CHAPITRE VII
11 semble bien que la plus admirable des facultés humaines et la plus puissante soit la sensibilité. Et au point de vue qui nous intéresse, nous voudrions que Télève lût très convaincu de son importance (1).
Tout homme, à moins d'être un monstre, est sensible, en ce sens que- la connaissance d'une idée ou d'un objet peut l'impressionner ou l'émouvoir. Nous sommes tous accessibles, par exemple, à la joie et à la douleur, l'intensité des sensations ou des sentiments variant avec le tempérament, bien entendu. Mais tout homme possède-t-il une sensibilité active, en quelque sorte, créatrice, qu'il puisse trouver à l'instant oii il lui faudra la manifester ? — Non. Tout homme placé en face d'autres hommes pour les émouvoir a-t-il fatalement en lui les moyens d'y réussir ? — Nous ne le croyons pas.
Or, c'est seulement de la manifestation de la sensibilité que nous avons à nous occuper ici. SHl est indispensable d\Hrccmu pour émouvoir, encore faut-il à la sensibilité cette qualité particulière qui lui permet dobéir à la volonté et à l'imagination. Cette disposition est rare, il ne faut pas se le dissinmler. Les grands acteurs le seraient moins, et les grands orateurs aussi.
On admettra sans peine que vouloir indiquer le moindre procédé (2) ici serait rabaisser l'art qui nous occupe au plus odieux des métiers. 11 n'y a qu'un seul acheminement : il
(1) La sensibilité est même la faculté dont l'opération précède toutes les autres : Nihil est in intelleciu quod non fiierit in sensu. (Leibniz.)
(2) 11 s'ensuit que nous nous inquiétons fort peu de savoir quels muscles expriment la joie, l'orgueil, la douleur, etc.. L'élève qui veut exprimer n'a aucunement besoin de s'occuper de ces connaissances q«i sont du domaine de la médecine ou de la critiqua et ne le conduiraient qu'à la grimace.
faut croire ; c'est le seul moyen de faire dire à la foule ces mots caractéristiques: «Il a bien l'air d'y croire. » Qu'on n'aille donc pas objecter que l'étude de l'expression est une école de dissimulation ; elle est précisément le contraire, à moins d'admettre que dans tout art l'efl'ort vers la vérité n'est qu'un mensonge.
Tout ce qui est convention est haïssable. 11 n'y a pas d'inflexions de voix particulières, il n'y a pas de gestes particuliers dont il faille se soucier dans l'expression des sentiments, quels qu'ils soient. Ne visez donc qu'à la sincérité. Si vous pouvez parvenir ( I ) à vous émouvoir, ceux qui vous écouteront seront émus eux aussi (2).
. Disons cependant que les manifestations de la sensibilité sont sous le contrôle de l'intelligence et dû goût. Il y a des colères profondément comiques et des douleurs ridicules. De même l'excuse serait mauvaise pour qui ne se ferait plus comprendre et qui objecterait : « Les larmes m'ont brisé la voix. » Ici comme ailleurs, la diction doit rester correcte.
Est-il besoin d'ajouter que nous donnons au mot sensibilité son sens absolu ? La joie est du domaine de la sensibilité comme le désespoir, la mélancolie comme la haine, etc. Nous ne saurions donner un exemple de chaque sentiment : les nuances sont multiples. Nous avons seulement tenté de gi'ouper quelques passages qui suffiront à. l'élève pour s'exercer. Qu'il se souvienne seuFement de ne pas confondre dans une vague « chaleur » (3) uniforme les différentes émotions, et d'éviter toujours ici comme ailleurs l'emphase et la vulgarité. Il est aussi très important de bien distribuer les femps d'arrêt.
1^' Exercice.
Le mot mère est le premier que notre cœur prononce même sans l'avoir jamais appris ; il exprime dans la
(1) La sensibilité (dans le sens qui nous intéresse, bien entendu) existe ou n'existe pas. Mais elle peut sommeiller. Et, naturellement, elle se développe. • [i) L3 mot « émouvoir » doit garder toute sa force. La véritabl.e sensibilité s'eni- '])are en effet de l'auditeur malgré sa volonté et l'agite (movere) au point de le faire frissonner physiquement et d'influer sur sa respiration et se^ pulsations.
(3) La chaleur, en ce qui nous intéresse, provient, comme toujours, du mouvement : c'est une sorte d'enthousiasme; ce n'est pas la sensibilité.
langue de tous les peuples comme la première respiration de noire cœur. Ceux qui se plaisent à explorer les mystères des langues humaines cachés dans les replis des mots même les plus simples disent sur celui-ci des choses merveilleuses qui ne peuvent trouver place dans ce discours. Quoi qu'il en soit, on sent au parfum que Ton respire toujours, que ce mot ma mère garde pour notre cœur un charme qui ne sait pas tarir. L'homme peut devenir sourd à toute parole, insensible à tout nom ; il y a un mot qu'il entend, une parole qui rômeut toujours : ma mère ! L'homme peut tout oubher, même Dieu ; il ne peut pas oublier sa mère. (Le P. Félix. ^
2^ Exercice.
Soldats ! Je ne suis point content de vous : vous n'avez marqué ni discipline, ni constance, ni bravoure : vous^ avez cédé au premier échec. fl
Soldais du 30" et du 85^, vous n'êtes pas des soldats français. Que l'on me donne ces drapeaux, et que l'on écrive dessus : « Ils ne sont plus de l'armée d'Italie! » (Napoléon 1®% Harangues.)
3* Exercice.
Soldats de ma vieille Garde ! je vous fais mes adieux (1)1 Depuis vingt ans, je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l'honneur et de la gloire.... Je ])ars 1 Vous, mes amis, continuez de servir la France. Son bonheur était mon unique pensée : il sera toujours l'objet de mes vœux! Ne plaignez pas mon sort. Si j'ai consenti à me survivre, c'est pour servii- encore votre gloire. Je veux écrire les grandes choses que nous avonsfaites ensemble. ..
(1) Adieu adressé à la Garde par Napoléon I«r, le 20 avril 1 81 i après son abdication .
Adieu, mes enfants, je voudrais vous embrasser tous sur mon cœur ; que j'embrasse au moins votre g-énéral. Venez, général Petit, que je vous presse sur mon cœur ! Qu'on m'apporte l'aigle, que je l'embrasse aussi I Ah ! chère aigle, puisse le baiser que je te donne retentir dans la postérité ! Adieu, mes enfants, mes vœux vous accompagneront toujours ; gardez mon souvenir (1).
Adieu, mes enfants ; adieu, encore une fois, mes vieux compagnons ! que ce dernier baiser passe dans tous vos cœurs ! [Ibid.)
A" Exercice.
Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte ? Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans, Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants ; Unissez-vous ensemble et faites une armée. Pour combattre une main de la sorte animée ; Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux ; Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.
(Corneille, Le Cid, acte V, se. i.)
5e Exercice.