‹ La diction française par les textesChapitre 67 sur 104 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Nous avons vu combien est nécessaire la manifestation de rintelligence. Celle de l'imagination ne l'est pas moins. En effet, si Forateurou le lecteur doit faire comprendre, ne doitil pas moins faire voir. Il va de soi que l'imagination doit s'exercer surtout dans les portraits, descriptions et récits.

Ici encore, pas de procédés efficaces. L'auditeur ne peut voir que ce que vous voyez vous-même. Il s'ensuit qu'un même effort doit être fait vers la précision en ce qui touche l'intelligence et en ce qui touche l'imagination.

V^oici quelques portraits, ils ont été choisis à dessein dans des œuvres très différentes. On comprendra sans peine combien peut avoir d'importance l'aspect sous lequel est présenté un personnage. Le ton doit varier évidemment suivant l'impression que l'on veut dégager.

1" Exercice.

On remarquera dans lejmorceau suivant que la simple contemplation d'un cheval de fiacre laisse une profonde impression de tristesse et de pitié.

Le jour, la nuit, partout, g-lissant sur le verg-las. Suant sous le soleil, ruisselant sous l'averse, Tendant avec effort son nez que le vent g-erce, Trottant sa vie, il souffle, éternellement las.

Sa crinière aux poils durs qui tombe en rideaux plats, Tape son long cou sec que la fatigue berce ; Sa peau, sous le harnais battant, s'use et se perce ; Son mors tinte, et le suit comme son propre glas.

Ouvrant ses grands yeux ronds, doux comme sa pensée, Il court, en ruminant dans sa tête baissée, L'oubli de la douleur et le pardon du mal.

Et la foule, devant ce héros qu'on assomme, Passe sans regarder le sublime animal Dont nous ferions un saint si Dieu l'avait fait homme. (E. Haraugourt, Lame nue^ Charpentier, éd.)

2° Exercice.

Marquer dans l'extrait suivant la simplicité de Findividu et la grandeur du sentiment qui l'anime. De là doit naître l'émotion.

Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui savait à peine sig-ner son nom, et avait mis ving-t ans à gagner ses galons de sous-officier. Toutes les misères de l'enfant trouvé, tout l'abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau, on n'a pas besoin d'éloquence.

Le soir même delà bataille, son colonel lui dit:« Tu as le drapeau, mon brave, eh bien, garde-le. » Et sur sa pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la cantinière surfila tout de suite un hséré d'or de sous-lieutenant.

Ce fut le seul orgueil de cette vie d'humihté. Du coup la taille du vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé, les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours levé pour voir flotter ce lambeau d'étoffe et le maintenir bien droit, bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute.

loO EXPRESSION.

Vous n'avez jamais vu d'homme si heureux qu'Hornus les jours de bataille, lorsqu'il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans son étui de cuir. Il ne. parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme un prêtre, on aurait dit qu'il tenait quelque chose de sacré. Toute sa vie, toute sa force étail dans ses doigts crispés autour de ce beau haillon doré sur lequel se ruaient les balles, €t dans ses yeux pleins de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d'un air de dire : « Essayez donc de venir me le prendre I... »

Personne ne l'essaya, pas même la mort. Apres Borny, après Gravelotte, les batailles les plus meurtrières, le drapeau s'en allait de partout, haché, troué, transparent de blessures ; mais c'était toujours le vieil Hornus qui le portait. (A. Daudet, Contes du Lundis Charpentier, éd.)

3*^ Exercice.

Quel avocat n'est pas appelé à peindre son client sous le jour qu'il croit favorable ? Témoin ce portrait de Troppmann qui assassina huit personnes.

Ce qu'est Troppmann ? voilà deux fois que je le cherche, et je ne l'ai pas trouvé. Quelle est sa nature? Est-ce un homme? Est-ce un tigre? A-t-il conscience de ses actes? Est-il un insensé? C'est là le problème, et j'en demande pardon à l'accusation, il est là tout entier. Les émotions que soulève cette affaire, je les ressens comme M. le procureur général ; quel est l'homme ici qui ïi'a pas frémi devant ces cadavres, au souvenir de ces scènes de carnage ? M. le président vous faisait remarquer hier que, quand tout le monde frémissait, un seul homme restait calme... Pourquoi? Comment Dieu Ta-t-il fait, cet homme? Quel est-il? Cherchons.

DE L'IMAGINATION. 15t

Il est jeune, il a vingt ans; c'est presque un enfant, qui a accompli, s'il était seul, des forfaits tels qu'on n'en a jamais vus dans le monde !

Il appartient à une famille modeste, pauvre, misérable même. Troppmann a vu toute cette misère, son cœur a été blessé et il s'est révolté contre la société, qui lui faisait un pareil sort. Élevé dans une petite école jusqu'à l'âg'e de quatorze ans, il a traversé ses premières années de la vie, sombre, soucieux. A quatorze ans, à cet âg-e où l'enfant s'amuse, il rêve la fortune, les millions; alors que d'autres se livrent aux distractions de leur âg-e, lui, il se perd dans sa chimère favorite.

Il a quitté cette petite école de village, il a travaillé, et vous savez, messieurs, comment sa nature s'est révélée à tous ceux qui vous en ont parlé, aux témoins. Des plaisirs? Non, pas un dans sa vie! Des distractions du cœur, ces petits épanchements, ces amourettes de village? Jamais ! Le cabaret, les relations avec des camarades ? Pas davantage ! Sombre, éloigné des plaisirs, il semble vivre avec son idée fixe, la fortune ; rêvant à ce mirage trompeur qui devait le perdre.

Voilà l'homme, voilà l'enfant, voilà l'adolescent, comme vous voudrez l'appeler, sombre, taciturne, perdu dans ses rêves d'opulence, et se nourrissant de ces lectures, dont les témoins vous ont parlé. Dans cet état si triste, si solitaire et dont la vie était en même temps si remplie, il y avait un coin du cœur, qui, lui, était resté pur et lumineux : l'amour de sa naère !... Ah ! si vous voulez la fin de cette impassibilité sauvage de Troppmann, qui vous étonne, si vous voulez de l'émotion, si vous voulez des larmes dans les yeux secs, à l'instant il fondra en larmes, je n ai pour cela qu'à lui parler de sa mère. Sa mère !... oui, cet assassin horrible aimait, il aime sa mère, elle est son idole. (Lachaud, yl/7«e>e Troppmann^ Charpentier, éd.)

Il a le front anguleux du bélier, le nez pointu du furet, l'œil trouble, et bridé aux angles, des satyres de Titien avec des lueurs de malice, le menton pointu comme un stylet, la bouche large sans lèvres, imperceptiblement fendue comme tous les ophidiens, la bouche gonflée comme par une vésicule intérieure, le teint jaune des biheux, le corps grêle, décharné, oscillant, la main effilée, mais sèche, avec des doigts crochus. A coup sûr, si ma théorie (1) est vraie, cet homme orateur aura un redoutable, un terrible talent. J'aime mieux vous dire ce qu'il est. Il parle une langue acérée; sa phrase est sèche de construction, les mots seuls sont gras, par compensation sans doute. Il fait un portrait comme Gavarni une étude, c'est-à-dire toujours une œuvre amère. Il rit, mais c'est pour déchirer. Toutes les fois qu'il met sa main sur quelque chose, il glace. Il a de l'esprit, beaucoup d'esprit, plein de pittoresque, mais très âpre, très amer, très salé. Il choisit à ravir la plaie de l'adversaire et y met le corrosif, je veux dire sa phrase, et c'est plaisir de voir l'elfet du caustique. Cet homme sec a une parole sèche. Cet orateur mordant n'est que le reflet de cette physionomie incisive ; à le voir on a peur d'être mordu, et, s'il parle, c'est pour mordre. (Gambetta, Articles de Revue, Charpentier, éd.)

5^ Exercice.

Voici par opposition au portrait précédent, qui semble bien celui àk l'avocat général, celui que trace le môme auteur du

(1) «Tell'homme physique, tel l'orateur... La physionomie particulière dérive dans chaque orateur de sa constitution physiologique... Lindividu sera l'orateur de soa tempérament, ou il ne sera qu'un fade rhéteur... Le naturel, voilà le seul maître. »

grand avocat d'assises que fut Lachaud. 11 semble bien que l'auteur ait en même temps peint l'avocat idéal des procès au criminel. On essaiera de rendre en particulier l'impression de sympathie, sa puissance, et la gradation (1) finale qui amène le triomphe de l'orateur :

Il arg'umente à coups de pinceau. Il narre un fait et la narration seule l'explique ; il invoque un principe, le commente, l'applique avec la verve d'un poète, sans rien lui enlever de sa vigueur rationnelle. C'est un mari, qui a tué sa femme par jalousie, mais l'amant n'était plus là et le meurtre n'a pas d'excuse, dit le ministère public. 11 faut le voir s'emparer du principe d'excuse légale, l'élarg-ir, le dilater jusqu'à ce que, de proche en proche, de conquête en conquête, il couvre son client comme d'un bouclier.

Le fond môme de son talent, c'est d'entrer à vif dans ia situation du procès, d'éprouver la passion de l'accusé, de sentir toutes ses colères, d'embrasser toutes ses raisons, d'avoir la mémoire pathétique du fait et de crier grâce avec l'énergie désespérée du malheureux lui-même. 11 met fièrement sur lui le filet de l'accusation, et comme ces athlètes de Rome, il le lacère, non maille à maille, mais par de larges déchirures ; les lions doivent déchirer comme cela. Quelques minutes lui suffisent pour tout voir, tout saisir, tout deviner. Voyez-le, il est là, assis à son banc. Pendant que l'avocat de la loi narre, presse, prouve, invective, conclut : lui, l'oreille tendue, l'œil tranquille, la main seule pleine de fièvre, hachant à coups de canif une plume égarée sous ses doigts, il reçoit tous lescoupsenpleinepoitrine,illescompte; toutàTheureilles rendra avec l'usure du génie. Il regarde en face l'adversaire, et l'on dirait que c'est l'adversaire qui provoque en

(1) Voii' le chapitre : Du Mouvement, p. 210.

15i EXPRESSION.

lui une réfutation intérieure et subite. Sa plus grande puissance va bientôt éclater : cette parole souveraine, excitée par la chaleur du débat. Car c'est là, à l'audience, qu'il crée, qu'il invente, qu'il pétrit et qu'il donne la vie à son œuvre.

... Je n'ose dire, en parlant de ses audaces et de ses moyens daction, qu'il est le plus habile des orateurs du grand criminel ; ce mol d'habileté me répugne. Cependant quel nom lui donner? Hé bien ! il a la suprême intuition de l'utile, et parfois il emploie des ressources sublimes, qui donncHl le vertige. En cela, il ressemble à ce g-rand cnuiqu'on appelait Shakespeare. Si l'accusé, qu'il a pris sous sa large main, est un de ces hommes souillés et terribles, quiellrayent et qui attirent, comme toute chose étraniit', il saura, dans une marche audacieuse, le saisir, l'enlever, le porter lui-même sur le bord de l'abîme, prêt à l'y laisser choir. Mais d'un g*este il vous en indique toute la sombre profondeur, vous reculez effrayé. Tout à coup l'orateur redresse la tête, relève l'accusé, l'explique, le transfigure, il pleure, il attendrit, et l'homme est sauvr. .... Le maître a fini son œuvre de rédemption. Il a parcouru le champ de l'accusation, arrachant les griefs comme des broussailles, nivelant le sol, comblant les fondrières, et là-dessus il a jeté la voix libératrice, qui reconduira le client à la hberté et à l'honneur. Alors, il s'arrête un instant, mesure de l'œil son auditoire et se retire à petits pas, la parole pénétrante, émue, un peu voilée, vers son banc, dont la véhémence de l'action l'avait éloigné. Il va s'asseoir... Non, il aaperçu, là-bas, un . visag-e terne, un œil inquiet, que la conviction n'a pas * éclairé. Oh ! alors il revient en avant.

La voix, qui s'était adoucie, vibre de nouveau. Il bondit, et la lutte recommence. Un duel obstiné, dont cet accusé tout pâle est l'enjeu, se Uvre là entre l'orateur qui s'acharne

au triomphe, et ce juré immobile. C'est alors qu'il prodig^ue toutes ses forces, jette toutes ses richesses de paroles, accumule toutes ses ressources, varie et métamorphose son arg-umentation. Il faut le ravir, le vaincre. Et l'avocat ressaisit, dans une brassée herculéenne, tous les éléments de l'accusation. Il les broie, 'il les mélang-e, il les choque, il les heurte, il les brise et les pousse d'un coup d'éloquence dans le rêve et la fumée. L'illusion est complète. Tout se renouvelle, tout s'éclaire. On n'avait pas encore entendu ces moyens, on n'avait pas contemplé cette perspective.

Le chef-d'œuvre se poursuit. Voilà la déesse, qui fait irruption, conviction ou vertig-e ; le juré rebelle est ému, sa poitrine se dilate, son œil brille, son visage a dit oui^ l'athlète est vainqueur. [Ibid.)

On s'appliquera aussi à réunir ces qualités d'imagination à la largeur du style : la richesse et la beauté de la forme ne doivent pas être sacrifiées.

6^ Exercice.

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