‹ La Dialectique Du Monde SensibleChapitre 4 sur 28 · PRÉFACE XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE XV

sons cet acte au moment où il s'exerce et par son exercice même, de telle sorte qu’il est impossible de distinguer cet exercice de la conscience qui l'accompagne, d’autre part, d’une intuition sensible qui nous apparait moins comme une matière donnée d’abord, à l’intérieur de laquelle les distinctions seraient faites, que comme le contenu et l'expression affective d’un acte de distinction effectué. C’est la solidarité de ces deux formes de l'intuition qui fonde le caractère à la fois intellectualiste et réaliste de toute réflexion. La méthode de la philosophie nous paraît bien être, comme le pensait Lachelier (Fondement de l'induction, p. 14), de «chercher l’origine de nos connaissances dans un ou plusieurs actes concrets et singuliers par lesquels la pensée se constitue elle-même en saisissant immédiatement la réalité ». De fait, chacune des notions fondamentales par lesquelles s'exprime la communication d’un être fini et du tout où il est placé est elle-même un acte déterminé de l'esprit. Comment l’espace considéré comme l’extériorité réciproque des lieux aurait-il moins de réalité que la couleur qui le revêt et qui le rend présent à la sensibilité? Comment le temps, qui est l’ordre même selon lequel notre vie subjective se développe, serait-il abstrait par rapport au rythme des sensations auditives qui le remplit et qui manifeste son irréversibilité? Les actes que nous accomplissons et qui possèdent une pleine objectivité forment un élément de l’univers intelligible: mais ils n’épuiseront jamais toute sa réalité; par contre, les intuitions sensibles, dont la richesse est infinie et forme la rançon de leur confusion, mettent à notre portée l’achèvement idéal des déterminations intelligibles par lesquelles les objets particuliers seraient appelés à l’existence. Remarquons toutefois que le sensible conserve même en droit toute son originalité, car un tel achèvement, au lieu de donner à la matière un caractère de parfaite distinction, la ferait évanouir.

Il est bon de noter aussi que chacune des notions a, comme l'existence elle-même, une application universelle, qu’elle exprime donc un aspect privilégié de la totalité du monde, que l'acte qui la caractérise est susceptible d'un renouvellement indéfini et que c’est pour cette raison qu’il est considéré parfois comme un principe de possibilité plutôt que comme un principe de réalité. Mais s’il faut effectivement continuer à accomplir chacun de ces actes sans jamais suspendre son application pour qu'il exprime la nature du tout, peut-on dire que le sensible qui l’illustre s'ajoute à Iui pour le réaliser? Ne faut-il pas admettre au contraire qu'il est le soutien

du sensible, que les actes de l'esprit sont la substance des choses et que sans eux la matière ne pourrait ni être pensée ni subsister ?

L'erreur fondamentale de l’idéalisme nous paraît avoir été de prendre comme point de départ de la connaissance la notion du moi plutôt que celle de l’existence. Sans doute l'existence se présente nécessairement à nous du dedans et sous une forme subjective: c’est pour cela qu’elle est une intuition et non pas un phénomène. Mais la subjectivité n’est pas l’individuation: la pensée est donnée avant ma pensée et pour que ma pensée même qui la limite soit possible. Et si l’on voulait utiliser des symboles matériels on dirait que l’espace tout entier est donné aussi avant mon corps et pour que celui-ci puisse occuper un lieu. L'acte par lequel je reconnais soit les limites de mon corps dans l’espace, soit les limites du moi individuel dans la subjectivité essentielle dont il se détache, est un acte tardif, étranger à notre vie la plus spontanée et que nous ne pouvons pas accomplir sans rejoindre aussitôt par un système de relations l'individu que nous venons d’affranchir au tout où il puise l’être.

S1 l’analyse est astreinte à partir non pas d’un tout abstrait, mais de l’être concret donné avec la plénitude de ses déterminations, n’est-on pas conduit à supposer d’une manière verbale une intelligibilité réalisée antérieurement aux actes mêmes qui doivent la produire? Il n’en serait ainsi que si l’existence primitive était inerte et brute et si la pensée vivante était un privilège de l'individu. Mais l’intelligibilité nous apparaît du dehors et comme inscrite dans les choses précisément parce que nous la retrouvons au lieu de la créer, parce que notre entendement fini est incapable d’épuiser par ses actes la nature du réel. Il doit découvrir avec prudence ses articulations essentielles: l’objectivité de chacune de ses opérations doit être exprimée par l'intuition sensible, et du même coup cette intuition qui l’'émeut reçoit la lumière qui l’éclaire. Nous n'avons pas de meilleure garantie de notre méthode que cette concordance incessante qui doit se produire à chacune des étapes de la recherche intellectuelle entre l'acte de la pensée et la donnée par laquelle, passifs à l’égard de cet acte même, nous atteignons l'absolu de la qualité qui l’exprime en le dépassant. La qualité referme sur l’être total la série des démarches de la dialectique en lui donnant pour notre sensibilité une vie plénière, mais sous une forme confuse et divisée. On tient encore à signaler la double humilité qui se manifeste dans l'œuvre de l’entendement puisque, défiant à l'égard de

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