‹ La Dialectique Du Monde SensibleChapitre 8 sur 28 · PRÉFACE XXII · texte numérisé non relu

PRÉFACE XXII

Il y a donc une sorte d'opposition entre l’ordre que nous avons suivi et la direction d’une recherche scientifique. Car nous avons essayé de déduire les données sensibles, tandis que le savant les suppose. Nous avons cherché à justifier leur avènement, leur hétérogénéité et la place qu’elles occupent dans le monde: le savant voit en elles la matière d’une analyse empirique; pour en rendre compte, il réduit leur diversité qu'il s'agissait au contraire pour nous de faire apparaître. Nous partons de l’idée du tout, c’est-à-dire d’une unité active, et nous cherchons à en dériver la multiplicité des parties: la raison de celles-ci est dans le tout qui fonde à la fois leur existence et leur individuation. Le savant ne considère que les relations mutuelles des parties: il les retrouve grâce à l’entendement et par des opérations de synthèse; aussi il tend à dépouiller le réel de la qualité et de la vie qui sont pour nous les termes à la fois primitifs et derniers de la réflexion. Notre méthode est purement psychologique: elle se présente comme une systématisation des résultats de l’introspection; dans chacune de ses démarches elle fait appel à une expérience immédiate et intérieure. Nous envisageons tous les éléments de la représentation du dedans et comme des actes, tandis que le savant les envisage d’abord du dehors et comme des choses: il essaie ensuite d'établir entre celles-ci, par un acte de l'esprit, des relations intelligibles; mais, puisque l’esprit n’est jamais l’objet propre de sa réflexion, et qu’en un sens il ne fait pas partie pour lui du système des choses, les lois qu’il découvre lui paraissent avoir un caractère formel; à mesure qu'il médite davantage sur leur nature, il aperçoit plus clairement ce qu’elles recèlent de convention et d'artifice. Pour nous, au contraire, les opérations de l'intelligence sont des actes révélés par l'expérience psychologique, qui expriment les rapports nécessaires de la partie et du tout, sans lesquels il n’y aurait pas de donné, et qui sont des éléments intégrants du réel.

Cependant, bien qu’elles prennent les choses par les deux bouts, il est impossible que l'intuition analytique du psychologue et la synthèse logique du savant ne viennent pas se rencontrer: car elles cherchent une explication du même monde. L'une essaie de saisir directement l'être lui-même à la fois dans sa plénitude et dans la multiplicité réglée de ses formes; l’autre s'efforce de le

reconstruire par la relation. Mais il y a une certaine interpénétration entre ces deux méthodes, du moins s’il est vrai que l’une, en dérivant de l’unité de l'être la diversité des parties, accuse nécessairement la solidarité de celles-ci et que l’autre, en les reliant entre elles par des lois, appelle par là à l’existence un tout où elles prendront place. Les lois formelles de la science, en s’adaptant au sensible, le réduisent à un ordre grâce auquel l’entendement conçoit son unité abstraite; elles nous fournissent par là un fil conducteur dans l'interprétation de la qualité; et c’est seulement lorsqu'il nous manque, c’est-à-dire lorsque le sensible comme tel doit être reconnu dans l'originalité qui lui est propre, qu’une analyse indépendante devra chercher à le suggérer par un procédé évocateur qui confinera plus, si l’on nous permet cette expression, à la poésie qu’à la science.

Bien que la recherche scientifique ait seulement pour objet les relations et les phénomènes et qu’elle se soit toujours désintéressée des choses elles-mêmes et de l'absolu, on ne peut s'empêcher, semblet-il, de lui demander de nous faire connaître ce qui est. Aussi la doctrine de l’universelle relativité, en reparaissant récemment à l’intérieur même de la science avec la plus grande puissance d’affirmation, a pu donner l’impression d’une nouveauté absolue et on a pu croire qu’elle allait renverser définitivement les entreprises de la métaphysique, ou du moins changer profondément leur orientation. Jusqu'à nos jours les relativistes se bornaient à soutenir soit que l'évaluation du changement et de l’immobilité varie selon le repère arbitraire que l’on adopte, soit que les objets de la connaissance n'ont de sens qu’à l'égard d’un sujet, soit que, tous les phénomènes étant successifs, nous percevons leur rapport mutuel et non par leur nature. Ils admettaient, depuis Héraclite, l'existence d'un changement qui entraîne tous les êtres et les repères mêmes par lesquels on le mesure. Toutefois, si le temps est le principe de tout ce qui varie, ne faut-il pas qu’il échappe lui-même à la relativité? Aïnsi on croyait qu'il y a entre les états du monde un ordre unique, qu’ils s’écoulent suivant le même sens, qu’on peut établir des simultanéités absolues dans chacune des étapes du devenir et qu’il existe un vieillissement constant de tout l’univers. Et le temps emportait tous les phénomènes dans un même flux, mais formait le soutien permanent de leur fugitivité.

Bien que les nouvelles théories physiques se présentent à nous comme une interprétation mathématique de l'optique et de l’électro-

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