‹ La diction française par les textesChapitre 12 sur 104 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

« Mais, allez-vous me dire, vous nous faites là, Monsieur^ un tableau bien noir. Tout le monde parle donc déplorablement en France? » Non ! il y a fort heureusement d'honorables exceptions; et je les enregistre avec d'autant plus de plaisir qu'elles confirment la règle que je vous expose : « Il faut apprendre la diction », puisque ceux qui parlent bien l'ont apprise.

Comme les orateurs que nous venons de voir à l'œuvre — et dans quelles déplorables conditions î — auraient gagné à cette étude! Et concluons que si l'on parle médiocrement aujourd'hui, c'est que l'on ne s'exerce pas comme il conviendrait de le faire. Je ne suis pas le premier à m'en plaindre. Got, dont le nom ne vous est pas inconnu, qui a été une des plus grandes gloires de la Comédie-Française, et qui occupa une chaire de diction à l'École normale supérieure, écrivait en 1880, en parlant de la diction : « Un art si invraisemblablement ignoré jusqu'ici ».

Et avant lui déjà, vers 1860, des journalistes, des membres de l'Enseignement ou de l'Institut déploraient l'absence de cet enseignement dans l'école, et le réclamaient.

Il y eut indiscutablement vers cette époque un élan très heureux vers un progrès que beaucoup jugeaient nécessaire, et l'on imprima souvent d'excellents arguments. Beaucoup plus récemment, Ernest Legouvé, délicieux lecteur, qui lui aussi avait gardé de nombreuses relations au théâtre, fit paraître deux charmants volumes dont je vous recommande la lecture en passant : VArt de Dire et l'Art de la Lecture.

11 fut du reste chargé, ainsi que Got dont je vous ai cité le nom déjà, de faire un cours de diction à l'École normale supérieure. Et nombreux sont les anciens normaliens, devenus professeurs ou proviseurs, qui pourront vous dire quelle utilité et quel agrément ils ont retirés de cet enseignement. Cette introduction de l'art de bien dire dans les études des futurs maîtres de l'Enseignement secondaire n'est-elle pas assez éloquente ?

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Malheureusement, si quelques privilégiés purent bénéficier des leçons de Legouvé et de Got, les choses n'avancèrent pourtant pas sensiblement au point de vue des résultats pratiques. C'est que cette étude doit être faite au lycée même où sont réunis les futurs normaliens et autres agrégés, les avocats, hommes politiques, diplomates, orateurs et conférenciers de demain. C'est qu'aussi — à mon sens — ces résultats pratiques ne peuvent se produire que si les notions indispensables touchant l'étude qui nous intéresse sont connues des élèves au moment même où ils se forment et prennent leurs habitudes.

Je m'explique : quel est, à proprement parler, le rôle de tous vos maîtres, qui, avec tant de compétence et de dévouement, dirigent vos études? Est-ce uniquement de vous faire connaître toutes les matières inscrites à vos programmes d'examens ?

Évidemment c'est un de leurs buts. Mâ^s ils ont aussi des vues plus hautes : ils veulent que le jour où voiïs serez livrés à vous-mêmes, et où il vous faudra comprendre, juger, goûter, sentir, agir sans le secours de personne, vous ayez à votre disposition immédiate toutes les ressources de vos facultés développées. Et quand, plus tard, vous relirez, par exemple, une page de tel auteur, qui peut-être encore aujourd'hui vous semble surtout un encombrant prétexte à de fâcheux devoirs et à des leçons trop longues, vous serez émerveillés de l'aimer et de vous plaire infiniment en sa compagnie. C'est qu'entre le moment dont je vous parle et celui où vous êtes, votre intelligence, votre imagination, votre sensibilité, votre goût se seront aiguisés à votre insu. Alors, vous vous souviendrez de vos maîtres, et les joies que vous éprouverez seront leur plus belle et leur véritable récompense.

Le lycée vous donne des connaissances, sans doute ; mais il vous donne surtout des instruments précieux, des armes, que vous possédiez avant d'y entrer, c'est bien évident, mais dont vous n'auriez jamais connu le prix si l'on ne vous avait aidés à vous en servir. Or, comparez-vous, s'il vous plaît, à des jeunes gens moins heureux qui, livrés à eux-mêmes dan,*^

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