PRÉFACE XVII
toute ambition constructive et créatrice, il prétend seulement analyser le réel, et qu'assuré que cette analyse ne peut jamais être exhaustive, 1l demande à l’hétérogénéité des qualités de faire correspondre une image à chacun des actes qu’il accomplit.
Il est évident que l’on ne peut connaître le tout que par la révélation ordonnée de ses différents aspects. Cependant l'analyse que nous entreprenons est une analyse pure. Au lieu de supposer le sensible, elle l'explique: elle fonde son originalité et sa variété. Dans la création du monde par Dieu, faut-il voir rien de plus qu'une manifestation des différents attributs de sa nature, proportionnée à notre intelligence finie? L’analyse du sensible est donc l'expression et la contre-épreuve de l'analyse intellectuelle par laquelle le sujet, s'opposant au tout, découvre les formes essentielles de toute communication possible avec lui. Bien que cette analyse soit progressive, l’ordre n’a par lui-même aucune vertu génératrice, surtout si dans chacun des termes de l’analyse la totalité des choses se trouve nécessairement représentée: l’idée même des êtres particuliers embrasse leur universalité. Il faut qu'il en soit ainsi, si on ne peut saisir l’être que par une intuition et jamais par un taisonnement. L’être tout entier est présent dans chacune des phases de la dialectique. Or, le temps est à la fois un élément de la déduction et un moyen sans lequel elle ne serait pas possible. Le temps est la loi qui permet aux individus de conquérir leur indépendance spirituelle, d'entrer en rapport avec l’univers et de définir leur originalité par l’ordre même des événements qui remplissent leur vie.
Cependant la simultanéité des intuitions sensibles et des intuitions intellectuelles confirme le caractère cyclique de l’enchaînement qu’il faut établir entre tous les éléments du réel. La direction primitive du regard, le sens qu’il adopte pour parcourir les différentes parties du tout permettent à chaque intelligence de définir ses caractères propres et à la diversité des systèmes philosophiques de naître. Mais chacun sait bien que la valeur d’une pensée réside dans la pénétration et la force avec lesquelles elle perçoit l'essence intime du réel donnée avec la plus pauvre de ses manifestations, dans cette étroitesse et cette ampleur par lesquelles elle saisit à la fois l’unité et la diversité de toutes les formes que l’être peut revêtir à ses yeux. La valeur d'une méthode est subordonnée à son succès, c’est-à-dire à la vigueur des mains qui s’en servent. Toutefois aucune entreprise métaphysique ne peut escompter une réussite, si elle espère par un progrès dans le temps enrichir la notion d’être
ou la faire jaillir mystérieusement d’un terme qui ne la supposerait pas.
En résumé nous considérons comme donné tout le réel, nous ne partons pas de quelques données privilégiées pour reconstruire avec elles tout le reste: la qualité est donnée comme l’être, au même titre que lui et avec lui. Mais l'être pur n’est saisi lui-même par intuition — et comment pourrait-il l’être autrement? — qu’à condition de se confondre avec l'acte caractéristique de l'intelligence. L'intelligence de l'être fini est une intelligence de participation: elle s'exerce nécessairement dans le temps. Aussi cherche-t-elle à introduire dans l’ensemble des données un ordre. Or, cette entreprise même suppose que nos états passifs trouvent leur fondement dans certains actes de la pensée qu'ils expriment: ainsi on ne peut pas percevoir la couleur sans l’espace qu'elle détermine, mais on peut penser l’espace sans la couleur. Par suite, les actes de la pensée n’ont pas un caractère moins concret que les phénomènes qu'ils traduisent. Puisqu’on ne peut éviter de poser d’abord le tout pour rendre raison de la diversité de ses aspects, l’analyse, c’est-à-dire la distinction, sera l'instrument fondamental de la méthode: cette analyse est tout à la fois logique et descriptive. L’application de la méthode intellectualiste, poussée jusqu’au dernier point, doit nous conduire à la sensation: l’enchainement des notions suffit à expliquer pourquoi l’entendement rencontre en elle une borne inintelligible, mais qui est nécessairement reliée à un acte de l'intelligence auquel elle donne une sorte d'achèvement et de symbole dans la langue de la sensibilité. Le circuit qui va du donné à la qualité représente le champ à l’intérieur duquel l'individu exerce par l'intermédiaire du temps cette forme originale de l’activité intellectuelle qui, une fois qu’il s’est détaché de l’être pur, lui permet de le retrouver enfin, après l’avoir mis à la portée de sa nature finie.
Aïnsi l'intelligence est géomètre comme la lumière: par état, elle trace des frontières dans le chaos de l'ignorance originelle: elle introduit partout des lignes arrêtées qui circonscrivent et qui déterminent. C'est aussi l’effet de la lumière de séparer les plans et de découper les surfaces par des traits d'ombre si étroits et si nets qu’ils évoquent l’œuvre d’un esprit pur. Mais ne semble-t-il pas que la matière soit effleurée par la lumière sans être pénétrée par elle, que la distinction ne lui appartienne pas en propre, et soit toujours près de se séparer d'elle? De la même manière la science de l’homme n'est-elle pas susceptible de s’obscurcir? Les surfaces qui reçoivent