‹ La Dialectique Du Monde SensibleChapitre 6 sur 28 · PRÉFACE XIX · texte numérisé non relu

PRÉFACE XIX

la lumière l’absorbent, la réfléchissent ou la dispersent; mais elles ont pour l'œil une sorte de légèreté irréelle comme la lumière ellemême; nous ne voyons que le visible, c’est-à-dire des différences de clarté et des différences de couleur. Cependant la partie du monde que nous ne voyons pas est homogène à celle que nous voyons: nous pouvons imaginer une lumière plus pénétrante que celle qui nous éclaire, un regard plus aigu que le nôtre qui, par delà la surface, atteindrait l’intérieur même des choses et n’en laisserait échapper aucun élément. Or, tel est précisément le rapport qui existe entre l'être réel, c’est-à-dire l’intelligibilité pure, et l’intelligibilité qu’un entendement fini introduit en fait dans le monde des apparences.

IT

Si nous vivons dans un monde que nous n'avons pas créé, si nous ne pouvons le dominer par notre intelligence et le conformer aux fins de notre volonté que parce qu’il porte en lui la même lumière qui nous éclaire et le même ordre auquel il nous demande de collaborer, s’il existe donc une certaine homogénéité entre notre nature et celle de ce monde où nous sommes placés, mais qui s'étend infiniment au delà des bornes qui nous enferment, — le problème essentiel de toute philosophie sera de chercher comment le moi peut s’opposer au tout dont il est un élément et pourtant communiquer avec lui. Il y a deux manières de le résoudre: car on peut, en demeurant à l’intérieur de l’esprit, étudier la circumintercession par laquelle l’être dégage d’abord son individualité, puis retrouve en lui la présence d’un principe universel, dont il est à la fois une expression et une limitation, mais auquel il est indivisiblement uni et avec lequel il engage un débat dont dépendent à la fois la forme de sa connaissance et celle de son action. Telle est la voie dans laquelle doit s'engager à la fois toute théorie philosophique de la connaissance et toute théorie théologique de la grâce. Ce n’est pas celle que nous avons suivie. Mais on peut se demander aussi pourquoi le monde tout entier n’a pas seulement une face spirituelle et pourquoi il ne paraît pas épuisé par le dialogue de l'individu et de l'intelligence pure. Ainsi on rencontre inévitablement le problème de la matière: et il est inséparable du précédent, du moins s’il est vrai que l’individu perd la conscience de ses bornes lorsqu'il se tourne vers le

principe qui le fait être, et ne la retrouve que lorsqu'il se heurte à une forme d’inintelligibilité. I1 y a identité entre l'apparition de la matière et celle de l'être fini: elle n’a d'existence que pour lui; et, comme il faut qu’il entre en relations avec elle, elle doit participer de quelque manière à la nature de l'intelligence; elle se présente à nous comme une donnée passive; elle est reliée par un acte élémentaire à la conscience qui la soutient, de telle sorte qu’elle est sentie sans que l’on puisse dire encore qu’elle est connue.

Le donné une fois apparu, il importe de montrer comment :il s'imbrique nécessairement avec l'acte qui le saisit dans un petit nombre de rapports simples, de telle sorte qu’une déduction de la matière se présente comme une théorie générale du mixte: ce sont les caractères mêmes du mixte qui ont conduit à la fois l’idéalisme à considérer le monde extérieur comme un ensemble de représentations et le matérialisme à faire du monde de la pensée un reflet des choses.

Puisque le donné borne l'esprit qui le pense, il faut qu'il se présente sous la forme d’un milieu infini extérieur à nous dans lequel l'individu, en prenant un corps, apparaît comme homogène au monde dont 1l fait partie, c’est-à-dire comme donné à ses propres yeux: ce milieu est l’espace. Mais l’esprit n’embrasse pas la totalité de l’espace; par la création d’un milieu intérieur où se déroulent ses propres états, 1l entre tour à tour en contact avec les différentes parties de l'univers; il dégage son indépendance à l'égard de l’espace qui est le fondement de l’ordre objectif: il entre en rapports avec lui sans se laisser absorber. Ainsi se trouve justifiée la distinction kantienne entre les formes primitives du sens externe et du sens interne. Ces deux principes suffisent à expliquer l'opposition du monde physique et du monde psychologique. Toutefois, le temps, qui est un moyen par lequel nous saisissons ce donné qui nous déborde de toutes parts, s’incorpore nécessairement à lui dans notre expérience. D'autre part, s’il est vrai qu'après avoir discerné nos limites nous ne pouvons acquérir une connaissance déterminée de l’espace qu’en y découvrant des corps semblables aux nôtres, il est évident que ces corps apparaîtront dès que, l’espace et le temps s'étant joints l’un à l’autre, le mouvement détachera certaines parties du monde des parties voisines et leur donnera une indépendance objective : jusque-là, il n'y avait pas de corps, il n'y avait qu'une poussière de lieux. Mais comment ne pas prêter à chacun de ces corps une intériorité par

Page 1