément en nous pour saisir le principe de l’activité: le progrès s'effectue comme dans les sens externes du monde vers le corps, mais la fonction même du sens des limites nous oblige à le dédoubler lui-même, à ne maintenir dans les sens externes que le sens de la limite superficielle et géométrique, à placer au contraire parmi les sens internes son aspect concave, le sens de la limite et de l'influence physiques; et, puisqu'il ne s'agit ici que d’une influence extérieure exercée au contact par les objets ou par le milieu, la réaction interne qui crée la sensation thermique se sépare des actions qui ont leur source dans le moi, bien que celles-ci achèvent de trouver dans la résistance du corps un principe dynamique et un détermination de la distinction entre la surface qui touche et la surface touchée.

398. Le toucher ne peut pas s'exercer hors du sens thermique. Mais on remarquera que, bien que chacune de ces sensations soit double, la sensation tactile appelle pourtant notre regard sur l’aspect représentatif de la surface objective, tandis que la sensation thermique le tourne vers le retentissement que l’action du milieu provoque dans le corps: c’est la manière dont cette action est accueillie, sa portée émotive que la sensation de chaleur enregistre dans la conscience. Par son caractère de limite, la chaleur puise pourtant son origine hors de nous; malgré tout, elle porte si bien le signe d’un état du corps que c'est, de toutes les sensations, celle qui paraît la plus irrémédiablement subjective: et, bien que l'organe du sens soit encore intéressé dans la formation des autres sensibles ét que l'on puisse soutenir qu'en dehors de l'œil ou de l'oreille il n’y aurait ni couleur ni son, pourtant les sensibles ainsi formés prennent place aussitôt et avec facilité dans un monde perçu, et qui par sa face perceptive exprime précisément la relativité mutuelle de ses parties. L'odorat et le goût sont associés plus intimement à notre corps parce que ces deux sens ont pour objet le mélange; mais le sensible étant un et la détermination qu'il réalise portant sur le monde, on les range justement dans la série des sens externes: au contraire le sens

de la limite réciproque permet la distinction des deux termes qui entrent en relation par lui, et le terme intérieur acquiert comme tel une indépendance véritable.

399. Ceci ne veut pas dire que le sens thermique ne nous conduise pas à une connaissance originale de l’univers matériel. Ce qui est vrai, comme on le montrera, de tous les sens internes, doit être vrai, à plus forte raison, du sens de la limite et de l'équilibre. Comment s'exercerait-il s’il n’y avait au moins quelque homogénéité entre le milieu et nous? Aussi peut-on parler d’une température du Corps comme on parle de la température de l'air. Et il faudrait que ces deux températures fussent égales pour que l'équilibre fût réalisé, si notre corps n'était pas agissant et vivant, s’il ne devait pas à cet égard encore maintenir son individualité dans le monde, s'affirmer comme un centre, un principe d'unité.

400. Il n'y a pas d’organe thermique localisé, pas plus qu’il n’y a d’'organe tactile. Dans ces deux sens, le corps tout entier entre en jeu par sa masse et par sa périphérie: au contraire, dans les sens externes, les organes se spécialisent comme des instruments, parce que le corps entier n’a plus besoin de s'engager quand il s’agit de connaitre les choses et non le moi. ()

401. La peau subit l'influence immédiate de l’air environnant; c'est pour le sujet une surface extérieure: elle porte le toucher, mais non le sens thermique, et rien ne prouve mieux qu’il faut le classer parmi les sens internes. [La sensation de chaleur s’amorce sans

() On ne nie pas par là l’existence de corpuscules tactiles et thermiques diversement répartis. Notre théorie s'appuie précisément sur leur présence dans toutes les régions de l’organisme pour considérer ces deux sens comme n'étant pas spécialisés, et, s’ils sont plus nombreux dans certaines parties, c'est par des actions locales et des habitudes prises qui ont augmenté en ces points la sensibilité générale. On allègue parfois que les sens externes se sont formés par des différenciations graduelles du même genre; mais, sans parler de l’obscurité du problème des origines, il est évident que, par destination, les sens externes expriment un point de vue sur l’horizon objectif, qu’ils doivent par suite incarner dans un organe isolé leur nature propre, qui est d’être un repère pour la perception, que les sens de la limite, au contraire, impliquent nécessairement dans le corps une sensibilité de la périphérie tout entière.

doute à la surface de la peau; mais tant qu’elle ne va pas au delà elle se confond avec la sensation tactile: il semble alors que l'organe se hérisse ou se fond. Mais la chaleur proprement dite est déterminée par l’état interne de notre corps; même à la surface elle varie selon l’état de fièvre, et quand nous touchons une surface pleine, il faut encore que la sensation pénètre jusqu'aux organes internes pour que la chaleur soit sentie. De fait, la chaleur consiste surtout dans la réaction qui se produit quand la tension physique du milieu se confronte avec notre propre tension; et c’est pour cela que les organes les plus profonds de la vie, le cerveau, le cœur, les poumons, l'appareil digestif, éprouvent par elle un sentiment d'équilibre, de ralentissement, d'accélération, de suffocation. C’est dans les accidents extrêmes que l’on saisit la sensation de chaleur avec le plus de netteté: et les températures moyennes ne sont pas senties. C’est qu’en effet la chaleur nous est portée par le milieu aérien et nous ne sommes jamais affranchis ni de la chaleur, ni de ce milieu: 1l est donc nécessaire que, dans de justes conditions d'équilibre, aucune sensation troublante ne puisse naître, bien que la vie soit naturellement montée à un ton plus haut que celui de la matière où elle baigne. De plus, le milieu aérien n'est pas par lui-même l’objet du toucher, précisément parce que la sensation serait inutile et encombrante, de sorte qu'il ne fera naître la sensation thermique que lorsque le corps devra être averti de s’y complaire ou de s’en défendre. Au contraire, dans le contact des objets isolés une sensation thermique se produit toujours, non seulement parce que la sensation tactile lui sert de véhicule, mais surtout parce que, ia sensation étant particulière et non plus générale, l'indifférence pure devient un repère: mais cette indifférence pure n’est qu'une limite qui n’est jamais atteinte; elle se produit par une distraction volontaire: les besoins de l’analyse, une conscience éveillée y discernent vite des différences délicates. Enfin les corps voisins peuvent toujours être distingués les uns des autres par ce sens, précisément parce qu’en présence du milieu aérien où ils baignent chacun d'eux a réagi d’une manière originale(). Mais nous avons essayé dans cette analyse

(9 Inversement le sens tactile perçoit les objets particuliers et non le milieu, et ce n’est pas tant à cause de l'habitude ou de la disproportion entre l'organisme et le fluide aérien (qui pour cette raison porte les sensibles temporels plutôtque les sensibles spatiaux) que parce que le tact, face externe du sens de la limite, est, comme les autres sens externes, un point de vue

comme dans celle des couleurs de déterminer les propriétés sensibles fondamentales, essentielles, naturelles de la matière parce qu’elles sont le principe de toutes les propriétés spéciales et accidentelles.

402. La chaleur est avant tout la sensation du milieu aérien ou des objets en tant qu'ils sont influencés par ce milieu. La vue, le goût, le toucher ont pour matière un espace déterminé ; l’ouie, l’odorat et le sens thermique, un espace indéterminé. Ici on ne peut plus tracer les frontières de la sensation; bien que l’espace la conditionne et la supporte, il n’en est pas la matière; la sensation elle-même se répand aussitôt dans la durée. L'air est le champ de la vie; il unit et sépare les êtres par une fluidité non perçue et où les translations des solides s'effectuent avec aisance. Pour percevoir l’air comme un objet, il faut qu'il acquière l’apparence d’une surface qui arrête notre action, celle du regard comme celle du toucher: en franchissant une nappe colorée, nous avons l'impression qu’elle résiste. Les masses transparentes de l’air se fixent à l’horizon dans une surface précise et délicate. Mais par l'air nous obtenons une communication avec la vie interne des choses, avec leurs vibrations dans le son, avec leur essence secrète dans le parfum; l'air n’est plus qu’un véhicule qui nous permet d'atteindre dans un progrès de notre sensibilité non pas l’image, cette fois, mais l'intimité du réel. Le son exprimait une altération inécanique de la matière, l'odeur plongeait jusqu’à la vie. Pour cotprendre le rôle de la chaleur, il suffit d'imaginer que le milieu aérien ne peut pas être simplement un instrument de transmission, qu’il exerce lui aussi une action sur le sujet, qu'il doit être perçu comme une réalité. Or, celle-ci ne peut pas recevoir un caractère géométrique, car la géométrie suppose une distinction des parties qui ne peut pas exister dans le milieu même où nous vivons; elle ne peut pas être chimique, ce qui implique aussi une individualisation spécifique des corps qui est étrangère à ce milieu: et 1l ne sera perçu comme tel que s'il est profondément altéré. Il reste qu’elle soit physique, et elle l’est nécessairement si l’on pense qu’un tel milieu ne peut nous influencer que par son état de tension, par le rapport de sa vibration

sur les choses, et qu’il doit retenir du réel son rapport actuel avec l’activité plutôt que son influence générale sur le corps. Mais que le mouvement des éléments aériens oppose à notre corps une résistance inégalement répartie, le toucher retrouvera en ce qui concerne le milieu même l'emploi de sa subtilité analytique.

avec le rythme élémentaire de la vie organique. Ainsi la vibration thermique se distingue de la vibration sonore, qui appartient au corps et non au milieu qui la transmet, qui, lorsqu'elle détermine seulement le milieu, lui ôte encore son caractère de milieu pour en faire un objet ; en revanche, elle s'apparente à cet état de légèreté ou de suffocation que produisent les différences de pression et qu’il est inutile de rattacher à un sens spécial, car le sens organique suffit à les représenter tant par leur confusion et leur haute couleur affective que parce que le rapport qu’elles soutiennent avec le milieu s’évanouit en elles au profit de la conscience de l’état corporel.

(?) Cette dernière remarque, ainsi que celle que nous ferons plus tard sur le sens de l’orientation, nous permet de mesurer la portée exacte de nos distinctions. Il y a dans la vie une richesse indivisée qui s'exprime pour le sujet fini sous la forme de la continuité. Mais l’analyse brise cette continuité: elle introduit en elle des repères qui doivent avoir la fermeté des principes, mais autour desquels on retrouve toujours l’infinie richesse, toute l’abondance touffue du réel. C’est ainsi que la distinction fondamentale des actes et des données et celle de l’espace et du temps dominent toute notre analyse. Elles pénètrent du jour le plus lumineux l'étude des concepts fondamentaux de la matière et des différentes catégories de sensibles. Cependant, il est plus aisé de ramener à des tables schématiques les concepts que les sensations: si celles-ci sont relativement aisées à classer, quand ïil s’agit des sens externes, qui n’atteignent jamais qu'une partie du réel et où la sensation illustre presque immédiatement le concept, il n’en est plus ainsi dans les sens internes; ici nous avons affaire à nous-mêmes et à l'unité de la vie: en chacun d’eux nous devons la retrouver tout entière. Et puisque, dans les sens externes, les qualités différentes s’imbriquent déjà les unes dans les autres, ici à plus forte raison devons-nous distinguer des courants qui se pénètrent, plutôt que des perspectives qui s'opposent. Le sens thermique est le sens de la limite considérée dans sa face interne, et il faut que les sens internes, par lui, expriment encore leur attache avec le dehors, comme les sens externes expriment par le toucher leur attache avec l'organisme. Mais nous convenons volontiers que le sens thermique proprement dit exprime cette haison interne du corps et du milieu d’une manière un peu étroite et abetraite, que les sensations liées à la pression atmosphérique et à la légèreté de l'air appartiennent au même groupe: le sens de la chaleur n’est qu’une espèce que nous adoptons comme le titre d’un genre plus étendu. Nous convenons encore qu'il est difficile dans la pratique de distinguer avec exactitude ce qui appartient à ce genre et ce qui appartient au sens organique, ce qui nous révèle l’état propre du corps, plutôt que la liaison de l’état du corps avec le milieu. Cependant, cette distinction est inévitable dans les principes et doit être maintenue: il appartient à l'analyse psychologique de la réaliser avec délicatesse.

403. Une autre raison déjà indiquée, mais qu’il faut exprimer dans toute sa force, et qui confirmera l'introduction du sens thermique dans les sens internes, c'est non seulement qu'il n’a pas d’organe spécialisé, comme les sens externes, parce qu’il est lié à la conscience du corps tout entier, c'est encore, et si l’on voulait insister sur l'objectivité de sa matière, qu'il ne détermine pas comme ceux-ci un Gbjet particulier, puisque prenant le milieu qui nous environne dans sa plénitude, il nous renseigne sur la relation soutenue par ce milieu tout entier avec l'unité de notre organisme, très différent en cela du toucher qui, bien que répandu à la périphérie de la peau, discerne seulement les objets qui ont un rapport immédiat avec notre activité.

404. La chaleur physique, c’est le milieu où plonge notre vie matérielle, considéré dans son état vibrant. Il faut que ce milieu participe dans une certaine mesure à notre propre vie pour être perçu et pour devenir le champ où nos fonctions s’exercent. Tandis que la chaleur heurte la peau, qu’elle la resserre, la dilate, la gerce ou la brüle, elle ne prend une originalité sensitive qu’au dessous de celle-ci et quand elle contribue à consolider ou à détruire notre propre équilibre physique. Aussi les fonctions organiques y sont-elles intéressées, car il faut que nous produisions un effort soit pour récupérer ce que l'influence du froid risque de nous faire perdre, soit pour détendre la tonalité de la vie interne, quand la chaleur du milieu menace de gagner sur elle. Le sens de la chaleur doit donc être rattaché comme tous les sens internes au sens de l'effort: sans lui il ne pourrait pas être représenté. L'air entoure la peau comme un vêtement, ou mieux, comme un fluide qui rend le mouvement possible. La chaleur associe notre vie à l’état physique de ce milieu ; et son action qui naît à la surface nous pénètre graduellement jusqu’à ce que l'individu à la fin vienne s’y confronter avec ses fonctions, avec la puissance propre de son effort. La vie se laisse influencer par l’état physique du milieu où elle baigne; mais elle manifeste son originalité par ses réactions. Et cette parenté de la chaleur et de l'effort est si évidente que le caractère agréable de la température se mesure précisément par la qualité de l'effort: les uns, plus forts et plus hardis, éprouveront une joie saine dans les réactions vigoureuses que produit l'organisme pendant les grands froids; d’autres, plus délicats et plus lents, seront sensibles surtout aux caresses de la chaleur, et les détentes nécessaires de l'organisme

quand la chaleur brûle et suffoque les premiers leur seront douces et naturelles.

405. Mais on a tort de ne juger de la chaleur que par le contact de la peau avec les objets isolés: il y a là un effet de surprise et de contraste qui obscurcit la sensation et dont on voit les suites dans la confusion qui s'opère entre les températures très hautes et les températures très basses. L’effort n’est pas intervenu, la réaction ne s’est pas produite. Ces sensations peuvent être considérées plutôt comme des sensations affectives, correspondant à des troubles déterminés dans les parties extérieures du corps, que comme des sensations thermiques originales: elles amorcent celles-ci; elles ne se confondent pas avec elles.

406. L'opposition fondamentale dans le sens thermique est celle du chaud et du froid, et ce que nous venons de dire montre assez que, si le froid n’est dans le milieu que négation et déficience, ii exprime dans le sujet une résistance et une lutte, tandis que la chaleur, où paraît s’alimenter le foyer même de la vie, doit donner à celle-ci plus de facilité. Mais l’excès dans le froid nous retire la vie et ne laisse en son lieu qu'une matière inerte. Dans l'excès de chaleur, au contraire, la chair d’abord flattée sera fondue, puis brülée jusqu’à ce qu’elle perde son indépendance et sa matérialité. Aïnsi le froid laisse persister la matière en lui Ôtant la vie et jusqu'à ce dernier reste de vie qu'est la pourriture. La chaleur au contraire abolit la matière: elle n'abandonne qu’une cendre fine et pure; elle absorbe dans le milieu aérien les lourdeurs de la chair; elle ne fait pas disparaître la vie: elle est une victoire de la vie ardente sur la matière. — Entre le chaud et le froid nous placerons le tiède, qui est le chaud encore, mais adouci et amolli, et le contraire du tiède, qui est le frais, plus près du froid, mais semblable à un froid spiritualisé, à un froid que la chaleur aurait touché, non pas pour s’y mêler, mais pour en faire une caresse sans rien Ôter de son essence. Ces différences proviennent moins du sens interne lui-même que de son rapport avec le milieu: à cet égard elles sont aussi nettes que les distinctions entre les sensibles des autres sens; vues du dedans, les sensations thermiques ont, comme les autres sensations internes, un caractère d'unité sérielle; on veut confirmer cette unité en considérant hors de nous les variations d'une même source d'énergie physique: mais l'identité de l'agent

physique persiste sous les autres sensibles et n’altère pas leur hétérogénéité spécifique.

407. Le sens thermique est sans doute le répondant interne du toucher; mais il demeure en lui une qualité par laquelle il se rapporte au premier des sens externes et apparaît comme un écho interne de la vue. Le propre de la vue, c’est de ne saisir que l’éclairement. Et la vue est le type des sens objectifs, parce que la source de l’éclairement est extérieure à la fois à la surface éclairée et au sujet qui perçoit l’éclairement. Or, la chaleur, c’est la chair de l’éclairement, par elle l’éclairement rayonne à l’intérieur de notre substance. Les éclairements sans chaleur restent extérieurs à notre vie profonde: ils luisent, mais ne touchent pas, et la chaleur sans la clarté émeut notre corps d’un trouble sans objet et sans principe. Mais unissez la chaleur et la lumière et vous tenez dans le monde physique le symbole de l'intelligence devenue amour.

408. La vue et l’ouie consistent dans des rapports mathématiques: la vue est le sens de la géométrie; l’ouie a pour objet des suites arithmétiques. Le goût et l’odorat, qui sont les sens du mélange, ont une portée chimique. Le toucher et le sens thermique sont des sens physiques, mais le toucher va à une géométrie réalisée et devenue concrète, le sens thermique au contraire atteint l’état physique propre du milieu; par lui on remonte jusqu’au principe qui produit l’éclairement, on lui donne une intériorité et une vie qui sont comparables aux nôtres, au moins dans la mesure où il existe une communauté de nature entre les choses et nous. Mais on ne saisit ce principe qu'une fois répandu dans le milieu de la vie, et par ce principe ce milieu devient lui-même une source de vie, de telle sorte, puisqu'on y baigne, qu'on le saisit en s’en laissant pénétrer. A la lisière des sens externes, le sens thermique n'appartient à la perception intérieure que parce que l'effort seul peut donner à un état physique un caractère personnel et subjectif. En même temps la passivité statique des rapports mathématiques, la passivité vécue des mélanges chimiques le cèdent ici à un état mixte dans lequel le sujet atteint l’objet mathématique par un acte (toucher), ou reçoit l’objet en lui, sans le corrompre en s’y combinant (chaleur). Le physique réalise le mathématique et donne la clef qui rend intelligibles les états chimiques. C’est notre personnalité qui la fournit, et

il est vrai, au moment où elle affleure dans ce monde physique qu’elle est chargée d’expliquer.

409. Ce que le sens thermique garde encore de passivité et d'émotivité profonde permet de voir pourquoi il a surtout de l’affinité, parmi les sens internes, pour ceux que traversent les vagues les plus secrètes de notre vie corporelle, le sens organique et le sens sexuel. Il forme une sorte de milieu entre l’odorat et le goût d’une part, le sens organique et le sexe d’autre part. Et, bien qu'il ait son principe propre dans les sens de l’effort et du mouvement, c’est le toucher, c’est-à-dire l’autre limite, qui forme le milieu véritable entre ces deux sens et les plus représentatifs des sens externes, qui sont la vue et l’ouie.

410. Ce n’est pas par hasard que l’ouie, l’odorat et le sens thermique sont des sens aériens. Par ce caractère précisément et parce que l’air n’est pas perçu, ils justifient leur épanouissement dans le temps, tout en gardant avec l’espace les attaches qui les matérialisent. L'espace thermique est présent, mais aussi vague pour le sens que l’espace olfactif et l’espace sonore.

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