‹ La diction française par les textesChapitre 47 sur 104 · THOUVENIN · texte numérisé non relu

THOUVENIN

Et je les choisis encore... Eh bien, mon ami me disait, comme vous en un moment d'expansion, qu'il avait dans cette carrière, encore plus discréditée, mais bien plus émouvante que celle de séducteur, qu'il avait éprouvé des voluptés d'une finesse inexplicable. Il me disait que, quand il sierrait la main d'un camarade, d'un ami, qu'il le faisait parler, qu'il entrait dans sa confiance, qu'il surprenait ses secrets, qu'il allait le dénoncer, qu'il le voyait surveillé, arrêté, emprisonné, déporté, sans que l'autre le soupçonnât une minute; quand il allait ensuite le visiter dans sa prison, qu'il assistait à ses dernières entrevues avec sa femme et ses enfants, qu'il faisait semblant de pleurer avec lui, qu'il recevait les dernières confidences et les dernières recommandations de ce malheureux qui ne se doutait de rien, mon ami me disait qu'il avait là des sensations auprès desquelles les vôtres ne doivent être que de simples balivernes.

Cependant, la plus grande sensation qu'il ait eue, je crois— il est vrai qu'elle a été la dernière^ — c'est la nuit où il s'est trouvé pris dans une rue obscure et déserte en apparence, entre quatre gaillards qui l'attendaient dans l'ombre et qui l'ont assommé. Il a dû avoir là quelques minutes... supérieures, qui vous manquent encore, mais que je vous souhaite de tous mes vœux. (A. Dumas fils, Denise, acte, I, se. ii, Calmann Lévy, éd.)

¥ Exercice.

La mairie se trouvant à une demi-lieue de la ferme, on s'y rendit à pied, et l'on revint de même une fois la cérémonie faite à l'église. Le cortège, d'abord uni par une seule écharpe de couleur qui ondulait dans la campagne, le long de l'étroit sentier serpentant entre les blés verts, s'allongea bientôt et se coupa en groupes différents, qui s'attardaient à causer. Le ménétrier allait en avant avec son violon empanaché de rubans à la coquille ; les mariés venaient ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et les enfants restaient derrière, s'amusant à arracher les clochettes des brins d'avoine, ou à se jouer entre eux, sans qu'on les vît. La robe d'Emma, trop longue, traînait un peu par le bas; de temps à autre, elle s'arrêtait pour la tirer, et alors délicatement, de ses doigts gantés, elle enlevait les herbes rudes avec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mains vides, attendait qu'elle eût fini. (G. Flaubert, Madame Bovary, Charpentier, éd.)

5^ Exercice.

C'est alors que j'imaginai de me venger sur le mobiher. C'était malin; très mahn même, puisque le jour où d'un coup de tabouret je fis voler en éclats le

miroir de l'armoire à g-lace, tu restas muette d'ahurissement, de quoi j'éprouvai une joie telle qu'en moins de six semaines j'immolai sans regret, à mon ardente soif de silence, deux chaises, le pot à eau, le casier à musique, la lampe, la pendule, la soupière et le buste de ton oncle Arsène (orgueil de notre humble salon). Le fâcheux est, ô Valentine, qu'il n'en soit pas du mobilier comme du phénix qui renaît de ses cendres. La perspective d'avoir à en acheter d'autre me gâta vite l'âpre jouissance que je goûtais à casser les meubles; une fois encore je dus chercher autre chose. Seulement quoi? M'en aller? Peut-être. Mais où aller? Car tout est là. Je commençais à désespérer quand le ciel me suggéra l'idée de te faire désormais, purement et simplement, payer de ta poche tes fautes; solutionheureuse, j'ose le croire, définitive en tout cas, et à laquelle je m'arrête. De cette heure donc, tu peux en toute tranquilité, forte du serment que je te fais de ne me plus mettre en colère sous quelque prétexte que ce soit, donner libre cours aux élans de ton infernal caractère. Quoi que tu dises, quoi que tu fasses, tu n'auras de moi ni une chiquenaude, ni le moindre rappel à l'ordre : je mettrai cela sur la note, simplement. Tu paieras à la fin du mois. Hurle, braille, rugis, vocifère, fais du scandale tout, ton soûl, trouble tant que tu voudras le repos des voisins ; tu n'as à t'occuper de rien : tu paieras à la fin du mois. Plus de querelles, j'en ai assez. Plus de pugilats, j'en suis las. Énergiquement déterminé à avoir la paix chez moi et ne l'ayant pu obtenir ni par les bons procédés, ni par les moyens extrêmes, je prends le parti de l'acheter avec tes propres deniers, chose qui ne fût point arrivée si tu me l'avais donnée pour rien. J'ai dit. Je ne te retiens plus. Bonjour. Tu peux t'en retourner à tes occupations. Je

suis au désespoir de te quitter si vite, mais le devoir m'appelle, l'heure me presse et mon journal n'attend pas. fCouRTELiNE, Ltt Pttîx cfies soi, Flammarion, éd.)

6' Exercice.

Tandis qu'il (1) se promenait autour des tables qu'il avait fait dresser dans tous ses appartements pour nourrir les infortunés habitants de la campagne, il vit un paysan, jeune encore, qui ne mangeait point et qui paraissait profondément affligé. Fénelon vint s'asseoir à ses côtés pour le distraire; il lui dit qu'on attendait des troupes le lendemain, qu'on repousserait les ennemis et qu'il retournerait bientôt dans son village. « Je n'y retrouverai plus ma vache, répondit le paysan : ce pauvre animal me donnait beaucoup de lait, et nourrissait mon père, ma femme et mes enfants. » Fénelon promit alors de lui donner une autre vache, si les soldats enlevaient la sienne. Mais, après avoir fait d'inutiles efTorts pour le consoler, il voulut avoir une indication précise de la chaumière qu'habitait ce paysan à une Heue de Cambrai : il partit ensuite à dix heures du soir à pied avec un seul domestique ; il se rendit à ce village, ramena lui-même la vache à Cambrai vers le milieu de la nuit et alla sur-le-champ en donner avis à ce pauvre laboureur. (Maury.)

Un jour je voyageais en Calabre. C'est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne et en veulent surtout aux Français. De vous dire pourquoi, cela serait long : il suffit qu'ils nous haïssent à

(1) Fénelon.

mort, et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains.

... Il était nuit noire quand nous arrivâmes près d'une maison fort noire. Nous y entrâmes, non sans soupçon ; mais comment faire? Là nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot on nous invita... Nos hôtes avaient bien mines de charbonniers; mais la maison, vous l'eussiez prise pour un arsenal. Ce n'étaient que fusils, pistolets, sabres, couteaux et coutelas.

Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi. Mon camarade, au contraire, il était de la famille; il riait, il causait avec eux... Enfin il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mît au chevet de son lit; il ne voulait point, disait-il, d'autre traversin. ,

Le souper fini, on nous laisse ; nos hôtes couchaient en bas, nous dans la chambre haute où nous avions mang-é. Une soupente élevée de sept ou huit pieds, où l'on montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait; espèce de nid dans lequel on s'introduisait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute l'année. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise; moi, déterminé à veiller, je fis bon feu, et m'assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand, sur l'heure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer, et prêtant l'oreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai ces propres mots du mari : « Eh bien ! enfin, voyons, faut-il les tuer tous deux? » A quoi la femme répondit : « Oui. » Et je n'entendis plus rien.

Que vous dirai-je? Je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant....

Au bout d'un quart d'heure, qui fut long-, j'entendis sur l'escalier quelqu'un, et, par la fente de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ses grands couteaux. Il montait, sa femme derrière lui, moi derrière la porte : il ouvrit; mais avant d'entrer il posa la lampe, que sa femme vint prendre, puis il entra pieds nus, et elle dehors lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : « Doucement, va doucement. » Quand il fut à l'échelle, il monte, son couteau dans les dents, et, venu à la hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu, offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de l'autre... Ah! cousine.... il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se referme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions.

Dès que le jour parut, toute la famille, à g-rand bruit, vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé.

On apporte à mang-er. on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre. En les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles mots : « Faut-il les tuer tous deux? » Et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait. (Paul-Louis- GôuRiER, Lettres.)

8« Exercice.

Un ami de sa famille [il s'agit de Bossuet], le marquis de Feuquières, parla, un jour, de lui à l'Hôtel de Ram-

bouillet, disant connaître un jeune homme élève de philosophie au collèg-e de Navarre, qu'il se faisait fort d'amener et de soumettre à l'expérience suivante : on l'enfermerait dans une salle, sans aucun livre, sans papier, et, sur un sujet donné, une demi-heure après, le jeune orateur improviserait un sermon. Cet enfant, car il avait seize ans, c'était Bossuet. On le soumit à l'expérience, et il émerveilla les gens par la façon dont il improvisa, en effet, un sermon, sur un sujet donné, sans aucune préparation, après un quart d'heure de soUtude. Le fait nous a été conservé par Voiture; et comme ce curieux sermon avait eu lieu vers onze heures du soir. Voiture en termina le récit par ce trait : « Je n'ai jamais entendu prêcher ni si tôt, ni si tard ! »

En ce même temps Bossuet qui devait dire plus tard pis que pendre du théâtre, et, en particulier de Molière, Bossuet alla au théâtre. 11 alla entendre les trag-édies de Corneille, afin de se perfectionner dans l'art spécial de la voix parlée, l'art de l'articulation, du g^este, de la physionomie, de la diction. (J. Richepin, Conférence sténographiée, publiée par Les Annales.)

9^ Exercice.

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