FORME GRAVE; — EMPOISONNEMENT PAR LA DIGITALE
La lecture des observations montre que les symptômes de l’empoisonnement ne se produisent pas sous une forme constante; mais il en est de même pour la plupart des substances vénéneuses. C’est donc d’après l’ensemble des faits, en négligeant les phénomènes exceptionnels qu’on en peut donner une description exacte. Ce n’est pas immédiatement (un cas de Taylor fait exception), mais en général une ou plusieurs heures après l’ingestion de la digitale qu apparaissent les premieis phénomènes. Un sentiment de malaise profond, des nausées, des vomissements, marquent ordinairement le début de l’empoisonnement, et persistent jusqu aux approches de l’agonie. Ils sont accompagnés de douleurs gastralgiques ou entéralgiques, de constipation ou de diarrhée douloureuse, un sentiment d angoisse des plus pénibles, une céphalalgie intense avec vertiges et éblouissements surviennent ; la vue est obscurcie, les pupilles dilatées le plus souvent. Peu à peu se manifestent des troubles graves de la circulation; les battements du cœur augmentent d éneigie au début, puis diminuent progressivement de fréquence, leur rbytbme se modifie, devient désordonné, tumultueux. Le pouls présente un ralentissement giaduel et parfois extrême (25-30 pulsations). Plus tard, il devient irrégulier, intermittent et, au plus fort de l’empoisonnement, il est faible, petit, dépressible, filiforme et même insensible.
La respiration reste normale ou s’accélère, en même temps qu elle devient pénible.
L’intelligence est conservée, parfois même il y a d’abord une certaine excitation suivie bientôt d’un sentiment de fatigue profonde. Les vertiges, l’insomnie, des hallucinations, ou même un délire passager, sont des phénomènes à peu piès constants.
^ La prostration rapide des forces, l’aphonie, les sueurs froides et visqueuses, la rareté des urines, l’altération des traits, la face grippée, rabaissement de la température, témoignent de l’atteinte portée à l’organisme. Après une perturbation si grande, le retour à la santé est généralement lent, et divers symptômes persistent souvent pendant plusieurs jours. Hutchinson, à la suite de sa première expérience (420 gouttes de teinture de digitale en deux jours) dut garder le lit quinze jours, et ne revint à la santé qu’au bout de deux mois.
Si la terminaison est fatale, on voit la prostration faire des progrès, les vomissements se multiplient, un état comateux, du hoquet, des évacuations involontaires, quelques mouvements convulsifs annoncent la mort.
L’observation de M. Oulmont (Union Médicale, 1851), celle de M. Colleville (Union Médicale, 1848), celle de Bayle où le pouls devint si lent, qu’à ce seul signe l’empoisonnement avait été reconnu, sont des exemples où l’on retrouve avec
plus ou moins de détails les traits généraux de la description que nous avons donnée.
Mais il est des cas exceptionnels où tout un groupe de symptômes disparaît presque complètement, tandis qu’un autre devient prédominant.
Gomme exemple d’empoisonnement ayant suivi une marche insolite, on peut citer 1 observation Y de M. Tardieu, où l’on voit signaler un appareil fébrile, des troubles sensoriels, portant non-seulement sur la vue (exophthalmie, cécité presque complète, diplopie), mais sur l’ouïe et le goût avec l’absence complète de diarrhée, de vomissement, de douleur épigastrique.
C’est encore à un autre titre, l’observation de Forget (Gaz. méd. de Strasb ., sep- #? tembre 1868), où les seuls accidents signalés ont été des vomissements et quelques mouvements convulsifs à l’approche de la mort.
L’observation VIII de M. Ducroix, empruntée à Taylor, est remarquable par l’existence d’accidents comateux et convulsifs, et l’observation XII, par celle de syncopes répétées.
L’observation de Sazima, par l’apparition rapide de somnolence avec convulsions toniques et cloniques.
Ces mêmes phénomènes comateux et convulsifs avec anesthésie cutanée, se retrouvent dans l’observation Melcon ( Vierteljahrschrift von Prag 1845). Mais il s’agit dans ces deux cas, de malades atteints d’anasarque, et malgré le ralentissement du pouls (40) et les vomissements, nous ne pouvons accorder au fait de Melcon un caractère d’authenticité irrécusable.
M. le professeur Bouillaud (Dictionnaire de médecine pratique) rapporte un fait dans lequel l’intoxication n’a été caractérisée, outre le ralentissement du pouls, que par des troubles intellectuels (hallucinations, délire) qui disparurent en même temps que s’accélérait le pouls. Deux observations analogues sont consignées dans la thèse de M. Calan (1862); dans l’une d’elles, le délire est comparé à celui ^ de la manie aiguë.
L’empoisonnement parla digitaline, reproduit les traits principaux de l’ensemble symptomatique que nous venons de décrire. Il faut remarquer cependant que les vomissements ont, dans tous les cas, été précédés par certains troubles généraux : perte de connaissance, frisson, malaise extrême, céphalalgie, vertige et trouble de la vue. L’anxiété précordiale est excessive, des douleurs gastralgiques et des nausées annoncent les vomissements qui sont très-pénibles et répétés. La prostration devient rapidement complète; tout mouvement détermine un état syncopal et provoque le retour des vomissements; la voix s’éteint; l’intelligence reste longtemps intacte, tôt ou tard elle est troublée par des hallucinations; le pouls, ralenti graduellement jusqu’à 30-25 pulsations, devient petit, irrégulier, à peine sensible; la peau se
refroidit et se couvre d'une sueur visqueuse; les urines se suppriment; des crampes se font sentir dans les membres inférieurs.
Il nous reste à dire quelques mots de l'empoisonnement par l’acide digitoléique dont l’observation a été publiée ( Archives de médecine , juillet 1861); nous en donnerons un très-court résumé : La substance vénéneuse (matière âcre, presque entièrement privée du principe amer) fut prise à la dose de 45 centigrammes le matin à jeun. Pendant les huit premières heures, il n’y eut qu’un peu de malaise, de tension épigastrique et de céphalalgie; alors survinrent des vomissements qui se répétèrent bientôt tous les quarts d’heure, toutes les dix minutes et amenèrent rapidement une prostration extrême sans céphalalgie et sans aucun trouble de l’intelligence. Les forces étaient anéanties; la voix éteinte; l’urine rare et sédimenteuse; les selles, rares et molles, causaient une cuisson vive au passage. Chaleur âcre à la paume des mains et à la plante des pieds; battements aortiques très-pénibles.
Le lendemain seulement, la vue se troubla; les vomissements continuaient, toujours suivis d’angoisse précordiale; la prostration persistait, mais la tête restait libre, non douloureuse. Le pouls, après une légère accélération, descendit à 48, conservant une plénitude très-grande; mais ce chiffre ne fut atteint que le quatrième jour.
Le rétablissement ne fut complet qu’après quinze jours; les symptômes qui persistèrent le plus furent : le trouble de la vue, les douleurs gastralgiques, la toux, avec inspirations sifflantes et crachats rouillés.
Il nous paraît très-difficile qu’on puisse, en dehors de toute donnée étiologique, établir le diagnostic exact d’un empoisonnement par la digitale ou la digitaline. Un ralentissement graduel de la fréquence du pouls coïncidant avec des vomissements répétés, de la céphalalgie, des troubles de la vue, devrait faire regarder l’empoisonnement comme probable; jamais, cependant, ces symptômes ne pourraient devenir un signe de certitude au même titre, par exemple, que les accidents tétaniques produits par les strychnées.
On pourrait être éloigné de l’idée d’un empoisonnement par l’analogie des troubles observés avec ceux de diverses maladies.
Dans le cas célèbre de Mme de Paw, M. Blachez comparait l’état de la malade à celui qu’on observe chez les sujets qui succombent à une hémorrhagie interne, brusque et abondante. Dans d’autres, où les vomissements sont le phénomène prédominant, on pourrait croire à une indigestion grave, à une perforation de l’intestin, au choléra même.
Chez un sujet atteint d’anasarque, et soumis à un traitement par la digitale, des accidents urémiques pourraient être regardés comme des signes d’intoxication.
Dans le cours d’une affection du cœur, chez un sujet soumis depuis quelque temps à un traitement par la digitale, on sera parfois embarrassé pour affirmer que
certains symptômes (lipothymies, syncopes, vomissements) doivent être attribués à la médication.
La brusquerie des accidents, débutant au milieu de la santé, sans que rien puisse en rendre compte, tel est, en général, l’indice qui fait naître dans l’esprit du médecin la pensée d’un empoisonnement. Dans ces circonstances, si l’on excepte le cas de ralentissement graduel et considérable du pouls, on pourra hésiter sur la nature du poison.
On soupçonnera l’emploi des solanées vireuses ou de l’opium, s’il existe un état comateux; celui du tartre stibié ou de l’arsenic, si l’action éméto-cathartique et la dépression profonde des forces sont les phénomènes prédominants.
L’ingestion de champignons vénéneux produit parfois des troubles comparables â v ceux que détermine la digitale. L’ellébore vert, enfin, et la scille maritime, autant qu’on en peut juger par les expériences faites sur les animaux (Fagge et Stevenson), ont une action toxique presque identique à celle de la digitale.
On ne peut pour tous ces cas formuler sérieusement les éléments d’un diagnostic différentiel.
La digitale, au point de vue toxicologique, a été classée parmi les hyposthénie sants, mais on n’est pas autorisé à conclure de l’action toxique à l’action physiologique, et Fon ne pourrait, à juste titre, donner le nom d’hyposthénisant à un agent
thérapeutique dont Feffet principal est de régulariser Faction du cœur et d’élever la tension artérielle
Dans quelle mesure peut et doit être invoquée l’expérimentation sur les