LE SENS DE L’EFFORT
433. Le sens de l’effort en psychologie est aussi discrédité par les empiristes que la notion de force dans la science. Pourtant, si la force peut être niée facilement parce qu'on ne constate dans la nature objective que des mouvements, si la force a un caractère d’intériorité qui échappe à l'observation, si on ne peut la conclure que par un raisonnement, — raisonnement nécessaire, 1l est vrai, et fondé à la fois sur la causalité du mouvement et sur certains caractères inscrits dans les équations, et qui expriment dans l'effet le signe irréductible du principe qui les produit, — on ne peut contester aussi facilement la réalité immédiate de l'effort. Il reste qu’on essaiera de le ruiner en lui Ôôtant son caractère distinctif, qui est d’être la conscience d’une activité matérielle en exercice, d’une force organique qui se déploie: le nom même de l'effort n’est pas en faveur auprès des empiristes, et en tout cas ils tentent assez péniblement de montrer qu’il n’y a rien de plus en lui que des sensations de mouvement accompli, ce qui nous interdit de concevoir comment l'effort peut nous apparaître comme le père du mouvement, ou des sensations de résistance passive, qui, ainsi isolées, demeurent inintelligibles tant qu’on nie l'existence d’un répondant interne qui les fonde. Or, l’effort n’est pas sans relations avec le mouvement et la résistance: il produit le premier et nous prenons conscience de la résistance et de l'effort à la fois parce que la force ne s’éprouve que sur un obstacle, et que rien ne résiste que par la limite qu’il oppose à l'effort.
434. La difficulté rencontrée par les empiristes à dégager le caractère original de l’effort conduit leurs adversaires à opposer
l'effort aux autres sens, à admettre que le moi est une sorte de réservoir Spirituel de la force dont la volonté ouvrirait les écluses; l'effort ne serait rien de plus que la conscience du déploiement dans nos muscles d’un courant dont on pourrait dans une certaine mesure régler l’impétuosité et le débit. Cette doctrine a l’avantage de maintenir ia priorité de la force par rapport au mouvement. Elle marque bien aussi dans la force le caractère d’activité et de principe qui lui donne une place à part dans le système des concepts naturels. Mais la force est alors identifiée à la vie spirituelle: elle n’est pas distinguée de la volonté, alors que la force est une détermination propre de la matière et ne se rencontre qu’en elle. Ainsi on pose et on prétend résoudre par un simple rapprochement le problème de la communication entre l’esprit et la matière, et on ne peut le faire, comune il arrive en effet, qu'en donnant à l’activité spirituelle un caractère essentiellement matériel, ou par une démarche inverse, en oubliant les propriétés originales de la matière jusqu’à en faire un simple canal où passe la force devenue semblable à un fluide aérien, grâce à une métaphore que rend nécessaire la manière implacable dont les images matérielles s'imposent à nous.
435. Or, il suffit, semble-t-il, pour montrer que le sentiment de l'effort ne réside pas dans la conscience d'un épanchement efférent, de remarquer qu'il subsiste, alors même que la volonté fait défaut, quand un mouvement violent ou une tension déterminée sont imposés du dehors à notre organisme. Si, par exemple, nous sommes contraints de replier un membre en vertu d’une influence étrangère et au delà d’une certaine limite, nous avons le sentiment d’un effort local qui n’est que la contre-partie du mouvement local et passif dans le membre intéressé. On prétend, sans doute, que l’action externe provoque une réaction appropriée de notre corps, et que celleci part nécessairement du centre, bien qu’elle aboutisse à la périphérie; et nous savons que, dans l'organisme, comme dans tout l'univers, il existe une liaison de forces telle, que celles-ci se trouvent intéressées de proche en proche jusqu’à un nœud déterminé que l’on considère comme leur origine, quoiqu’on puisse toujours le dépasser: les centres nerveux forment un nœud de ce genre, mais ils jouent le rôle de transformateurs, et on peut chercher dans des processus afférents l’origine plus lointaine du courant qui les traverse et le mode de liaison qui unit notre corps aux choses. Dans tous les cas,
la force que nous expérimentons dans l'effort est celle qui s'exerce dans le muscle où elle trouve une résistance: c’est dans ce muscle que la force est située; c'est lui qui forme le point d’interférence de la matière étendue et de l’activité temporelle, le lieu d'insertion de la force dans l'espace. Que l’on ne se laisse point duper par les préjugés qui tendent à concentrer d’abord toute notre vie psychologique dans une sorte de point intensif dont on ne peut fixer n1 la situation, ni la nature, pour la projeter ensuite dans un espace construit grâce à des procédés artificiels et difficiles. L'espace est la forme primitive de l'existence matérielle, et l'effort est immédiatement perçu dans le lieu où il s'exerce comme la couleur sur la surface qu’elle revêt.
436. Si l'effort peut être involontaire, s’il est toujours situé dans le muscle qui le supporte, il faut aussi qu'il se révèle à nous par un processus afférent comme tous les autres sensibles. Cependant, il ne se confond pas avec le mouvement, puisqu'il le détermine; il a par rapport à lui une incontestable priorité; il faut donc en chercher l’objet dans les moyens et les conditions du mouvement plutôt que dans le mouvement même. Et ce qui le prouve c’est que, lorsque ie mouvement est arrêté par une résistance extérieure, nous sentons croître l'effort qui tend à le produire en surmontant cette résistance. Or, la condition du mouvement, c'est l’état de contraction ou de tension du muscle; et le sentiment de l'effort consiste précisément dans la conscience de cet état. Seulement on distingue mal en général le mouvement de la contraction, et de fait ces deux termes sont tellement impliqués qu'on ne peut les considérer à part l’un de l’autre; mais il en est de même d’une manière générale pour la translation et la force. Il n’y a de force qu’au regard d'un mouvement réel ou possible, effectué ou arrêté, et le mouvement lui-même n’est qu’une passivité morte, c’est-à-dire une simple possibilité, jusqu’à ce que la force en l’engendrant lui donne un principe spirituel, le fonde dans son parcours temporel (). Or, le mot contraction représente à notre esprit le mouvement du muscle en même temps que la tension fibril-
(1) Ainsi le mouvement et la force considérés isolément sont tous les deux des possibles qui sont réalisés l’un par l’autre. Le mouvement est une idée géométrique dont la force fait un phénomène observable et physique. La force est une virtualité agissante, mais qui ne peut agir sans s’incarner dans le mouvement.
laire proprement dite. Malgré leur simultanéité, nous demandons qu’on les sépare. La tension est un état que l’on ne peut pas observer objectivement autrement que par ses effets; les lois même de l’association des idées nous conduiront à confondre avec un fil tendu un fil auquel on aura pu donner par un autre procédé une direction rectiligne. Au contraire, la tension peut revêtir une valeur propre et inaliénable si elle est éprouvée du dedans. Et le sentiment qui nous la fait connaître est précisément le sentiment de l'effort.
437. Le mouvement paraït être à la fois l’origine et l'effet de la contraction. Il en paraît l’origine pour deux raisons: d’abord parce que nous ne remarquons la contraction que quand l'effort est déjà assez considérable, de telle sorte que le mouvement semble toujours avoir commencé avant que l'impression d'effort nous parvienne; ensuite parce que, dès que le mouvement est commencé, il se produit une répartition nouvelle des forces organiques et un changement de l’état des muscles qui y correspond. Mais ces deux observations prouvent qu’il y a simultanéité entre le mouvement et la force; le mouvement n’est rien de plus que le développement dans l’espace de la force enfermée dans le muscle contracté. Aussi la force se disperset-elle à mesure que le mouvement se produit. Mais aucun mouvement n’est possible sans un changement qualitatif d'état soit dans le muscle, soit dans le tendon, et c'est la connaissance que nous en prenons, jointe comme un principe intensif au mouvement qui se développe dans la durée et à la résistance externe et spatiale, qui nous donne le sentiment de l'effort.
438. Le sentiment de l'effort ainsi conçu correspond bien aux conditions que l’on doit exiger de la perception de la force: car la force appartient au monde matériel, et pourtant elle ne peut être connue que d’une manière interne, dans l'identité de l’objet et du sujet et par conscience. Elle doit correspondre, par suite, à un état de notre corps et non à un état du moi spirituel. Et cet état est la tension, puisque la tension ne peut être représentée que dans la matière étendue, mais exprime précisément un mode interne de l'étendue qui rend possibles certaines mouvements d’une ampleur et d’une vitesse déterminées. Par là nous comprenons comment la force s’insère dans la matière et pourquoi elle diffère à la fois du mouvement et de l’acte de la volonté.
439. Mais qu'est-ce que la tension et comment un muscle passet-il de l’état de relâchement à l’état de tension? On ramène souvent la tension à une suite de mouvements moléculaires, et il est incontestable qu’il existe des mouvements de ce genre qui se confondent avec elle parce qu’ils naissent dès qu’elle se produit. Mais la tension elle-même, prise dans son caractère de nudité, ne se reconnaît ni à un raccourcissement, ni à un gonflement de l'organe: extérieurement, on l’apprécie par la dureté, qui est le répondant objectif de la force, et par l’élasticité, qui fait qu’un corps qui cède sous l'influence d’une traction ou d’une pression réintègre son état primitif, dès que cette influence cesse de s'exercer. Or, la dureté et l’élasticité physiques, inséparables mécaniquement d’une certaine disposition réciproque et de certains mouvements réels ou possibles qui s'effectuent ou qui s’amorcent dans les éléments des corps, ont un aspect intérieur qui les fait ce qu’elles sont et qui possède un caractère dynamique: c’est la consistance et la tension. Si on laisse de côté la consistance qui s’épuise dans la liaison statique des parties sans répandre ses effets au dehors, on peut dire que la tension exprime sous une forme ramassée la capacité de mouvement que le corps renferme, et que c'est parce qu'au regard du mouvement elle n’est que virtualité et possibilité qu’elle ne peut être saisie qu’au dedans par la conscience de sa tonalité. Cependant, elle ne peut pas être disjointe de l’espace et du mouvement dans lesquels elle va s'exprimer et s'exprime déjà: aussi n'est-elle pas sans relations avec l'ampleur de ce mouvement, avec le volume des muscles que ce mouvement doit ébranler. L’effort consiste dans la tension de la chair, comme le son consistait dans une vibration de l’air, le parfum dans un effluve de ce milieu, la température dans son équilibre avec nous. Mais la tension n’est pas une propriété inhérente à la chair ; elle peut s’en détacher, bien qu’elle l'anime; elle n’a de valeur et de sens que par rapport au processus mécanique qu’elle va produire dans l’espace; elle est le principe vivant et spirituel de ce processus; elle l'accompagne ou plutôt le précède, et varie comme lui, sans qu’on puisse imaginer une seule altération sur la face intérieure ou extérieure qui ne puisse être observée sur l’autre dans une suite de correspondances. Dès qu’on observe son action, c'est que le mouvement a commencé, et, quand le mouvement ne se produit pas, c'est qu'il est retenu, et alors il se répand sans doute en ondulations imperceptibles. Inséparablement lié à l’espace et au mouvement, mais temporel par essence, l'effort ne se
répand pourtant dans le temps que lorsque le mouvement se produit ; suspendu en quelque sorte à l’origine du mouvement, il exprime dans un raccourci spirituel le devenir temporel où il est prêt à couler, comme la tension qui le figure retient dans le présent le mouvement qui la déploie dans l'étendue.
440. On demande pourtant comment un muscle passe du relâchement à la tension. Il n’y a là rien de propre à notre organisme, et tous les Corps qui sont en mouvement éprouveraient un sentiment d’effort, s’iis étaient doués de conscience: l'effort n’est rien de plus que Pintériorité du mouvement. Cependant, une distinction s'impose: le corps, s’il était animé dans sa totalité d’un mouvement unique, ne nous permettrait d’éprouver ni une impression de mouvement, ni une impression d'effort. Il n’y a de sens du mouvement qu’en ce qui concerne le mouvement articulé. Et ce n’est aussi qu’en ce qui concerne cette forme du mouvement que nous éprouverons la sensation d'effort: jusque-là nous ne serions rien de plus qu’une chose. Mais le mouvement articulé détache une partie de notre corps de toutes les autres. Il isole aussi la force qui le produit et nous permet de la saisir comme indépendante du moi, bien que liée à lui: un muscle se contracte sous l'influence des forces qui agissent sur lui, et ces forces nous paraissent appartenir à notre moi et constituer le fond de notre volonté lorsqu'elles s’écoulent de toutes les parties du corps propre. C’est ce qui donne au phénomène un aspect efférent, mais en réalité ces forces ne se répandent pas du cerveau ou de l'esprit dans le corps; elles affluent vers le muscle de toutes les régions du corps, qui se trouvent ainsi appauvries à son profit; et elles peuvent, il est vrai, y accourir en passant par ces transformateurs que sont les centres nerveux. Maïs le sentiment de l’effort reste le même lorsque la tension est d’origine externe ©, et quant à déterminer si notre moi spirituel peut produire l'effort organique à son gré et en un instant de son choix, c’est là un problème plus général que le problème de l'effort, qui comprend toutes les relations de la conscience et de l’action matérielle, et dont la solution est im-
(1) Quand la force agissante est d’origine externe, tous Îles rapports sont renversés. Mais le sentiment de l'effort subsiste, parce que les deux termes conjoints de la force et de la résistance sont encore présents, bien qu'il faille les lire dans un sens opposé.
pliquée dans la théorie du temps, de son origine et de son essence. L'esprit cependant peut être prisonnier à son tour de cette même matière qu’il laisse derrière lui comme un poids mort.
441. En tout cas, on voit sans peine comment le corps entier, détaché de la partie, ainsi que dans le mouvement articulé, peut, après s'être attribué ce mouvement, s’attribuer aussi le principe qui le produit. Il suffira de remarquer qu’une force, non point constante, il est vrai, mais oscillant entre certaines limites, subsiste toujours soit dans notre organisme total, soit dans chacun de ses éléments ; cette force est inséparable de certains mouvements élémentaires qui se réalisent ou qui vont être réalisés; elle peut tomber assez bas sans s’annihiler autrement que par la mort où les parties perdent leur indépendance relative; elle peut se tendre à l'extrême, sans dépasser un certain niveau au delà duquel le corps humain deviendrait un instrument trop fragile pour lui livrer passage. Il n’y a pas plus à chercher l’origine de la force que celle de l'étendue ou de la durée; mais la force réalise le mouvement et individualise la durée; il y a une variation dynamique incessante et mutuelle de toutes les parties du corps et de l’univers, et, si on peut fixer une constante, ce n’est pas à l’intérieur d’une région déterminée de la matière, mais à l’intérieur d’un cycle clos de transformations. Il en est de la force comme de la pensée: elle s’insinue comme elle dans la matière selon qu’elle y trouve des chemins plus ou moins aisés: elle est partout présente comme elle, et, comme la pensée fonde du moins la réalité quand elle ne va pas jusqu'à la conscience de soi, la force soutient l’universelle mobilité quand elle ne va pas jusqu’à tel mouvement effectué ou effectivement retenu ().
442. Nous savons que la force ne peut être appréciée que par la résistance qu’elle surmonte. La résistance est une force fixée et morte; elle ne permet pas seulement de mesurer la force agissante: elle lui donne la réalité. La résistance ne relie pas seulement la force
(*) Ce n’est pas d’ailleurs dans l’espace, mais dans le temps qu’il faudrait chercher un réservoir de la force. Et le temps, comme on le sait, lui fournit plutôt un chemin pour s’écouler qu'un substratum véritable. De telle sorte qu’il ne faut pas être surpris pourtant si c’est dans l’espace, dans ses découpures, dans la mobilité réelle ou possible de ses parties, que nous opérons la répartition de toutes les forces individualisées.
interne, qui est propre à l'être, aux forces objectives; elle actualise d’une manière positive et concrète la liaison de la force et de la matière, parce qu’elle offre à la force dans la matière un objet d’application extérieur à elle et pourtant de la même nature. De fait, la tension n’est rien de plus dans le muscle que l’union de la force et de la résistance. Aucun mouvement ne peut être réalisé sans que la résistance de l’inertie soit vaincue. Et inversement, il suffit que la résistance s'oppose à l'effort dans le muscle sans que le mouvement se réalise pour que la force soit éprouvée, d'autant plus grande que la résistance elle-même a plus d’intensité®).
443. Cependant, nous savons que notre corps participe à la fois à la vie et à l'existence matérielle; il est en même temps un agent et une chose. Et c’est pour cela que le corps fournit un premier terme de résistance à la force qui le traverse. Il y a une inertie propre des muscles. Cependant, cette inertie n'est pas appréciée du dehors et par l'observation, elle est appréciée du dedans et par conscience dans le même état qui nous révèle la force qui agit sur elle.
444. Quant aux forces extérieures, qui sont objectives par essence, elles ne peuvent être appréciées que comme résistances, jusqu'au moment où nous leur attribuons une indépendance et une personnalité comparables à celles du moi. Mais toute force entre en relation avec sa résistance par le contact. Et le sens du toucher retrouvera ici son caractère privilégié. En lui-même, le toucher ne dépasse pas la surface qui forme la limite de notre corps et des choses. Mais il fait participer cette surface à notre vie charnelle. Et cette surface deviendra le support de la résistance objective, après que le toucher aura fait de la simple apparence colorée une réalité aussi ferme que notre périphérie organique. Née en nous avec le sentiment de l'effort, la force s’objective sans cesser d’être consciente dans la résistance musculaire ; elle acquiert par le toucher, qui superpose sans les confondre la surface extérieure et la nôtre, une sorte de puissance d'expansion qui la répand dans les choses et leur donne l’intériorité,
(t) La force sans la résistance serait spirituelle et non matérielle, infinie et non pas finie. Ainsi, c'est la destinée de tous les sens internes de nous mettre en contact avec un objet double, qui nous porte au dehors, après nous avoir révélé le dedans, et nous attache à la matière, après nous avoir dévoilé le principe qui nous en délivre.
l'indépendance matérielle, et cette communauté de nature avec nous sans laquelle on ne pourrait saisir ni la réalité de leur existence, ni leur rapport avec le moi.
445. La force ne peut être comprise que par son rapport à notre activité spirituelle. Mais il ne suffit pas de dire que c’est une activité spirituelle dégradée ou déchue. En fait, elle réalise la liaison de l’activité avec cette même matière que l'apparition des êtres finis appelle à l'être, et, puisque toute pensée finie se développe dans la durée, la force aussi, bien que ramassée par état dans un présent qui surmonte la durée, doit pouvoir dans la matière rendre compte du devenir, c’est-à-dire en réalité du mouvement, puisque c'est le mouvement qui introduit dans l’espace la particularité et la vie. La tension musculaire a, par rapport au mouvement, une sorte d’antériorité logique, comme la pensée par rapport à son objet; et pourtant il n’y a pas plus de pensée sans objet que de tension sans mouvement ; même l’objet une fois donné devient pour la pensée un point d’application, comme le mouvement porte en soi une force qu’il dégage après l’avoir manifestée. On distingue aussi faussement une force qui agit d’une force qui n’agit pas qu’une pensée qui pense d’une pensée qui ne pense pas; la force et la pensée résident toutes dans l’acte, et la force arrête le mouvement quand elle ne le produit pas, comme la pensée trouve le sensible à défaut du concept. Mais, comme le réel subsiste même quand il ne devient pas sensible, la force est inséparable de tout devenir, même quand elle ne se réalise pas pour la conscience dans le sentiment de l'effort. En ellemême et détachée de ses effets, la force n’est que puissance, possibilité, virtualité, comme la pensée détachée de ses objets. Cette séparation n'est pas réalisable, il est vrai. Mais il reste que dans tout processus réel la force donne la direction, qu’elle est tournée vers l'avenir, qu’elle apparait comme le principe du développement et de la vie. De là son caractère temporel, de là son intériorité essentielle. De là aussi la nécessité pour le sujet de la confondre avec soi, tandis que le mouvement, au contraire, apparaît toujours comme son effet ou son produit. Cependant, considérée isolément, la force est intemporelle comme la pointe de l'esprit qui n’adhère qu'au présent : c'est le jeu de ses effets qui s’ordonne dans le temps, et c’est le temps aussi qui paraîtra son champ d'action à l’intérieur de ce même mouvement qui, pris dans sa nature matérielle, se déploie, au contraire, dans l'étendue. Toujours individualisée et limitée, la force est
prise dans le réseau complexe des existences déjà fixées; chacune de ses actions marque une victoire sur l’inertie, comme toutes nos pensées personnelles trouvent dans la matière un obstacle et un chemin. Il n’y a pas dans notre corps de disponibilité dynamique fixée pour toujours, bien que la force qui le traverse soit toujours d’une intensité moyenne; autrement notre corps perdrait son originalité individuelle et humaine; mais la liaison de notre corps avec tous les autres, la merveilleuse aptitude de la force à répandre ses effets hors de nous ou à les resserrer en nous, à les répartir ou à les concentrer, à déclencher de subtils mécanismes d’équilibre qu’elle rend complices de son effort, ou à éteindre, relâcher et dissoudre toutes les différences dynamiques locales dans un apparent abandon, nous donnent l'illusion que la force réside dans un domaine extramatériel et qu’un simple fiat de la volonté est capable de l’appeler et de la répandre, de l’accroitre ou de la modérer. En confondant la volonté et l’effort, on a altéré l'originalité de celui-ci; la volonté n'a pas de rapports privilégiés avec l'effort; ou peut trouver qu’elle commande la pensée aussi bien que le mouvement, et cela est vrai si on porte l'attention sur ce moi intemporel et toujours présent qui est sans cesse antérieur aux états qui le développent dans la durée: ainsi on pourra distinguer entre les états, selon qu’ils expriment notre nature intérieure, et alors ils sont volontaires, ou sa liaison avec les choses, et alors l’effort subsiste encore comme la lumière de l’intellect dans le sensible. L’effort est inséparable de la matière: on l’appauvrit, bien qu’on en veuille par là marquer l'originalité, quand on le définit comme la cause du mouvement; il consiste plutôt dans la dépense que nous faisons au cours même de la production du mouvement, soit qu’il naisse en effet ou qu’il soit empêché. Et l’acte de la volonté peut être net et déterminé sans que nous ayons le sentiment de l'effort: c’est qu’alors il n’y aura pas eu de résistance; inversement, la volonté peut n’être point intéressée ou être décidée à le suspendre sans que l'effort perde rien de sa violence encore douloureuse. ,
446. Le sens de l'effort est le centre de notre vie intérieure; il nous donne dans la tension notre activité même sous une forme matérialisée: il ne faut pas s'étonner si tous les autres sens s’y rejoignent et paraissent en dériver, si la matière externe elle-même participe par lui non seulement au mouvement, mais à l’activité et à la vie. Il suffira de remarquer que l'effort, dans son union insépa-
rable avec le mouvement, nous permettra de donner à l'espace tout entier un caractère dynamique et mobile, que la réalité statique de l’espace perçu acquerra, à mesure que notre corps vient S’unir à elle, une indépendance comparable à celle du corps, cette profondeur qui ne peut être saisie qu'en nous dans le mouvement qui articule nos membres et dans la force qui donne à ce mouvement une intériorité et un principe. D’un monde des superficies nous passons décisivement à un monde des réalités, et c'est l'effort qui rend possible ce passage par la communauté dont il témoigne entre la nature et nous. Si des trois dimensions la distance est celle qui exprime de la manière la plus parfaite l'existence autonome du réel, son aptitude à se suffire au lieu de former seulement un tableau, on comprendra que la distance ne peut être appréciée que dans la mesure où les sensations du corps propre viennent nourrir d’une manière réelle ou imaginaire le cadre encore abstrait de la représentation visuelle. Les différences d’éclairement fournissent à la vue la notion de la distance objective parce que le soleil est extérieur à la fois au sujet qui voit et à l’objet qui est vu, de telle sorte que la lumière qui découpe les choses fait ressortir d’abord leurs surfaces, mais ensuite et inévitablement l'indépendance réelle de leurs situations respectives. Cependant, la nature ne se présenterait ainsi que sous l'apparence d’une sorte de bas-relief et il faut qu'à la profondeur morte et figurée de l’éclairement vienne se joindre une profondeur vivante et réellement parcourue par nous, pénétrée par nos muscles au lieu d’être dessinée par la lumière. C’est pour cela que les distances réelles ne sont connues avec perfection que par le mouvement et le sens de l'effort, soit que les sensations de mouvement les mesurent effectivement, soit que l'effort nous offre dans le muscle une tension où ce mouvement est préfiguré. De là le rôle très important comme signes simples que l’analyse psychologique attribue aux mouvements et aux contractions des muscles de l’œil.
447. Le sens de l'orientation doit être dérivé de la même source, bien qu'il soit possible de le rattacher encore à des organes dont le rôle est obscur pour les physiologistes comme les canaux semi-circulaires de l'oreille. Remarquons d’abord qu’une perception de la direction est inévitable partout où nous avons affaire à des sensibles temporels plutôt que spatiaux, au son, au parfum, à l'onde thermique. Car, si l’espace exprime la simultanéité parfaite
des parties, le temps, au contraire, doit être parcouru dans un sens unique, de telle sorte qu’il donne un sens à l’espace même de l’origine jusqu'au terme du mouvement qui s'y déroule. Dans les exemples que nous venons de citer, le sensible est extérieur au sujet et la direction imposée plutôt que reconnue. Mais considérons la mobilité réciproque des parties du corps dans l'effort qui la produit, voilà les différents éléments organiques distingués les uns des autres et orientés les uns par rapport aux autres en vertu de la tension réciproque qui engendre la variation de chacun d'eux; toutes les parties de l'univers voisin acquerront une affinité avec cette orientation tout interne des éléments de notre corps, de telle sorte que la possibilité de traverser ces parties selon un ordre déterminé par les chemins que suit l’effort dans l'organisme leur donnera par voie de dérivation une physionomie qualitative originale ().
() On pourra maintenant comprendre pourquoi l'effort donne un sens positif à la notion de causalité. L’empirisme, qui ne connaît que des phénomènes, établit entre la cause et l’effet une homogénéité primitive, et doit ramener par suite la causalité à la succession constante. En réalité, l’effet est le mouvement, la cause est la force, l’un est spatial, l’autre temporelle, l’un externe, l’autre interne. Bien que la force soit donnée en même temps que le mouvement, elle le fonde et le rend intelligible; le mouvement consiste dans une union du temps et de l’espace, mais sa trace spatiale ne possède aucune originalité si elle n’a pas été parcourue dans le temps, dont la réalité individualisée est nécessairement intensive et dynamique. Les mouvements successifs ne sont jamais que des effets, mais qui portent en eux à chaque pas la force qui les produit.