LE SENS ORGANIQUE
448. Avec le mouvement et la force nous avions bien affaire à deux sens internes, mais ces deux sens ont pour objet une propriété commune du moi et des choses. Ils nous portent vers le dehors: seuls ils nous permettent de saisir cet aspect spontané et vivant que revêt la réalité lorsqu'elle est entraînée dans le devenir; il fallait pour cela que le sujet s’identifiat avec l’objet et le changement avec la vie. Mais ces deux sens n’atteignent pas encore le tréfonds de l'être corporel. Il y a à cela une autre raison: c’est que le mouvement et la force ont toujours un objet particulier et portent sur des modes limités de notre activité. Il y a deux sens nouveaux qui non seulement poussent notre connaissance de nousmêmes jusqu'aux régions les plus lointaines et les plus secrètes, mais encore nous permettent d'atteindre notre vie dans sa totalité et dans son principe: c’est le sens organique et le sens sexuel. On peut supposer que les deux sens précédents se sont en quelque sorte repliés et renoués sur eux-mêmes pour pénétrer jusqu’à notre intimité, à la manière dont la vue et l’ouie, par un contour à peu près semblable, avaient produit le goût et l’odorat. Nous allons montrer que le sens organique termine cette chaîne des sens spatiaux qui s'était ouverte avec la vue, comme le sexe termine la chaîne des sens temporels et présente des caractéristiques essentielles qui permettent de le rapprocher de l’ouie, de l’odorat, du sens thermique et de la force. Notre analyse exige, pour être complète, d’être étendue à l’étude de ces deux sens, mais il est évident que, par leur position dans la série et leurs fonctions respectives, ils ne sont pas essentiels à la théorie
de la matière en général, de telle sorte qu’on pourra se contenter ici en ce qui les concerne de quelques indications.
449. Notre corps est le siège de l'affection. Il est saisi du dehors et par les sens externes comme une chose, il a pour eux les mêmes caractères que les autres corps. Mais il est en même temps connu du dedans et par conscience. Et même il peut être défini comme la région privilégiée de l’univers à l’intérieur de laquelle le sujet localise ses états affectifs. L'analyse psychologique abstraite a conduit souvent à considérer les états intérieurs comme primitivement inextensifs pour les raccorder ensuite à une région déterminée de l’espace par un procédé compliqué et artificiel. En réalité l’espace appartient lui aussi au monde de la connaissance, et c’est lui qui constitue la forme primitive de l’univers matériel, celle qui reçoit ensuite toutes les déterminations concrètes. L'intelligence et la conscience n'existent jamais qu’en acte et ne peuvent être localisées que dans leur objet; or, c’est le propre de l'intelligence d’atteindre l’universel, et c’est pour cela que les objets simplement représentés viendront remplir naturellement toutes les régions de l’espace qui font partie de la sphère du sujet. Au contraire, les états affectifs ont un caractère rigoureusement personnel; ils expriment la connaissance intérieure que nous prenons du corps propre en nous l’attribuant. Hors de notre corps il est impossible de percevoir aucun état affectif; en nous et par vision immédiate 1l est impossible de saisir aucun aspect de notre corps autrement que dans sa coloration affective. De telle sorte que les bornes de notre corps fixent aussi le périmètre de notre vie affective.
450. Il ne faut pas s'étonner, par suite, si les sensations organiques élémentaires fournissent la matière de tous nos sentiments. Il serait vain, sans doute, de prétendre qu’il n’y a en eux rien de plus; mais, s’il est vrai que le sentiment marque un ébranlement de notre vie personnelle, si, d’autre part, il ressemble à une vague que nous subissons, au lieu de la produire, il est évident qu’il doit être inséparable d’une altération déterminée dans la région de la matière qui, par son association à notre moi, exprime à la fois notre passivité et nos limites. Le sentiment toutefois a plus de richesse que ces sensations, parce qu'il les unit et les interprète, parce qu’il leur donne un sens à l'égard de notre destinée, à l’égard du passé d’où notre vie présente émerge et de l’avenir qu’elle appelle à l’être. Mais il est
nécessaire d'insister avec force dans l'analyse des sensations organiques sur leur communauté de nature avec le sentiment: rien ne peut montrer avec plus de clarté comment le sentiment et l’âme se forment inévitablement par l’union de l'intelligence et de la matière, dès qu’une partie de la matière réservée pour borner la pensée pure apparaît dans un éclairement intérieur.
451. Le sens organique est donc essentiellement un sens de l'espace, mais de l’espace senti: autrement il ne permettrait pas au moi de se connaître immédiatement comme limité, c’est-à-dire comme donné. Et cela n’est possible que si tous les éléments du corps sont l’objet d'une conscience propre, dans laquelle ils seront revêtus d’une coloration affective qui ne vient pas par hasard rejoindre notre individualité personnelle, mais qui la constitue.
452. On croit souvent à tort que l’affectivité consiste essentiellement dans le caractère agréable ou douloureux d’un état, de telle sorte que l’état affectif lui-même apparaît comme une modification transitoire du moi et peut idéalement en être séparé. En fait il est naturel que les sentiments que nous prenons d'un état du corps aient pour nous un caractère d'intimité et de chaleur tel que notre vie en paraisse toujours favorisée ou froissée. Mais c’est là la conséquence et non point le principe. Le fond véritable des sensations organiques consiste dans l'impression d'appartenance. Toutes les sensations que nous avons étudiées jusqu'ici nous apprennent à connaitre soit un objet, soit une propriété commune du sujet et de l’objet: celles-ci ne dépassent pas l’enclos de ma personnalité: elles servent à la définir et à la reconnaître. Il n'est pas juste de dire précisément qu’elles sont ma propriété: c'est le corps qui par elles parait ma propriété, puisque la propriété est toujours une chose. Mais elles constituent la personnalité même du moi possesseur, elles forment le contenu de sa vie individuelle et séparée: car l’intelligence nous relie à la pensée universelle et à Dieu, tandis que l’émotion organique qui vient animer notre corps, qui lui donne la conscience et la vie, exprime dans l’ordre de la pensée la limitation essentielle que la multiplicité des corps réalise dans l’ordre des données et de l’expérience.
453. On comprend maintenant pourquoi le corps est inséparable de notre moi; il est la seule de toutes les représentations dont nous
ne puissions jamais nous détacher: distinctement où confusément il est la toile de fond sur laquelle se profilent tous nos états intérieurs. Peut-il en être autrement, si c’est la conscience du corps qui forme précisément l'originalité de notre personne? Et ne serait-il pas absurde de supposer que la personne persistât hors de ses conditions d'existence? Seule la pensée donne au sujet la conscience de soi, seule elle fonde son être spirituel; mais les sensations organiques fournissent la matière qui le réalise et le borne; c’est bien l'esprit qui individualise, car l'existence individuelle est une fine pointe où vient aboutir l'unité et la vie de l'esprit pur; mais elle suppose une multiplicité qu’elle résout, une passivité qu’elle vainc, des bornes qu’elle dépasse, car sans ces conditions on ne comprendrait pas la possibilité de l’être fini; il ne pourrait pas nous apparaître à la fois comme donné et comme doué de vie intérieure; il ne pourrait affirmer ni son autonomie à l'égard de l’univers ni sa liaison avec lui.
454. La sensation organique ne peut venir dans l’ordre dialectique qu'après la sensation de mouvement; comme, dans l’ordre des concepts, le mouvement était antérieur à la qualité, dans l’ordre de la qualité proprement dite, la sensation de mouvement doit précéder la sensation organique. Non seulement elle est plus claire, plus simple et plus abstraite, elle est encore la condition de la sensation organique et elle demeure toujours enveloppée dans celle-ci. C’est le mouvement qui détache les unes des autres les différentes parties du corps, qui nous permet de percevoir leur situation et leurs rapports. Mais c'est encore un mouvement qui manifeste le fonctionnement de l’organe; c’est par un mouvement que s'expriment à la fois son activité libre et joyeuse, et les troubles qui l’agitent. La sensation organique comprend en elle le mouvement local et le dépasse. La différenciation produite dans les parties par l’altération de leur état qualitatif réalise, en la redoublant, la différenciation produite par l'indépendance de leur mouvement. Par son caractère local la sensation organique nous permettra, comme la sensation de mouvement, d'attribuer au moi total les différents états du corps. Inséparable du mouvement qui la conditionne, elle nous fait prendre conscience de l'originalité même du mobile: enfin, indépendamment de toute translation apparente, elle nous fait saisir cet état profond de notre chair dont dépend le caractère aisé ou laborieux du flux vital auquel sont encore liés des mouve-
ments imperceptibles.
455. Comme les sensation organiques sont toujours présentes, elles ne sont pas toujours remarquées. Cependant, c’est par elles que se forme non pas la conscience du moi, mais son contenu, sa nuance qualitative. Le moi consacre naturellement son attention à l’objet particulier de son expérience actuelle, au terme de l’action présente. Il faut, pour que les sensations organiques soient aperçues, ou bien qu’elles tranchent par leur caractère local et violent sur le sentiment général de la vie corporelle, ou qu’un état mêlé d’égoisme sensible et d’oisiveté fixe notre regard sur l'allure de notre existence physiologique, vienne placer au premier plan de notre préoccupation la santé et l’humeur, et colore des reflets de notre idiosyncrasie toutes nos pensées et toutes nos actions.
456. Bien que les sensations organiques soient essentiellement spatiales, elles ne nous permettent pas de reconnaître avec exactitude la forme et la limite de nos organes: la connaissance représentative de l’espace n'appartient qu'aux sens externes, nommément à la vue et au toucher; l’autoscopie est un fait pathologique qui s'explique moins par le grossissement de la sensation organique que par une adhésivité de certaines images visuelles. Ici le lieu est mieux connu que la forme: mais l’objet propre de la sensation, c’est la présence et l'appartenance, c’est le rapport de l’état de la partie avec la survie du tout. Si l’on voulait distinguer entre les parties du corps au point de vue de la sensibilité organique, on pourrait dire que les parties les plus dures sont l’objet d’une conscience plus proprement représentative, que les parties les plus molles au contraire sont le siège d’affections confuses et vives. Et la raison en est que les parties dures participent à une existence matérielle relativement invariable et fixée, qu’elles agissent dans une très faible mesure sur l’équilibre de la vie, sur sa persévérance dynamique, tandis que les parties molles, aisées à froisser, sensibles à des influences très délicates, expriment au sein de l’organisme l'intimité la plus poignante et la plus variable. Les muscles sont des éléments intermédiaires où la sensation organique, liée plus directement à la sensation de mouvement, prend une forme distincte et moyenne: par eux l’ossature aveugle viendra prendre place dans la nébulosité affective du sens vital, comme les parties molles se trouveront entraînées dans la conscience représentée.
457. I est utile de marquer que le sens organique n’assimile pas seulement le sens du mouvement, mais que les sens du mélange
et de la limite viennent nécessairement le rejoindre et le modifier. Ainsi les impressions du goût et du toucher sont, au moins par un aspect, très voisines des impressions organiques: elles les relient au monde externe par une gamme délicate. Elles nous permettent de suivre jusque dans les choses une sorte d’écho de la vie organique. Et, puisque les sensations organiques, malgré leur caractère spatial, engagent la durée de notre vie, on comprend comment les sensations olfactives et les sensations d'équilibre thermique viendront créer autour d'elles une atmosphère sans laquelle on n’aurait pas encore épuisé leurs caractères (‘).
458. On parle souvent d’un sens du corps ou d’un sens de la vie, et ce n’est pas sans raison, car, malgré la diversité des sensations organiques, elles ont ceci de commun d’appartenir au moi individuel, de s'étendre jusqu'aux limites précises qui séparent notre corps de tout le reste et de l’embrasser tout entier. La région déterminée de la matière sur laquelle le moi rayonne est ainsi isolée dans l’univers; elle n’est pas seulement sensible, mais sentie, et le moi apporte en elle sa propre unité. Nous possédons dans cette conscience immédiate du corps un moyen de discrimination des choses et du moi; il est inpossible qu'aucun objet extérieur se révèle jamais à nous par une impression organique. Et si certaines sensations mixtes nous permettent dans une certaine mesure de prolonger notre vie corporelle jusque dans les choses, c’est seulement parce que la communauté de nature entre l’univers et nous ne peut s'affirmer qu’à condition que, tout ainsi que le moi est lui-même une chose, les choses à leur tour participent à la réalité émotive que la conscience organique révèle.
(:) Les organes des sens font partie de notre corps; ils sont aussi l’objet de sensations organiques ; leur état rejoint la conscience organique commune, mais notre attention est tour à tour partagée entre l’objet qu’ils nous permettent d'atteindre par représentation, et l'émotion inséparable de leur activité comme instruments de la connaissance. L’impression organique ou l’objet représenté viennent absorber notre pensée selon l'intérêt qu’y trouve la vie considérée à la fois dans son équilibre présent et dans le regard qu’elle tourne vers l'avenir.