‹ La diction française par les textesChapitre 45 sur 104 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le premier effort à faire dans l'expression doit tendre au naturel. L'important est, en effet, de parler juste, et de se dégager de toutes les inflexions récitées et conventionnelles que tout le monde connaît. Nous ne demandons pas à l'élève de dire les morceaux qui suivent avec autant de simplicité qu'il parle dans la vie quotidienne. iMais chaque fois qu'il se surprendra une inflexion musicale dont le dessein serait ridicule dans la conversation, il devra la bannir, et en chercher de nouvelles jusqu'à ce qu'il en trouve une (1) qui le satisfasse.

Il ne faudra pas craindre, dans les débuts, d'ajouter — à haute voix d'abord, mentalement ensuite, — des mots d'usage courant et ordinaire. Ces mots, précédant ou suivant le texte interprété, faciliteront la recherche du naturel.

Disons, enfin, que la simplicité est indépendante de la vulgarité contre laquelle l'élève devra toujours se mettre en garde.

Commençons par ua dialogue où l'élève trouvera peut-être plus facilement le naturel.

1'' Exercice.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Que voulez-vous que je vous apprenne?

(1) C'est une erreur en effet de croire qu'il n'e^t qu'une inflexion juste et naturelle à trouver : « Il y a peut-être une perfection ; en tous cas il y a cent manières de s'en approcher. » (Rkgnieb.)

M. JOURDAIN

Apprenez-moi Torthographe.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Très volontiers.

M. JOURDAIN

Après, vous m'apprendrez Talmanach, pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en philosophe, il faut commencer, selon Tordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des lettres et de la diirérente manière de les prononcer toutes. Et là-dessus j'ai à vous dire que les lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu'elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu'elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix : A, £, /, 0, U.

M. JOURDAIN

J'entends tout cela.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voix A se forme en ouvrant fort la bouche : A.

M. JOURDAIN

A, A. Oui.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voix E se forme en rapprochant la mâchoire d'en bas de celle d'en haut : A^E.

M. JOURDAIN

A^ E^ A, E. Ma foi, oui. Ah ! que cela est beau!

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Et la voix /, en rapprochant encore davantage les mâchoires l'une de l'autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles : .1, E^ I. .

A^ E^ /, /, /, /. Gela est vrai. Vive la science !

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voix 0 se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas : 0.

M. JOURDAIN

0, 0. Il n'y a rien de plus juste : .1, E, /, 0, /, 0. Gela est admirable : /, 0, /, 0.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

L'ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un 0.

M. JOURDAIN

0, 0, O. Vous avez raison : 0. Ah! la belle chose que de savoir quelque chose !

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

La voix U se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en

dehors, les approchant aussi Tune de Tautre, sans les joindre tout à fait : U.

M. JOURDAIN

U^ u. Il n'y a rien de plus véritable : U.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue, d'où vient que si vous la voulez faire à quelqu'un et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.

U^ U. Cela est vrai. Ah ! que n'ai-je étudié plus tôt, pour savoir tout cela !

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Demain, nous verrons les autres lettres, qui sont les consonnes.

M. JOURDAIN

Est-ce qu'il y a des choses aussi curieuses qu'à celles-ci?

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Sans doute. La consonne D par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au-dessus des dents d'en haut : Da.

M. JOURDAIN

Z>a, Da. Oui! Ah! les belles choses! les belles

choses !

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

L'F, en appuyant les dents d'en haut sur la lèvre de dessous : Fa.

M. JOURDAIN

Fa^ Fa, C'est la vérité. Ah! mon père et ma mère, que je vous veux de mal !

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Et VR en portant le bout de la langue jusqu au haut du palais; de sorte qu'étant frôlée par l'air qui sort avec force, elle liii cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement : /?, Ba. Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.

M. JOURDAIN

Je vous prie. Au reste, il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d'une personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m'aidassiez k lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Fort bien !

M. JOURDAIN

Cela sera galant, oui.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Sans doute./ Sont-ce des vers que vous lui voulez écrire?

M. JOURDAIN

Non, non, point de vers.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Vous ne voulez que de la prose ?

M. JOURDAIN

Non, je ne veux ni prose, ni vers.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Il faut bien que ce soit l'un ou Tautre.

Pourquoi?

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Par la raison, monsieur, qu'il n'y a, pour s'exprimer, que la prose ou les vers.

M. JOURDAIN

Il n'y a que la prose ou les vers?

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Non, monsieur. Tout ce qui n'est point prose est vers, et tout ce qui n'est point vers est prose.

M. JOURDAIN

Et comme Ton parle, qu'est-ce que c'est donc que cela?

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

De la prose.

M. JOURDAIN

Quoi! quand je dis : Nicole^ a pj)ortez-inoi mes pantoufles^ et me donnez ?non bonnet de nuit^ c'est de la prose?

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Oui, monsieur.

DU iNATUREL. 67

M. JOURDAIK.

Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose, sans que j'en susse rien ; et je vous suis le plus oblig-é du monde de m'avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un billet : Belle marquisey vos beaux yeux me font mourir d'amour: mais je voudrais que cela fût mis d'une manière g^alante, que cela fût tourné gentiment.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres, que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d'un...

M. JOURDAIN

Non, non, non, je neveux point cela. Je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font ?nourir d'amour.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Il faut bien étendre un peu la chose.

M. JOURDAIN

Non, vous dis-je. Je ne veux que ces seules paroles-là dans le billet, mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour. Ou bien : D'amour mourir me font, belle marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d'amour me font, belle marquise, mourir. Ou bien :

Mourir vos beaux yeux, belle marquise, d'amour me font. Ou biea : Me font vos yeux beaux mourir, belle marquise, d'amour.

Mais de toutes ces façons-là, laquelle est la meilleure?

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Celle que vous avez dite : Belle marquise, vos beaux yeux me font mourir d'amour.

M. JOURDALX.

Cependant je n'ai point étudié, et j'ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.

LE MAITRE DE PHILOSOPHIE

Je n'y manquerai pas.

(Molière, Le Bourgeois gentilhomme, acte ll,sc. vi.)

Attaquons-nous maintenant à des morceaux d'une certaine longueur. Nous recommandons à l'élève de les briser, et de les réduire à une succession de phrases pensées, les unes après les autres, au lieu d'en faire d'horribles tirades incompréhensibles pour l'auditeur.

L'important est de ne pas se presser, et de placer çà et là quelques temps (1) d'arrêt.

(l) « Souvenez-vous de ne rien précipiter, d'animer tout, et de mettre de grands temps.» (Voltaire, Correspondance, décembre 1730.)

2^ Exercice.

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