‹ La digitalineChapitre 10 sur 11 · POISON, ET DE L’EMPOISONNEMENT PAR LA DIGITALE EN PARTICULIER · texte numérisé non relu

POISON, ET DE L’EMPOISONNEMENT PAR LA DIGITALE EN PARTICULIER

Le chimiste expert, consulté dans une affaire criminelle où la justice soupçonne un empoisonnement, doit s’efforcer de montrer d’une façon décisive l’existence ou^ l’absence du poison, soit dans les matières vomies, soit dans celles qu’on trouve dans l’économie.

11 est aujourd’hui possible d’arriver à des résultats très-précis dans les cas d’empoisonnement par les substances toxiques minérales, mais la science est beaucoup moins avancée quand le poison appartient à la classe des principes organiques végétaux, éminemment altérables de leur nature.

Cette insuffisance des ressources chimiques a conduit les experts, dans l’affaire La Pommerais, à expérimenter, sur les chiens et les grenouilles, l’extrait alcoolique des matières recueillies dans l’estomac ou fournies par le grattage du parquet qui avait reçu les vomissements, afin d’en comparer les effets toxiques avec ceux de la digitaline. Ce mode de procéder exigea des masses de matières qui, selon nous,

auraient permis d’isoler le principe actif en quantité suffisante pour en étudier les caractères chimiques et les effets sur la grenouille, qui constituent un véritable réactif physiologique de la digitaline.

M. le professeur Tardieu conteste la nécessité d’isoler le poison. Certainement, il n’est pas nécessaire de mettre sous les yeux, de faire toucher du doigt la substance vénéneuse en nature, dans le but d’ajouter un élément supérieur de conviction; mais nous sommes persuadés qu’on doit éliminer, autant que possible, toutes les substances étrangères :

1° Parce qu’elles peuvent masquer ou modifier les réactions chimiques;

2° Parce qu’elles apportent, dans l’expérimentation physiologique ou animale, des causes d’erreur grave dont on n’a pas tenu compte jusqu’ici.

11 n’est permis d’accorder une entière confiance à une expérimentation ou, pour mieux dire, à une réaction animale que lorsqu’on a amené le poison, sinon à l’état de pureté chimique, du moins à un état tel que les matières étrangères y soient dans une proportion négligeable. C’est assez dire que nous rejetons absolument l’emploi d’extraits alcooliques bruts des matières vomies ou recueillies sur le cadavre. Dans ces extraits, en effet, la substance que l’on est parvenu à concentrer se trouve encore perdue au milieu d’une proportion plus ou moins forte de produits dits extractifs, qui, lorsqu’ils proviennent surtout de matières animales putrides, sont toxiques par eux-mêmes.

Dire que les extraits alcooliques de matières putrides sont vénéneux, c’est, nous le savons, se mettre en opposition avec les doctrines que professent les médecins légistes les plus distingués, M. le professeur Tardieu en particulier; mais si personne, plus que nous, ne rend hommage au savoir, à l’expérience de ce maître éminent, nous connaissons trop la libéralité de ses vues scientifiques, pour hésiter à lui soumettre nos objections.

Citons d’abord les paroles du savant professeur, en appelant seulement l’attention sur une distinction qui ne nous paraît pas indiquée, malgré sa grande importance; nous voulons parler de la différence énorme qui sépare les virus et les venins des matières putrides.

« Les agents antiseptiques, tels que l’alcool, détruisent les virus et les rendent « inactifs; les poisons ne sont en rien modifiés par leur contact avec cette substance « et restent toxiques , aucun corps organisé ni ferment putride ne se dissolvant « dans l’alcool à 95°. Nous n’hésitons pas à dire que les extraits alcooliques ne « pouvaient renfermer aucun virus ni ferment putride capable de donner la mort « par infection locale. L’expérience directe confirme entièrement ces observations : « la viande la plus putride ne cède à l’eau ou à l’alcool aucun principe soluble « capable de déterminer une intoxication quelconque, qu’on administre l’extrait « de ces solutions intérieurement ou par la voie endermique. Théoriquement comme

« expérimentalement, cette présence de ferments ou de matières toxiques solubles « existant dans une solution alcoolique de viandes putrides n’a pas le moindre fonce dement. » (Rapport médico-légal, affaire La Pommerais, p. 41.)

Nous avons fait cette longue citation pour bien faire connaître les opinions que nous devons discuter et les faits sur lesquels elles reposent.

Les expériences de M. Cl. Bernard, de M. Yulpian (Société de biologie, 1854 et 1855), sur le venin du crapaud et de la salamandre, l’empoisonnement produit par l’ingestion de ces venins dans l’estomac et leur application sur la peau saine ont modifié l’idée qu’on s’était faite du mode d’action des virus et démontré qu’ils peuvent agir par absorption. Mais ces faits, qui venaient ébranler une théorie reçue, n’infirment nullement les assertions de M. Tardieu. ^

Il en est tout autrement des recherches faites par MM. Fagge et Stevenson {On the application of physiological tests for certain organic poisons and especially digitaline). Ces expérimentateurs ont essayé sur les grenouilles des extraits alcooliques et acétiques de matières vomies par des malades ou trouvées dans l’estomac de cadavres humains ou de chiens, et les ont trouvés toxiques.

Nous avons vérifié ces résultats dans les expériences qui suivent :

1° Nous avons fait évaporer l’alcool affaibli d’une macération anatomique. Le résidu fut repris par l’alcool à 95<> centésim., et la solution évaporée à l’air libre, puis à l’étuve, pour chasser tout l’alcool. L’extrait obtenu fut administré à une grenouille (par injection sous-cutanée); celle-ci mourut après avoir présenté un ralentissement progressif des battements du cœur et une diminution considérable du pouvoir musculaire ;

2° Cet extrait toxique fut alors traité par le chloroforme, dans le but de savoir si l’on pouvait éliminer, au moyen de ce dissolvant, les matières vénéneuses dissoutes par l’alcool à 95<> centésim. La grenouille périt encore rapidement (introduction sous la peau de la cuisse de 15 milligrammes de cet extrait mou). L’empoisonnement fut caractérisé par la production de secousses convulsives avec roideur téta- ^ nique, et par l’arrêt du cœur en contraction. — Nous avons encore essayé sur la grenouille :

3° L’extrait alcoolique du contenu de la caillette d’un veau (commencement de putréfaction);

4° L’extrait alcoolique des parois de cet estomac déjà putride (les liqueurs alcooliques avaient été traitées par la litharge) ;

5° L’extrait alcoolique de bile de bœuf.

Dans ces trois derniers cas, la grenouille mourut (ralentissement des battements du cœur, dépression de la contractilité musculaire).

Dans l’expérience quatrième, déformation du cœur analogue a celle qu’on observe sous l’influence dès poisons cardiaques.

MM. lagge et Stevenson ont expérimenté l’extrait d’urine humaine et la pepsine sans provoquer d’accidents graves.

Les mêmes expérimentateurs ont essayé, sur un chien et un lapin, les extraits qu’ils avaient reconnus toxiques pour les grenouilles, et n’ont observé aucun accident. Quatre expériences faites sur des souris ne permettent de rien conclure.

Nous avons essayé nous-mêmes sur un cochon d’Inde l’extrait alcoolique de caillette de veau à demi-putréfiée, et l’animal a rapidement succombé (une heure dix minutes) sans avoir présenté de convulsions. Dix minutes seulement avant la mort, la respiration devint suspirieuse, pénible, convulsive, se ralentit (20 inspi- * rations par minute), et les battements du cœur devinrent insensibles.

Il nous semble démontré par les expériences de MM. Fagge et Stevenson et les nôtres, que les extraits alcooliques de matière animale en voie de putréfaction sont toxiques. Les accidents qu’ils déterminent chez les animaux (le fait n’est absolument prouvé que pour les grenouilles) ne doivent pas faire admettre nécessairement qu’un principe vénéneux a été absorbé pendant la vie par le sujet dont les déjections ou les organes ont fourni les extraits (1).

En cela, nos expériences nous ont conduits à des conclusions très-différentes des affirmations de M. le professeur Tardieu. (Voir Devergie, Annales de médecine légale , 1866.) M. Tardieu ne fournit, d’ailleurs, aucun fait à l’appui de ses prémisses; nous pouvons invoquer, au contraire, des expériences concluantes qui démontrent : 1° que les extraits alcooliques des matières putrides sont toxiques; 2°, et, ceci a dans l’espèce une importance capitale, que les phénomènes peuvent présenter quelque analogie avec ceux que provoquent les poisons cardiaques. Nous avons constaté dans l’empoisonnement par l’extrait de matières putrides des troubles de la circulation, qu’une observation minutieuse pouvait seule faire distinguer de ceux que produit l’intoxication digitalique (2) observée parallèlement.

^ (1) Si Ton cherche à se rendre compte des principes qui peuvent agir comme toxiques dans

ces expériences, il faut éliminer l’alcool chassé complètement des extraits, la créaline et la créatinine, qui s’y rencontrent en trop faible proportion pour avoir une action vénéneuse et la pepsine (expériences de Fagge et Stevenson). Au contraire, les acides de la bile ont une action bien démontrée sur le cœur, dont ils ralentissent les mouvements; les acides lactique et butyrique, même à faible dose, dépriment fortement le pouvoir musculaire ; tous ces corps sont solubles dans l’alcool.

(2) Voici l’une des expériences les plus curieuses à ce point de vue; l’extrait provenait de l’évaporation de l’alcool dans lequel était conservé depuis plusieurs années un fœtus humain. Une petite quantité est introduite à 3 heures 15 minutes sous la peau du dos d’une grenouillé bien vive.

A 3 heures 30, les contractions ventriculaires, au nombre de 3Zi, sont devenues plus énergiques, le ventricule pâlit complètement.

A h heures 30, les pulsations sont descendues à 26.

A à heures ZiO, on en compte 21 ; à 6 heures 15, 18.

A 5 heures 55, 17 pulsations irrégulières ; arrêts suivis de plusieurs battements rapprochés.

Est- ce à dire que le mode d’expérimentation au moyen des extraits alcooliques soit, à nos yeux, absolument sans valeur? Non certes, et, dans l’afTaire La Pommerais, point de départ de cette controverse, les données fournies par l'expérimentation au moyen de ces extraits nous semblent démonstratives; mais ce qui entraîne notre conviction, ce n’est pas de voir succomber les animaux en expérience, mais c’est de voir se produire les symptômes typiques de l’empoisonnement digital iq ne. Fréquence décroissante des battements du cœur , arrêt complet au bout de vingt-huit minutes, dilatation des oreillettes et contraction du ventricule (Exp. VI, grenouille, n° 2).

11 ne suffit pas, en effet, qu’un animal meure empoisonné par les extraits aleoo- v tiques obtenus des viscères d’un cadavre ou des matières vomies, pour qu’on soit en droit d’affirmer la présence d’un poison dans les extraits essayés; il faut, de plus, pour que l’expérimentation ait une valeur réelle, que les symptômes provoqués chez l’animal aient un caractère et suivent une marche déterminés, reproduisant un type connu qui équivaut, dans l’espèce, à une réaction chimique.

Les phénomènes que présentent les grenouilles empoisonnées par la digitaline constituent la réaction physiologique de cet agent toxique. Ce sont ces phénomènes que nous allons décrire; ils ont été bien observés et décrits déjà par plusieurs physiologistes, et M. Vulpian en particulier; nous allons répéter ici ce que nous avons maintes fois noté dans nos propres expériences.

Peu de temps après l’introduction du poison sous la peau, on voit les battements du cœur, qui se faisaient d’abord avec une énergie modérée, devenir plus complets, plus accentués; le ventricule qui, dans l’état sain, ne paraît pas se vider complètement, reste rouge et diminue modérément de volume pendant la systole, se contracte énergiquement, devient tout à fait blanc, conique, puis se laisse largement dilater pendant la diastole pour expulser par une nouvelle systole le sang qui l’a rempli. Cette régularité parfaite de l’évolution du cœur dure peu; bientôt se manifeste un trouble profond; les oreillettes se laissent distendre, le ventricule ne se contracte plus d’une seule pièce, il n’y a plus de coordination dans le retrait des divers points de ses parois, une partie se laisse distendre pendant qu’une autre est contractée; les parois dilatées forment des saillies rouges (bosselures ou protubérances) qui tranchent par leur couleur cramoisie avec les dépressions presque incolores. Puis les oreillettes continuent de se dilater; le ventricule cesse de recevoir du sang,

A 6 heures 15 la grenouille est dans la résolution complète, mais le cœur bat encore

18 pulsations à la minute; le ventricule présente un froncement de la base à la pointe, mais ne blanchit plus.

A 6 heures 35. La grenouille est morte; le cœur bat encore (18 pulsations).

A 7 heures 15. Commence à se dessécher; 13 pulsations bien rbythmées.

A 8 heures » Arrêt clu cœur en diastole.

il reste pâle, et lors des contractions qui l’animent encore pendant longtemps, il

devient très-petit et pointu.

Un autre phénomène remarquable et bien décrit par MM. Fagge et Stevenson, c’est une forme spéciale de la contraction ventriculaire, un mouvement péristaltique ou de reptation qui semble se propager de la pointe ou quelquefois d’un point déprimé quelconque vers la base.

Signalons encore un fait assez fréquent : le retour d’une série de contractions après ou sans excitation préalable. Enfin nous avons observé plusieurs lois en éle, chez des grenouilles bien vives et prises depuis peu de jours, dont les battements du cœur étaient de 60 à 72 par minute, une action beaucoup plus rapide. Sous 1 influence de doses élevées du poison, de 0 gr. 005 mill. à 0,01 centigr., l’arrêt du cœur se produit en quelques instants et l’on peut suivre les progrès de la contracture qui se propage généralement de la pointe vers la base.

Voici l’une de ces expérimentations parmi les mieux caractérisées :

Août 1866 : 0,005 mill. de digitaline pure sont introduits sous la peau du dos d’une grenouille petite, mais bien vive; les mouvements du cœur sont très-énergiques. En moins de trois minutes, on voit les oreillettes se dilater beaucoup pendant que le ventricule se contracte, pâlit et diminue de volume; uniformément rouge pendant les premières diastoles, il blanchit successivement de la pointe à la base. Le sommet, d’abord, forme un point blanc qui gagne de proche en proche, exactement comme lorsqu’on vient a toucher successivement les diveis points du cœur avec la pince électrique. A mesure qu’une partie est contracturée, elle reste pâle et le sang afflue de moins en moins. Trois minutes après l’introduction de la digitaline, le ventricule est rigide, rétracté, conique, très-petit; sa cavité, effacée par la contraction des parois, est inaccessible au sang qui distend les oreillettes, et

cependant la grenouille bondit avec l’énergie normale.

C’est, en effet, un phénomène remarquable et qui fait contraste avec la mort du cœur. Le pouvoir musculaire demeure intact surtout lorsque l’empoisonnement est rapide. La grenouille survit, bondit et nage pendant une, deux heures et plus, après

l’arrêt du cœur.

Au dire de M. Vulpian, les phénomènes généraux se produisent plus tôt, et le cœur survit à la mort générale chez les grenouilles vigoureuses en été. Nous ne pouvons nous associer à cette opinion que contestent aussi MM. fagge et oœvensoii-

Les faits que nous venons de rapporter expliquent pourquoi nous légat dons la grenouille comme le réactif animal le plus propre à faire reconnaît! e la digitaline.

Les animaux supérieurs, au contraire, ne présentent pas, sous i influence de doses toxiques de ce poison, des accidents assez caractéristiques pour qu’on puisse expérimenter sur eux avec avantage.

Voici donc comme il conviendra de procéder a la recherche ne la réaction phy~

Biologique : Le produit suspect, purifié autant que possible, sera essayé par la méthode endeimique sur une grenouille dont on aura préalablement mis le cœur à nu et compté les pulsations, et 1 on suivra avec attention les modifications que présentera l’action du cœur. Une grenouille empoisonnée par une faible dose de digitaline

(moitié du poids de la substance injectée à la première) sera examinée comparativement.

Si les battements du cœur se ralentissent progressivement, si l’on note les déformations de cet organe que nous avons décrites comme caractéristiques, si le pouvoir musculaire survit franchement à l’arrêt du cœur, si l’on constate enfin la dilatation des 01 eillettes et la contracture du ventricule, il n’y a presque aucun doute à conserver: la substance essayée renferme un poison du cœur (digitale, scille, hellébore).

En un mot, 1 expérimentation physiologique, faite au moyen de substances fournies pai une analyse bien conduite, mais dans ce cas seulement, possède une valem considérable. Elle devient non-seulement un indice, mais une preuve de la présence du poison quand les symptômes observés présentent un type nettement déterminé (défoi mations et arrêt du cœur caractéristiques des poisons du cœur et en piemière ligne de la digitaline, au même titre que les convulsions tétaniques dans l’empoisonnement parles strychnées).

Si 1 animal meurt sans avoir présenté de phénomènes spécifiques, il y a seulement une probabilité, mais nullement une preuve en faveur de l’existence d’un poison dans la substance essayée.

Nous ne pensons pas qu on doive faire de l’expérimentation physiologique, de la recherche des réactions animales, une méthode, exclusive qui puisse suppléer a 1 analyse et aux réactions chimiques, l’une et l’autre sont nécessaires; elles doivent marchei de pair, se contrôler et se compléter mutuellement lorsqu’on dispose d’une quantité suffisante de matières. Nous le répétons d’ailleurs, et nous ne craignons pas d insister sur ce sujet, 1 expérimentation physiologique ne doit être tentée qu’avec les produits d’une analyse chimique préalable.

Lorsque les produits de 1 analyse sont très-peu abondants, il faut choisir entre les deux modes de recherches. Comme certains principes toxiques sont mieux caractéiisés par les phénomènes d’ordre chimique, d’autres par les réactions animales; il conviendra de préférer l’une ou l’autre méthode d’après Je poison dont on sera, par d autres considérations, autorisé à soupçonner l’existence.

Nous résumons, dans les propositions suivantes, les résultats de ce travail :

1° Le procédé le plus direct, pour obtenir la digitaline cristallisée, consiste à agiter, avec le chloroforme, le macéré de digitale, préalablement décoloré. Le produit de 1 évaporation du chloroforme, digitaline chloroformique , lavé successivement à la benzine, à 1 éther pur et à l’alcool faible (44° centèsim .) , puis repris par 1 alcool à 95° centèsim. et filtré sur charbon, donne d’emblée la digitaline cristallisée;

2° La digitaline obtenue du tannate (digitaline du Codex) peut également donner de la digitaline cristallisée; mais il est difficile de l’obtenir aussi blanche;

3« La digitaline cristallisée ne diffère pas notablement de la digitaline chloroformique sous le rapport des caractères chimiques et des propriétés physiologiques ou toxicologiques ;

4° La digitaline n’est ni un glycoside, ni un alcaloïde;

5° La digitaline présente une seule réaction chimique véritablement spécifique, coloration en vert par l’acide chlorhydrique ;

6° On ne connaît pas jusqu’ici de lésions caractéristiques de l’empoisonnement par la digitale chez l’homme et les mammifères ;

7o Les symptômes auxquels donne lieu l’intoxication digitalique ne peuvent fournir qu’une présomption, jamais peut-être un signe de certitude pour affirmer qu’il y a eu empoisonnement par la digitale ou ses dérivés;

8° Les effets toxiques produits par la digitaline chez la grenouille constituent une véritable réaction physiologique dont la constatation, venant corroborer celle des caractères chimiques, permet d’affirmer que le poison employé était la digitale ;

9° Dans les questions médico-légales d’empoisonnement on peut retrouver et isoler la digitaline contenue dans les matières vomies ou provenant de l’estomac du sujet empoisonné;

10° L’expérimentation sur la grenouille doit compléter les essais chimiques toutes les fois que la quantité du produit obtenu permet d’y recourir;

11° Les extraits alcooliques bruts des matières vomies ou recueillies dans l’estomac, ne permettent pas, en raison de leur composition complexe, d’obtenir un degré de précision suffisant pour ces essais ;

12o L’expérimentation sur les mammifères, outre qu’elle exige une quantité beaucoup plus forte de substance toxique, ne donne pas, pour les poisons cardiaques, la digitaline en particulier, des résultats aussi nets, aussi tranchés, aussi facilement observables qu’ils le sont chez la grenouille.

Dr Homolle. G. Homolle,

Interne des hôpitaux.

P. S. — Me sera-t-il permis d’invoquer une expérience déjà vieille, pour ajouter quelques mots sur la question thérapeutique qui reste toujours, en définitive, la plus intéressante pour le médecin.

Déjà en 1851 (Vov. Union Médicale, mai), m’appuyant sur l’expérimentation phy-

siologique et l’observation clinique, je formulais en ces termes mon opinion sur l’action de la digitaline et de la digitale.

« La digitaline est, avant tout, un modificateur de l’organe central de la circu-

« lation Le mot sédatif, si souvent appliqué à la digitale, ne peut être pris dans

« le sens général et absolu de tempérant et de calmant... La digitaline ne déprime « pas, au moins primitivement , l’action du cœur. Le ralentissement qu’elle déter- « mine dans les contractions de cet organe n’est pas synonyme de ralentissement « de la circulation, l’augmentation de force d’impulsion étant liée à la diminution « de fréquence des battements du cœur..,. On ne peut donc prendre le nombre des « pulsations artérielles comme mesure de la vitesse de la circulation, » Et plus loin ; « Il ne faut pas confondre, dans l’étude de la digitaline, l’action physiolo- « gique de doses exactement suffisantes pour produire une modification fonctiona neile appréciable avec l’action perturbatrice de doses exagérées. » Et enfin : « Les « effets diurétiques m’ont rarement paru provenir d’une action directe et immédiate <( de la digitaline sur la fonction uro-poétique , mais bien être consécutifs aux mo- « difications apportées à la circulation. »

Depuis cette époque, vingt années de pratique médicale n’ont fait que me confirmer dans cette opinion.

La principale propriété thérapeutique de la digitale, celle qui en fait un agent si précieux pour le médecin, est donc de régulariser la circulation en la ramenant aux conditions normales, et l’indication de son emploi doit être tirée du désordre de cette fonction. Si, en effet, toute médication se propose pour but de modifier la fonction bien plutôt que l’organe malade, envisagé anatomiquement , cela est surtout vrai pour la digitaline.

D’après ces données, on comprend que le diagnostic doit être plus médical qu’anatomique, et tenir plus grand compte de l’expression symptomatique que de la nature, du siège précis et du mode des bruits cardiaques. La fréquence, la petitesse, l’inégalité, l’irrégularité, les intermittences, le désordre, en un mot, des contractions du cœur et des pulsations artérielles, indiquera l’emploi de la digitaline, abstraction faite de la lésion, et si, à ces signes, viennent se joindre la toux, la dyspnée ou l’orthopnée, l’œdème du tissu cellulaire général ou pulmonaire, la rareté des urines, la teinte asphyxique des téguments, les effets de la médication digitalique peuvent être rapides et quelquefois merveilleux. La respiration devient plus facile; la toux diminue; la diurèse prend des proportions considérables à mesure que le pouls, dont il était impossible, de saisir le rhythme et le nombre, se montre plus régulier, plus développé, et que le chiffre des pulsations décroît progressivement.

Mais si, au lieu de l’ensemble de symptômes que nous venons d’esquisser, le malade présente, avec un pouls plein, dur et vibrant, la coloration vive de la peau, la

turgescence de la face et une forte impulsion cardiaque, l’ utilité de la digitaline devient douteuse, et parfois même son emploi peut être nuisible.

Les palpitations liées à la chlorose, à l'anémie et à certaines cachexies; les trouble? de la circulation cardiaque survenus sous l’influence d’états névropathiques, ceux que l’on observe chez les jeunes sujets prédisposés à la tuberculose avant 1 appai ition d aucun signe positif, ceux enfin qui sont en rapport avec un défaut passager d harmonie dans le développement organique pendant la croissance, sont toujours amendés par la digitaline, sans préjudice des autres médications que peut réclamer l’état diathésique ou morbide auquel ils se rattachent. Je me suis également bien trouvé de l’administration de la digitaline dans les diverses périodes de la phthisie, lorsque la fréquence extrême du pouls, en dehors des paroxysmes pyrétiques, témoigne d un

désordre profond de la circulation.

Enfin son action résolutive est incontestable dans la pleurésie et la péricardite, après la cessation de l’état fébrile, mais les infiltrations et les épanchements séreux des cavités splanchniques développés sous l’influence d affections du foie ou des reins, ne m’ont pas paru modifiés favorablement par la digitaline.

Dans tous les cas que nous venons d'énumérer, c’est l’action régulatrice que cherche le médecin; aussi doit-il administrer la digitaline à dose physiologique (1 milligr. ou 2 par vingt-quatre heures). Mais en dehors de ces indications, que nous appellerons rationnelles, un vaste champ reste ouvert à l’emploi de la digitaline dans les maladies aiguës fébriles et inflammatoires. Le médecin ne cherche plus seulement alors à obtenir l’effet physiologique primitif, à rendre régulière la circulation desordonnée; il se propose, suivant la méthode dite rasorienneou contro-stimulante, de déterminer d’emblée, par des doses élevées, des phénomènes de dépréssion et de perturbation générale, espérant ainsi modifier favorablement révolution de la maladie, et en accélérer la marche.

La médication perturbatrice peut incontestablement être, utile dans le cours, et surtout au début des maladies aiguës. Les vomitifs sont, peut-être, le meilleur exemple qu’on puisse invoquer à cet égard ; mais on ne doit pas se disimuler que les doses élevées auxquelles sont administrés les médicaments, provoquent un désordre qui ne permet plus d’apprécier l’action propre à chacun d’eux, et conduit à confondre dans un même groupe des agents thérapeutiques doues d’une action disparate ou même antagoniste. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil sur la liste des contro-stimulants où l’on voit figurer côte à côte, la digitale, l’ipécacuanba, le colchique, la strychnine, la belladone, etc., etc., et I on sait qu à dose toxique, les phénomènes produits par des agents très-différents, finissent par se confondre et ne plus présenter de caractères propres ou spécifiques.

Pour la digitaline en particulier, l’administration de doses élevées a pour résultat évident, d’obscurcir encore le problème déjà si complexe de l’action médicatrice.

Que sera-ce si on lui associe d’autres agents thérapeutiques dont l’action peut être parallèle, différente ou même opposée (1).

Nous croyons avoir démontré dans notre mémoire la presque identité de la digitaline amorphe (chloroformique du Codex) et de la digitaline cristallisée sous le triple rapport chimique, physiologique et toxicologique. Il était important de s’assurer si l’observation clinique viendrait confirmer celte identité au point de vue thérapeutique et posologique.

M- Ie docteur J . Guyot, dont mon fils est l’interne cette année, a bien voulu administrer dans son service, à l’hôpital Lariboisière, la digitaline cristallisée en solution titrée au millième dans un certain nombre de cas d’affections cardiaques variées.

^ Il nous paraît fort difficile d’apprécier en général des différences dans l’intensité d’action de deux médicaments analogues, lorsqu’on agit sur des malades qui diffèrent toujours malgré l’identité apparente des lésions morbides qu’ils présentent. Nous ne pouvons donc mettre en parallèle et comparer l’énergie thérapeutique de la digitaline amorphe et de la digitaline cristallisée. Toutefois les observations recueillies, au nombre déplus de vingt, établissent l’action physiologique de la digitaline cristallisée à la dose de O gr. 001 à 0 gr. 002 par jour sur le rhythme et le nombre des battements du cœur, sur la tension artérielle dont l’élévation est rendue évidente par le sphygmograpbe et sur la chaleur fébrile dont les modifications sont accusées par le thermomètre. Disons cependant, qu’à ce dernier point de vue, les expériences ont été trop peu nombreuses pour démontrer d’une façon définitive l’action antipyrétique de la digitaline.

L administration sous forme liquide n a pas présenté de différence appréciable dans le mode d’action ou la rapidité des effets; l’intolérance ne s’est pas produite plus rapidement.

Le milligramme présente toujours l’unité de dose, et ce n’est qu’exceptionnellement qu’on devra donner plus de 2 milligrammes par vingt-quatre heures, pour obtenir 1 action sédative régulatrice de la circulation. Les injections hypodermiques de la solution au millième n’ont pas d’action irritante, elles pourront peut-être offrir quelque avantage chez des sujets dont l’estomac supporte mal les prépa-

(1) Je pourrais prendre pour exemple le traitement de la pneumonie, pour lequel le kermès est souvent administré simultanément avec la digitale. L’étude des préparations antimoniales dont le kermès peut être considéré comme le type, démontre un mode d’action opposé à celui des préparations de digitale. Si les unes et les autres diminuent la fréquence du pouls les premières le dépriment en même temps qu’elles le ralentissent, et c’est l’action déprimante piimitive des antimoniaux, jointe à leur influence toute spéciale sur la sécrétion de la muqueuse bronchique, qui explique leur succès dans les affections inflammatoires du paren-

rations digitaliques. Elles ont paru, dans un cas, provoquer la diurèse d’une manière évidente , la quantité des urines s’est élevée de 400 à 500 grammes à 1 ,000

grammes pai jour, pour revenir au chiffre antérieur après la suspension du traitement.

En résumé, nous nous croyons autorisé à affirmer une analogie très-grande, sinon une complète similitude comme mode et énergie d’action entre les deux digitalines.

Dr Homolle.

: . ' ' , ' in fU - A - ïCL % .

, fj.

. .. ; ■ mû ->1 Ù ■ Z.h f: - ' . ' i . ' ' - - .

Page 1