‹ La diction française par les textesChapitre 48 sur 104 · DÉBUTS DE DÉMOSTHÈNE · texte numérisé non relu

DÉBUTS DE DÉMOSTHÈNE

Les efforts qu'il fit pour corriger le défaut naturel qu'il avait dans la langue et pour se perfectionner dans la prononciation paraissent presque incroyables, et font bien voir qu'un travail opiniâtre surmonte tout. Ilbég-ayait à un point qu'il ne pouvait exprimer certaines lettres, entre autres celle qui commence le nom de l'art qu'il étudiait, et il avait l'haleine si courte qu'il ne pouvait suffire à prononcer une période entière sans s'arrêter.

Il vint à bout de vaincre tous ces obstacles en mettant dans sa bouche de petits cailloux, en prononçant ainsi plusieurs vers de suite à haute voix sans sinterrompre, et cela même en marchant, et en montant par des endroits fort roides et fort escarpés ; en sorte que dans la suite nulle lettre ne l'arrêta, et que les plus long-ues périodes n'épuisaient plus son haleine. Il fit plus : il allait sur le bord de la mer, et dans les temps que les flots étaient le plus violemment ag-ités, il y prononçait des harangues pour s'apprivoiser, par le bruit confus des flots, aux émeutes du peuple et aux cris tumultueux des assemblées. Démosthène ne prit pas moins le soin du geste que de la voix. Il avait chez lui un grand miroir, qui était son maître pour l'action, et devant lequel il déclamait avant que de parler en public. Pour se corriger d'un défaut qu'il avait contracté par une mauvaise habitude, qui était de hausser continuellement les épaules, il s'exerçait debout dans une espèce de tribune fort étroite où pendait une hallebarde, afin que, si dans la chaleur de l'action ce mouvement venait à lui échapper, la pointe de cette hallebarde lui servit d'avertissement et de punition tout ensemble. Il fut bien payé de toutes ses peines, puisque ce fut par ce moyen qu'il porta l'art de déclamer au plus haut degré de perfection où il puisse aller. (Rollin.)

10' Exercice.

L'orateur qui aspire à la perfection fera donc entendre une voix forte, s'il doit parler avec véhémence; douce, s'il est calme ; soutenue, s'il traite un sujet grave; touchante,'s'il veut attendrir. Et quel admirable instrument que la voix, qui des trois tons, l'aigu, le grave et Je moyen, forme dans le chant cette riche variété, cette

élégante harmonie! Dans le discours, il y a peut-être aussi je ne sais quel chant que la prononciation dissimule ; non ce chant musical des rhéteurs phrygiens et cariens.dans leurs péroraisons, mais celui dont veulent parler Démosthène et Eschine, quand ils se reprochent l'un à l'autre leurs inflexions de voix, et quand Démosthène même accorde à son rival une voix douce et sonore. Une remarque à faire dans cette étude, c'est que la nature, comme pour régler elle-même l'harmonie de nos discours, nous enseigne à élever la voix sur une syllabe de chaque mot (1), mais sur une seule, dont la place n'est jamais en deçà de la troisième avant-dernière. L'art, pour le plaisir de l'oreille, imitera la nature. L'orateur doit désirer une belle voix ; mais s'il ne peut se la donner, il peut au moins cultiver et fortifier la sienne. Celui dont nous voulons faire le plus éloquent des hommes étudiera donc les variations et les cadences de la voix; il en parcourra, dans le bas et dans le haut, tous les tons et tous les degrés.

Il réglera aussi ses mouvements, et il ne se permettra rien de superflu dans son action (2) ; qu'il tienne le corps droit et élevé ; il peut faire quelques pas, mais rarement et sans trop s'écarter; qu'il évite encore plus de courir dans la tribune. Il ne gesticulera pas avec les doigts; il ne s'en servira que pour battre la mesure (3). Enfin, qu'il règle tous les mouvements du corps, qu'il leur laisse toujours de la dignité. On étend le bras quand on parle avec force ; on le ramène quand le ton est plus modéré. Le visage, après la voix, a le plus de pouvoir dans cette

(1) L'élève aurait tort de vouloir suivre les préceptes de Cicéron sur ce point. Il n'est ici question que de la langue latine.

(2) Nous dirions aujourd'hui : dans sa ï'-nue.

(3) Cicéron fait-il allusion ^u geste semblable à celui d'un chef d'orchestre dont quelques personnes accompagnent l'expression d'une langue très rythmée?

partie de l'éloquence : quelle dig-niié, quelle g-râce n'y ajoute-t-il pas I Mais il ne faut ni affectation, ni grimace. Réglez avec le même soin le mouvement des yeux ; car si le visag^e est le miroir de Tâme, les yeux en sont les interprètes. Ils exprimeront, suivant la nature des pensées, la tristesse ou la joie. (Cicéron, Orator^ X., trad. Le Clerc, Hachette, éd.)

Page 1