PRÉFACE XXI
laquelle s'explique tout ce que nous connaissons d'eux, c’est-à-dire leur individualité mécanique? La force est donc le principe des changements de lieux. Elle est située dans le temps, comme le mouvement est situé dans l’espace : elle est un acte dégradé, mis à la portée des phénomènes qu’il doit expliquer. Et si tout mouvement est relatif, puisqu'il exprime le rapport mutuel de deux corps qui se rapprochent ou qui s’éloignent l’un de l’autre, la force doit trouver comme lui à l'intérieur de la science une expression relative. Cependant, elle-même est indivisible; on ne saisit que ses effets: on ne pourrait la saisir dans sa nature propre qu’en l’exerçant. Elle appartient comme le temps au monde de l'esprit. Elle suspend les corps particuliers et le mouvement qui les affranchit à une activité pure; mais elle la diversifie et la répand: elle l’aveugle aussi pour en faire le principe de cette vie qui parcourt un univers dont l’apparition correspond pourtant à la conscience que nous prenons de nos limites. Tel est le double couple de notions par lesquelles nous pensons tour à tour la totalité du monde et l’individualité des phénomènes qui le remplissent. Aïnsi le tout et la partie reçoivent à la fois une forme objective par laquelle ils se présentent à nous comme des données, et une forme subjective hors de laquelle ces données elles-mêmes ne pourraient être pensées; il n’est possible d’embrasser l’infinité de l’espace que dans l’infinité du temps, le mouvement qui divise l’étendue intelligible que par une force qui détermine elle-même la durée.
Mais ce monde de notions n’est pas le monde sensible. Chacune d’elles consiste dans l’un des actes par lesquels l’esprit pose solidairement la distinction mutuelle des éléments, la succession des états, le changement relatif des positions et l’exercice d’une puissance qui réalise ce changement lui-même. Chacun de ces actes a un caractère concret et une fécondité indéfinie. Cependant l’idée d’une donnée ne devient une donnée que par la qualité. Sans elle, nous ne dépasserions pas la dialectique de l’esprit avec lui-même ©. La qualité referme le cycle des notions fondamentales et donne à chacune d’elles une expression sensible. Aïnsi notre effort a été de montrer que la diversité des qualités est réglée, que l’on retrouve en chacune d'elles les différentes étapes de l’intelligibilité essentielle qui appartient au réel.
(?) Et cette dialectique n'aurait ni origine, ni dénoûment, puisque nous penserions nos limites sans les éprouver.
L'opposition du moi et du monde nous conduira à distinguer deux groupes de sens différents les uns des autres et qui pourtant doivent se correspondre. — Parmi les sens externes la vue revêt l’espace de la couleur, l’ouie remplit la durée de la suite des sons. Mais la vue ne nous révèle que des surfaces: le goût nous permet de reconnaître l'étendue interne des corps, la disposition de leurs parties et leur équilibre chimique. De même l’ouie n’atteint que leurs vibrations matérielles, tandis que l’odorat pénètre jusqu’au rythme de leur vie cachée. L’odorat et le goût préparent le passage des sens externes aux sens internes, puisqu'ils nous découvrent l'essence des corps et les confrontent avec l'intimité même de notre être organique et la poussée de nos instincts. Mais la limite qui nous sépare du monde recevra elle-même une double détermination sensible selon que l’on considérera sa face externe, c’est-à-dire le contact qui s'établit entre la surface de notre corps et les objets, ou sa face interne, c’est-à-dire l’équilibre thermique qui se produit entre notre vie et le milieu où elle se développe.
Cependant, s’il est naturel que les sens par lesquels nous percevons le monde qui nous entoure nous révèlent immédiatement ces deux vastes milieux où se déploient l’infinité de son être et l’infinité de son devenir, et où nous devons occuper une place déterminée qui exprime nos limites et nos rapports avec le tout, — comment serait-1l possible que nous connussions le mouvement et la force par lesquels les corps acquièrent leur individualité autrement qu’à l’intérieur de la nôtre, c’est-à-dire dans la conscience de notre activité considérée en tant qu’elle fonde notre indépendance matérielle ? Et comme le goût et l’odorat nous avaient permis de pénétrer dans la substance intime des corps externes et dans leur rythme vital, le sens organique et le sens sexuel nous donnent l'intuition affective la plus profonde de l'intimité de notre être égoiste et de sa liaison avec la suite des générations. De même qu’à chaque degré de cette analyse nous voyons correspondre un sens de l’espace et un sens du temps, le tableau des sens externes et le tableau des sens internes offrent une symétrie dans le passage de la connaissance de la matière au sentiment de la vie ().
(1) On peut prévoir que les qualités externes nous présenteront la réalité sous la forme d’une multiplicité dispersée dans laquelle il faudra encore retrouver un ordre systématique, tandis que les sensibles internes, dont le type est fourni par l’effort, affecteront nécessairement un caractère de concentration et d'unité.