‹ La diction française par les textesChapitre 77 sur 104 · PHILAMINTE · texte numérisé non relu

PHILAMINTE

Remettons ce discours pour une autre saison, Monsieur n'y trouverait ni rime ni raison : Il fait profession de chérir l'ignorance Et de haïr surtout l'esprit de la science.

GLITANDRE.

Cette vérité veut quelque adoucissement.

Je m'expHque, madame; et je hais seulement La science et l'esprit qui gâtent les personnes. Ce sont choses, de soi, qui sont belles et bonnes ; Mais j'aimerais mieux être au rang des ignorants Que de me voir savant comme certaines gens.

TRISSOTIN

Pour moi, je ne tiens pas, quelque effet qu'on suppose, Que la science soit pour gâter quelque chose.

GLITANDRE.

Et c'est mon sentiment qu'en faits comme en propos La science est sujette à faire de grands sols.

TRISSOTIN

Le paradoxe est fort.

GLITANDRE.

Sans être fort habile, La preuve m'en serait, je pense, assez facile. Si les raisons manquaient, je suis sûr qu'en tout cas Les exemples fameux ne me manqueraient pas.

lE L'ESPRIT ET DU GOUT. 179

TRISSOTIN

Vous en pourriez citer qui ne concluraient guère.

CLITANDRE

Je n'irais pas bien loin pour trouver mon affaire.

TRISSOTIN

Pour moi, je ne vois pas ces exemples fameux.

CLITANDRE

Moi, je les vois si bien qu'ils me crèvent les yeux.

TRISSOTIN

J'ai cru jusques ici que c'était Fig-norance

Qui faisait les grands sots et non pas la science.

CLITANDRE

Vous avez cru fort mal, et je vous suis garant Qu'un sot savant est sot plus qu'un sot ignorant.

TRISSOTIN

Le sentiment commun est contre vos maximes. Puisque ignorant et sot sont termes synonymes.

CLITANDRE

Si vous le voulez prendre aux usages du mot, L'alliance est plus forte entre pédant et sot.

TRISSOTIN

La sottise, dans l'un, se fait voir toute pu/'fe.

CLITANDRE

Et l'étude dans l'autre ajoute à la nature.

TRISSOTIN

Le savoir garde en soi son mérite éminent.

GLITANDRE.

Le savoir, dans un fat, devient impertinent.

TRISSOTIN

Il faut que l'ignorance ait pour vous de grands charmes, Puisque pour elle ainsi vous prenez tant les armes.

GLITANDRE.

Si pour moi l'ignorance a des charmes si grands, C'est depuis qu'à mes yeux s'offrent certains savants.

TRISSOTIN

Ces certains savants-là peuvent, à les connaître. Valoir certaines gens que nous voyons paraître.

GLITANDRE.

Oui, si l'on s'en rapporte à ces certains savants ; Mais, on n'en convient pas chez ces certaines gens.

TRISSOTIN

...Je ne m'étonne pas, au combat que j'essuie, De voir prendre à Monsieur la thèse qu'il appuie. Il est fort enfoncé dans la cour, c'est tout dit. La cour, comme l'on sait, ne tient pas pour l'esprit. Elle a quelque intérêt d'appuyer l'ignorance ; Et c'est en courtisan qu'il en prend la défense.

GLITANDRE.

Vous en voulez beaucoup à cette pauvre cour.

Et son malheur est grand de voir que, chaque jour,

Vous autres beaux esprits vous déclamiez contre elle, Que de tous vos chag-rins vous lui fassiez querelle, Et, sur son méchant goût lui faisant son procès, N'accusiez que lui seul de vos méchants succès. Permettez-moi, monsieur Trissotin, de vous dire, Avec tout le respect que votre nom (i) m'inspire, Qu^ vous feriez fort bien, vos confrères et vous, De parler de la cour d'un ton un peu plus doux : Qu'à le bien prendre, au fond, elle n'est pas si bête Que, vous autres messieurs, vous vous mettez en tête, Qu'elle a du sens commun pour se connaître à tout, Que chez elle on se peut former quelque bon goût. Et que l'esprit du monde y vaut, sans flatterie. Tout le savoir obscur de la pédanterie. •

(Molière, Les Femmes savantes, acte IV, se. m.)

11 est aussi d'autres cas où Fesprit trouve place. Qui, dans un discours, n'a pas à ghsser l'éloge flatteur et piquant de quelque personnalité? Là encore il importe de ne pas manquer de goût. Or, souvent le but n'est pas atteint ; ou bien le compliment agréablement écrit ne se détache pas dans la bouche de l'orateur et paraît terne ; ou bien un excès de flatterie et d'amabilité laisse les auditeurs perplexes sur la sincérité de l'éloge. Que l'on s'exerce donc dans ce sens sur le passage suivant. On y apprendra à ne pas exprimer trop crûment les choses aimables. L'éloge a sa pudeur, comme l'injure : c'est encore de l'ironie, mais à rebours. Ainsi dans cette dédicace à Madame, de l'Ecole des Femmes de Molière, qui prétend simplement dédier sa comédie sans compliment et où il n'en fait pourtant rien :

8« Exercice.

Madame, je suis le plus embarrassé homme du monde lorsqu'il me faut dédier un livre, et je me trouve si peu

(1) Trissotin peut signifier triple sot ou triple Cotin.

fait au style d'épître dédicatoire, que je ne sais par où sortir de celle-ci. Un autre auteur qui serait à ma place trouverait d'abord cent belles choses à dire de votre Altesse Royale sur ce titre de V École des femmes eW oi^vQ qu'il vous en ferait. Mais pour moi, madame, je vous avoue mon faible, je ne sais point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées, et quelques belles lumières que les auteurs mes confrères me donnent tous les jours sur de pareils sujets, je ne vois pointée que votre Altesse Royale pourrait avoir à démêler avec la comédie que je lui présente.

On n'est pas en peine sans doute comme il faut faire pour vous louer. La matière, madame, ne saute que trop aux yeux ; et de quelque côté qu'on vous reg-arde^ on rencontre gloire sur gloire et qualités sur qualités. Vous en avez, madame, du côté du rang, qui vous font respecter de toute la terre ; vous en avez du côté des gTÛces et de l'esprit et du corps, qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient ; vous en avez du côté de l'âme qui vous font aimer de tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de vous ; je veux dire cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez; cette bonté toute obligeante, cette affabilité généreuse, que vous faites paraître pour tout le monde. Et ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes, et ce sont choses, à mon avis, et d'une trop vaste étendue et d'un mérite trop relevé, pour les vouloir renfermer dans une épître et les mêler avec des bagatelles.

Tout bien considéré, madame, je ne vois rien à faire ici pour moi que de vous dédier simplement ma comé-

die, et de vous assurer, avec tout le respect qu'il m'est possible, que je suis de votre Altesse Royale le très humble serviteur (1). [MoLiÈRE^Dédicace de ï École des^ femmes.)

(1) Voyez aussi dans ce sens : Racine, Dédicace à'Andromaqtte ;'^\&voi, Au roi pou7' avoir été desrobé (voir p. 41); Voiture, Voltaire eic...

Page 1