DANDIN
Du repos? Ah! sur toi tu veux régler ton père. Crois-tu qu'un juge n'ait qu'à faire bonne chère, <ju'à battre le pavé comme un tas de galants, Courir le bal la nuit, et le jour les brelans? L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense. Chacun de tes rubans me coûte une sentence.
Ma robe vous fait honte. Un fils déjuge ! Ah ! fi !
Tu fais le gentilhomme : hé! Dandin, mon ami,
Reg-arde dans ma chambre et dans ma garde-robe
Les portraits des Dandin ; tous ont porté la robe ;
Et c'est le bon parti. Compare, prix pour prix,
Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis ;
Attends que nous soyons à la fin de décembre.
Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.
Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés,
A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés,
Le manteau sur le nez ou la main dans la poche,
Enfin, pour se chaufl'er, venir tourner ma broche?
Voilà comme on les traite. Eh ! mon pauvre garçon.
De ta défunte mère est-ce là la leçon?
La pauvre Babonnette! Hélas! lorsque j'y pense,
Elle ne manquait pas une seule audience.
Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta,
Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta ;
Elle eût du buvetier emporté les serviettes,
Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.
Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va,
Tu ne seras qu'un sot.
(Racine, Les Plaideurs, acte l, se. iv.)
4*^ Exercice.
Voici maintenant le couplet fameux où Clitandre, après avoir spirituellement tenu tête à Trissotin, s'échauffe malgré lui et ne résiste pas au désir qu'il a d'attaquer franchement son adversaire et ses « confrères ». Les premiers vers i^e sont encore que spirituels et railleurs, mais le ton devient rapi-. dément net et mordant.
CLITANDRE
Je vois votre chagrin, et que, par modestie.
Vous ne vous mettez point, monsieur, de la partie ;
Et, pour ne vous point mettre aussi dans le propos,
Que font-ils pour l'État, vos habiles héros ?
Qu'est-ce que leurs écrits lui rendent de service,
Pour accuser la cour d'une horrible injustice
Et se plaindre en tous lieux que sur leurs doctes noms
Elle manque à verser la faveur de ses dons ?
Leur savoir à la France est beaucoup nécessaire !
Et des livres qu'ils font la cour a bien affaire !
Il semble à trois g-redins, dans leur petit cerveau,
Que, pour être imprimés et reliés en veau,
Les voilà dans l'État d'importantes personnes ;
Qu'avec leur plume ils font les destins des couronnes;
Qu'au moindre petit bruit de leurs productions
Ils doivent voir chez eux voler les pensions ;
Que sur eux l'univers a la vue attachée ;
Que partout de leur nom la gloire est épanchée ;
Et qu'en science ils sont des prodig-es fameux ;
Pour savoir ce qu'ont dit les autres avant eux,
Pour avoir eu trente ans des yeux et des oreilles,
Pour avoir employé neuf ou dix mille veilles
A se bien barbouiller de grec et de latin
Et se charger l'esprit d'un ténébreux butin
De tous les vieux fatras qui traînent dans les livres ;
Gens qui de leur savoir paraissent toujours ivres ;
Riches, pour tout mérite, en babil importun ;
Inhabiles à tout, vides de sens commun,
Et pleins d'un ridicule et d'une impertinence
A décrier partout l'esprit et la science (i).
(Molière, Les Femmes savantes^ act. IV, se. m.)
Les morceaux qui suivent sont extraits de plaidoyers contemporains. L'éloquence judiciaire est en effet un des
(1) Entendez : à faire décrier partout le véritable esprit, qui n'a aucune ressemblance avec le vôtre, et la véritable science. Le mépris ne doit donc pas porter sur ces deux mots.
genres où la netteté et la vigueur trouvent le plus souvent place. C'est aussi aux élèves qui se destinent au barreau que nous recommandons le plus instamment l'étude de ces passages. Un avocat n'a pas le droit de manquer de force ni de conviction.
5e Exercice.
Vous allez rendre à ces deux hommes, contre lesquels l'accusation n'a pu formuler aucune preuve précise et convaincante, l'honneur et la liberté.
Honnêtes gens, jurés impartiaux, assoiffés de justice et de vérité, vous ne pouvez pas dire que les accusés ont volontairement, sciemment commis un crime !
Vous n'avez pas à jug-er les opérations; vous n'avez pas à vous préoccuper des questions attristantes ou irritantes qui sont absolument étrangères au procès soumis à votre souveraine décision.
Boisleux n'est pas poursuivi pour imprudence, pour légèreté, pour maladresse. L'abus opératoire, s'il existe, n'est pas puni par notre code pénal. Eh bien I si vos lois sont mal faites, changez-les I Si votre code contient des lacunes, complétez-le ! Modifiez et rajeunissez vos vieux codes vermoulus qui craquent de toutes parts, élargissez les fissures qui se produisent dans l'antique édifice judiciaire pour laisser pénétrer la lumière et le progrès !
Mais ne punissez pas des hommes pour un crime qu'ils n'ont pas commis î (M^^ Henri Robert, Assises, Seine, 1897, Librairie générale de Droit et de Jurisprudence.)
6«^ Exercice.
Pour quelle raison tous ces actes incriminés ne sontils pas retenus? Pour quelle raison ? Ah! il a fallu tout le talent de M. le procureur général pour que l'argument, dont on s'est servi, ait pu se produire dans cette G. Le Roy. — La Diction. 6
enceinte. On a reculé devant le surcroît de peine qui en serait résulté pour la justice, devant le temps qu'il aurait fallu dépenser pour tout examiner, tout discuter ! Comment ! la justice a peur de se fatigpuer? Gomment! les hommes consciencieux, qui nous écoulent, n'auraient pas le temps de tout voir?
Ah î voyez-vous, le cercle dans lequel vous vous êtes enfermés vous gêne, je le comprends ; alors vous brisez le cercle; vous voulez en sortir pour parler des faits dont vous n'avez pas le droit de parler, et vous ne voyez pas que, en brisant le cercle, vous perdez votre accusation. Le système de l'accusation serait vraiment trop commode ; en levant toutes les barrières, elle pourrait nous Jeter dans toutes les suppositions possibles. Tout est de droit strict ici, messieurs. (Lachaud, Affaire G iblain. Charpentier éd.)
7*^ Exercice.
Jusqu'à présent, on avait cru que l'expert était un homme de science, qui ne connaissait rien en dehors de la science; que les témoignages ne lui appartenaient pas ; quïl n'avait pas à apprécier les correspondances ; qu'il n'avait qu'à examiner le cadavre, qu'à faire ses expériences chimiques et qu'en dehors de cela il n'était plus compétent. Sillui faut, pour arrivera des conclusions certaines, tous les éléments du débat dont vous êtes juges, permettez-moi de le dire, ce ne seraplus un expert, mais un juré qui prononcera avant vous; et, je le dis bien respectueusement, c'est la première fois que j'ai vu des experts prononcer en jurés sur des faits qui ne leur sont pas d'ailleurs complètement connus. Et voici pourquoi ils ne leur sont pas complètement connus : c'est parce que le débat oral a une certaine importance dans les affaires criminelles. Les dépositions des témoins peuvent se mo-
dificr, lesexplicalionsdonnéesàraudiencesont de nature à changer la physionomie des affaires. Telle lettre incompréhensible y reçoit sa véritable signification. J'ai le droit de m'étonner et de dire que ces conclusions étaient si difficiles à prendre que les savants et honorables experts ont été embarrassés et qu'ils n'ont pas trouvé dans leur science seule la possibilité d'une convictioi* certaine : ils n'ont pas fait uniquement de la science, ils ont fait de la discussion. Leur rapport porte avec luimême, ce que j'en ai fait connaître le démontre, la preuve de la difficulté de cette affaire. -(Laghaud, Affaire La Pommerais, 1860, Charpentier, éd.).
8' Exercice.
Troppmannri'ajamais eu d'enfance, jamais de jeunesse. On se rappelle la fixité de ses idées ; le propos qu'il tenait à l'un de ses camarades n'est-il pas significatif? A dix-sept ou dix-huit ans il est obsédé par des idées fixes! Il a lu un livre qui l'a exalté et qui a perdu sa raison chancelante. Il a lu le Juif-errant^ un roman d'Eugène Slïe. Ce hvre est §a lecture favorite, ordinaire ; on y voit que la fortune de Rennepont, deux cent douze millions, est convoitée par Rodin, qui pour s'en emparer fera disparaître la famille entière! Six personnes meurent d'une mort violente! Voilà les livres de ses jours et de ses nuits! Son cerveau est atteint par ses lectures, il devient malade, et Troppmann dit à un camarade : « Quand on lit beaucoup de romans, on s'endort avec; quand on n'en lit qu'un seul, on en rêve, on a une idée fixe. » L'idée fixe chez Troppmann est devenue l'idée horrible, le massacre de huit personnes. Les hommes de science pourront vous le dire, vous avez devant vous un être particulier; voyez-le; étudiez-le; détournez vos yeux des
victimes et jugez l'accusé. Voyez-le bizarre jusque dans sa structure; voyez ses bras ; voyez ses mains; quelqu'un, hier, me disait : «Voyez-le, voyez son attitude, il y a du fauve dans cet homme. » Eh bien ; si vous avez affaire à une bête féroce, il faut la museler et non la tuer (1).
C'est ma conscience, qui parle, et quand j ai Thonneur d'accomplir un devoir, je plains ceux qui ne comprennent pas le respect qu'on doit à mon ministère. (Lachaud^ Affaire Troppmann^ Charpentier, éd.)
Ah I prenez garde! Messieurs les jurés, ne vous laissez pas égarer par cette harangue entendue de ce côté de la Cour d'assises! Il eût semblé, à vous entendre, monsieur l'avocat général, que la société était en péril, et votre talent seul a révélé des impressions que personne ne soupçonnait. Lutter avec vous au point de vue oratoire est impossible, mais ce n'est pas de lutte oratoire qu'il s'agit ici. 11 s'agit uniquement de la recherche de la vérité, du droit, des principes des matières spéciales qui vous occupent, de la justice dont vous êtes tous épris, vous comme moi; vous, jurés, parce que vous êtes la plus haute des juridictions, celle qui est sans appel, celle aussi qui est la plus sociale : vous êtes les pairs, les égaux de cet homme !
Vous, parce que vous avez prêté un serment admirable entre tous qui vous ordonne à l'heure actuelle de laisser de côté les bruits du dehors, les calomnies, les vilenies, les lâchetés répandus par des feuilles assoitîées de renseignements sur le compte de l'accusé. Ici la loi calme veut que je parle et vous ordonne de m'écouter, de me suivre
(1) Ici des protestations se firent entendre, ce qui motiva la lière réplique qui suit.
pias à pas, comme. elle vous ordonnait d'écouter M. Tavo-cat général. Et lorsque cette aiïaire vous sera apparue sous son vrai jour, telle qu'elle est, vous direz avec moi — je le lis sur vos visages — qu'on lui a tout pris : son passé a disparu, son avenir est brisé ; il lui reste une chose : son honneur! Je vous défends d'y toucher !
Ah! certes, la curiosité malsaine a été satisfaite. Quel beau drame, en effet, offert au Tout-Paris sceptique ! Une femme morte! Un amant suicidé! De là à accueiUir les cartes postales diffamatoires, les dénonciations de toutes sortes, il n'y a eu qu'un pas ; personne ne s'en est privé. C'est beau, la lâcheté humaine! alors surtout que ceux qui sont attaqués ne peuvent pas se défendre et que ceux qui attaquent ne craignent rien! Allons! assez de boue, assez de buées malsaines ! Je suis d'accord avec vous, monsieur l'avocat général, pour ne rien sacrifier à l'honneur, d'accord avec vous pour frapper ceux qui déshonorent le subUme exercice de la chirurgie, à condition que tout cela soit prouvé, établi, démontré, qu'il y ait l'intention, l'intérêt, la mauvaise foi. (M^ Le Barazer, As sises, Seine, 1897, Librairie général^ de Droit et de Jurisprudence.)
10" Exercice.
Je vous ai dit que je ne voulais pas discuter le faux. Hier M'' Desmarets vous disait que c'était une question nouvelle; il avait bien raison, c'est une nouveauté. Je ne la discuterai pas, mon affaire est trop bonne. Cet homme, je vous l'ai dit, croyait faire une chose bonne, utile, et il rhettait cette utilité au-dessus des règlements, dont quelques-uns au moins sont d'une application si difficile. Eh ! mon Dieu ! il est reçu, parmi les envieux, de déclamer contre les agents de change : heureux comme un agent
de chang-e! riche, comme uq agent de chaag'e 1 ce sont là des mots qui courent le monde. Eh! que d'infâmes accusations ne tiennent qu'à cette prévention jalouse ! Je disais tout à l'heure que notre société était meilleure qu'on ne le croit, qu'elle est morale. Oui, je le maintiens; mais elle a ses impuissants. Il y a autour des agents de chang-e des spéculateurs que j'honore, parce qu'ils font progresser la fortune publique et l'industrie ; mais il y a aussi des agioteurs de bas étage que je méprise, des joueurs de mauvaise foi que je flétris, parce qu'ils n'ont que de la bave à jeler quand on les a réduits à l'impuissance. Eh bien 1 ce sont ceux-là qui poursuivent Gil)lain. Ils ont cru qu'il avait augmenté sa fortune. Qu'ils apprennent donc qu'il avait 24.000 francs de rentes, quand il est monté au parquet, et qu'il est descendu avec 19.000 francs de rentes seulement.
Savez-vous ce que gagnait une charge comme celle de Giblain? Il y avait, vous le savez, 1.600.000 francs engagés. Eh bien ! en tenant compte de tout et avec des clients comme Deviane, qui oublient de régler en s'en allant, le bénéfice a été en 1857 de 810.000 francs, non pour lui, mais pour tous les associés. C'est beaucoup, c'est 17 p. 100 ; mais en 1858 la perte a été de 5. p. 100 ; ■en 1859, il n'y a pas de perte, il n'y a pas de bénéfices. M. Giblain, au lieu de gagner dans l'exploitation de sa -charge, y a laissé quelque peu de son patrimoine. Vous -applaudissez à ce résultat; cela ne me préoccupe pas non plus. Giblain ne regrette pas les pertes qu'il a faites; il accepte la diminution qu'a subie sa fortune, mais il ne veut pas qu'on porte atteinte à son honneur, à celui de sa famille, qui est cent fois plus précieux pour lui que l'argent.
Je ne vous parlerai pas de sa famille, et cependant j'ai vu les larmes de ses parents ; mais ce qu'il faut que
je VOUS dise, c'est que le plus calme de tous, c'était lui. On pleurait, on se lamentait, c'était une amère et inconsolable douleur autour de lui; sa femme, ses enfants,, son père étaient dans la plus grande désolation, lui seul était calme, serein, confiant. Ce n'était pas du stoïcisme,, non ; il n'est pas un héros, mais c'est un homme ardent,, sûr de lui, qui est convaincu qu'il n'a pas causé de tort : cette grande tranquillité de l'accusé est un hommage qu'il rend à la justice.
Giblain attend sans appréhension d'aucune sorte ce qui, pour lui, ne sera que le triomphe de la justice. Vous l'avez entendu, il n'a pas l'habitude de la parole et il ne connaît aucune de ces ruses familières à ceux qui sont ordinairement assis sur ce banc; il n'en a pas besoin, iî va droit devant lui.
L'attention que vous avez portée à ces débats me rassure. Il est une femme, qui s'abîme dans les larmes, en attendant votre verdict. Vous ne pouvez pourtant lui faire grâce, mais en lui rendant le père de ses enfants vous lui ferez justice.
Votre verdict sera accueilli, je ne dis pas avec l'ivresse du triomphe, on ne triomphe pas en Cour d'assises, mais comme le résultat de la vérité et comme une consolation. Si je ne connais rien de plus aflieux qu'une poursuite criminelle, je ne connais aussi rien de plus doux pour l'accusé que la constatation éclatante de son innocence.
Cette grande œuvre de justice accomplie, s'il y a des enseignements à tirer de ces débats, fiez-vous à la probité des agents de change, qui sauront les comprendre. Ce procès, qui n'aura atteint l'honneur de personne,, sera une leçon pour tous ; il prouvera seulement que la justice, môme la plus intelligente, peut se tromper. (Lachaud, Affaire Giblain, Charpentier, éd.)
11'' Exercice.
C'était le soir; arrive un homme qui annonce aux prytanes (i) qu'ÉIatée est prise. Aussitôt les uns se lèvent de table, chassent les marchands de la place publique et font déployer les barrières; les autres mandent les stratèg-es, appellent le trompette; ce n'est que trouble dans toute la ville.
Le lendemain, au point du jour, les prytanes convoquent le Conseil; vous, de votre côté, vous vous rendez à l'Assemblée ; et avant que le Conseil eût rien agité, rien préparé, tout le peuple était rangé à ses places sur la colline. Bientôt après, le Conseil arrive, les prytanes déclarent la nouvelle, et font paraître celui qui l'avait apportée ; cet homme parle lui-même. Le héraut demande: « Qui veut monter à la tribune? » Personne ne se présente. Il recommence plusieurs fois. Personne encore. Et tous les stratèg-es, tous les orateurs étaient présents; et la patrie, de cette voix qui est la voix de tous, appelait un citoyen qui parlât pour la sauver: car la voix du héraut qui se fait entendre, quand les lois Tordonnent, c'est la voix de la patrie. Qui donc devait s'avancer alors?
Étaient-ce ceux qui veulent le salut de la République? Mais vous tous, et tout ce qu'il y a de citoyens dans Athènes, vous levant aussitôt, vous vous seriez présentés ; car, je le sais, vous voulez tous le salut de la République. Étaient-ce les plus riches ? Les Trois-Cents se seraient levés. Les citoyens à la fois riches et dévoués? On aurait vu paraître ceux qui dans la suite ont fait à l'État de si grandes largesses : car ils ont donné autant par dévouement que par opulence.
(1) Sénateurs : cette traduction est celle qucTionne M. Max Egger dans son Hisloire delà littérature grecque (Paul Delaplane, éd.).
Mais semble-t-il, ce jour, ce moment ne demandait pas seulement un citoyen riche et dévoué, mais un homme qui eût suivi les affaires dès le principe, qui eut étudié la conduite de Philippe et pénétré ses desseins: celui qui ne les eût pas dès longtemps connus et profondément médités, fût-il dévoué, fût-il riche, ne pouvait savoir ce qu'il allait faire, ce qu'il fallait vous conseiller.
Il parut enfin cet homme que réclamait un tel jour: c'était moi. Je montai à la tribune, et ce que je vous dis alors, écoutez-le avec attention pour deux motifs : d'abord pour vous convaincre que, seul de vos orateurs, de vos conseillers, je n'ai point déserté, au jour du péril, le poste du bon citoyen ; qu'au contraire, au plus fort de la crise, discours, décrets, j'ai tout fait pour vous sauver ; ensuite ce peu de temps que vous m'aurez donné vous apportera de g-randes clartés sur la suite de vos affaires ; vous y marcherez plus sûrement. (Démosthène, Sur la Couronne, 169-173, traduction Max Eg-g-er.)
12 Exercice.
Eschine accuse tous mes actes, il vous irrite contre moi, prétendant que je suis l'auteur de vos périls et de vos alarmes, et cela pour m'enlever une couronne, l'honneur d'un moment ; mais à vous, Athéniens, il enlève les louang-es de tous les siècles. Car si, condamnant Gtésiphon (1), vous condamnez ma politique, vous paraîtrez avoir failli, et non avoir succombé sous Tinjustice de la fortune. Mais non, Athéniens, non, vous n'avez poiqt failli, en bravant les dang-ers pour le salut
(1) Gtésiphon était l'auteur du décret gratifiant Démosthène d'une conrcnne d'or, bi^n que celui-ci n'eût pas rendu ses comptes.
■et la liberté de la Grèce, j'en jure par ceux de vos ancêtres qui ont couru, à Marathon, au-devant du péril, pai: ceux qui se sont rang-és en bataille à Platées, p^ar ceux qui ont combattu sur leurs vaisseaux à Salamine, à 'rArtemision, et par tant d'autres vaillants hommes qui (reposent dans les tombeaux publics et qu'Athènes a tous jugés dignes des mêmes honneurs, de la même sépulture, tous, entends-tu, Eschine ? et non pas seulement les heureux et les vainqueurs. Ce fut justice, •car, pour le devoir de braves citoyens ils l'avaient tous rempli ; quant à la fortune, ils ont eu celle que les dieux •ont donnée. [Jbid., 208.)
13' Exercice.
Messieurs,
Au miheu de tant de débats tumultueux, ne pourraisje donc pas ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples ?
Daignez, messieurs, daignez me répondre.
Le premier ministre des finances ne vous a-t-il pas ofi'ert le tal)leau le plus effrayant de notre situation actuelle ?
Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril ? •qu'un jour, une heure, un instant pouvaient le rendre mortel?
Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il nous propose? Owi! a crié quelqu'un dans l'assemblée. Je conjure celui qui répond oui^ de considérer que son plan n'est pas connu, qu'il faut du temps pour le développer, l'examiner, le démontrer ; que, fùt-il immédiatement soumis à notre délibération, son auteur a pu se tromper, que fùt-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il s'est trompé ; que, quand tout le monde a tort, tout
le monde a raison ; qu'il se pourrait donc que Tauteur de cet autre projet, même en ayant raison, eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de l'opinion publique, le plusgTand talent ne saur'ait triompher des circonstances... Et moi aussi je ne crois pas lesmoyens de M. Necker les meilleurs possible ; mais le ciel me préserve, dans une situation si critique, d'opposer les miens aux siens. Vainement je les tiendrais pour préférables : on ne rivalise pas en un instant une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu, et, s'il faut tout dire, une destinée telle qu'elle n'échut en partag^e à aucun autre mortel.
Il faut donc en revenir au plan de M. Necker. Mais avons-nous le temps de l'examiner, de sonder ses bases, de vérifier ses calculs ? Non, non, mille fois non. D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles, voilà tout ce qui, dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu'allons-nous dona faire par le renvoi de la déUbération ? Manquer le moment décisif ; acharner notre amour-propre à changer quelque chose à un ensemble quenousn'avonspasmeme conçu, et diminuer, par notre intervention indiscrète, l'influence d'un ministre dont le crédit financier est et doit être plus g-rand que le nôtre... Messieurs, certainement il n'y a là ni sagesse ni prévoyance ;... mais du. moins y a-t-il de la bonne foi ?
Oh ! si des déclarations moins solennelles ne garantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pourTinfàrae mot de banqueroute, j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas 1 ignorés de nousmêmes, qui nous font si imprudemment reculer au moment de proclamer l'acte d'un grand dévouement, cer-
tainement inefficace s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné. Je dirais à ceux qui se familiarisent peutêtre avec ridée de manquer aux eng-ag-ements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, par la terreur de Fimpôt... : Qu'est-ce donc que la banqueroute, si ce n'estle plus inégal, le plus inique, le plus désastreux des impôts?... Mes amis, écoulez un mot, un seul mot.
Deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir. Il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh -bien! voici la liste des propriétaires français. Choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens. Mais choisissez ; car ne faut-il pas qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple ? Allons, ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit. Ramenez Tordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume. Frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans Tabîme ; il va se refermer... Vous reculez d'horreur... Hommes inconséquents ! Hommes pusillanimes î Eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel, et, chose inconcevable I gratuitement criminel ? Car enfin, cethorrible sacrifice ferait du moins disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien ? Croyez-vous que les milliers, les milhons d'hommes qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crimç? Contemplateurs stoïquesdes maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes, qui pensez que ces convulsions du
désespoir et de la misère passeront comme tant d'autres, et d autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ?... Non, vous périrez, et, dans la conflag-ration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte de votre honneur ne sauvera yjas une seule de vos détestables jouissances î
Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d'invocations du patriotisme. Ah I ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme.il est donc bien mag-nanimel'effortdedonner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède ! Eh ! messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique ; et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indig-nation que par le mépris que doit inspirer sa stupidité. Oui, messieurs, c'est la prudence la plus ordinaire, la sag-esse triviale, c'est votre intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique ? Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez-vous à la liberté? Quels moyens vous resteront pour la maintenir, si dès les premiers pas vous surpassez les turpitudes desgouvernements lesplus corrompus ; si le besoin de votre concours et de votre surveillance n'est pas le g-arant de votre constitution?... Jevousdis: Vous serez tous entraînés dans la ruine universelle ; et les premiers intéressés au sacrifice que leg"Ouvernement vous demande, c'est vous-mêmes.
Votez donc ce subside extraordinaire ; et puisse-t-il être suffisant I Votez-le, parce que si vous avez des doutes sur les moyens (doutes vagues et non éclaircis),vous n'en avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance à
le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps: le malheur n'en accorde janiais. Eh ! messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots forcenés : CatUina est aux po?'tes de Bo?tic, et Von délibère. Et certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome. Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là ; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur... et vous déHbérez î (Mirabeau, Discours sur la Contribution du quart.)
W Exercice.
Une se permet pas seulement de détourner la tête des coups. Un ver de terre, que l'on foule aux pieds, fait encore quelques efforts pour se retirer, mais Jésus se tient immobile, il ne tâche pas d'éluder le coup par le moindre mouvement ! Que fait-il donc dans sa Passion ? Le voici en un mot, dans l'Écriture : il se livrait, il s'abandonnait en celui qui le jug-eait injustement.
— Venez, venez, je ne souffre pas, je suis une pauvre brebis qui se laisse tondre.
— Venez, camarades, — disait le soldat presque insolent, voilà ce fou, dans le corps de garde, qui s'imagine être le roi des Juifs ! Il faut lui mettre une couronne d'épines !
Et il la reçoit.
— Elle ne tient pas assez, il faut l'enfoncer à coups de bâton !
— Frappez, voilà la tête.
Hérode l'a habillé de blanc comme un fou.
— Apporte cette vieille casaque d'écarlate pour le changer de couleur !
— Mettez, mettez, voilà les épaules.
— Donne, donne ta main, roi des Juifs ; tiens ce roseau en forme de sceptre.
— La voilà, la voilà, cette main, faites-en ce que vous voudrez.
— Ah I maintenant, ce n'est plus un jeu ; ton arrêt de mort est donné ! Donne encore ta main qu'on la cloue !
— Tenez, la voilà encore, ma main !
Enfin, assemblez-vous, Juifs et Romains, grands et petits, bourgeois et soldats, revenez cent fois à la charg-e, multipliez sans fin les coups, les injures, les blessures, les plaies, la douleur ! Insultez à sa misère jusque sur la croix ! Qu'il devienne l'unique objet de vos risées, comme un insensé, de vos fureurs, comme un scélérat. Tout ! tout ! il s'abandonne à tout sans réserve ! (BossuET, Sermon sur la Passion.)