QUELS SONT LES CARACTÈRES CHIMIQUES QUI , DANS LES EXPERTISES MÉDICO
Il n’est possible de caractériser chimiquement la digitale que par la digitaline ; celle-ci est l’intermédiaire obligé sur qui doivent porter les recherches et dont il faut déceler la présence pour affirmer qu’un produit donné renferme de la digitale. Mais la digitaline possède-t-elle des caractères réellement spécifiques? M. le professeur Tardieu, supposant que la justice ait remis entre les mains de l’expert O gram.
50 centig. de digitaline ordinaire commerciale, affirme que, dans ce cas fort improbable, mais le plus simple et le plus favorable qu’on puisse imaginer, la chimie ne pourra définir la nature du corps en question et conclut à 1 impossibilité absolue pour l’expert chimiste d’arriver par les réactifs seuls à constater la présence de ce produit. (V. Rapport médico-légal. — Affaire Lapommerais.) (1).
Nous ne pouvons partager l’opinion de notre savant maître, et nous croyons qu’on pourrait, dans ces circonstances, et par la chimie seule, déterminer avec certitude
(1) Nous adressions à cette occasion ia lettre suivante à M. le professeur Tardieu :
« Très-honoré maître ,
« Dans i’instruction de la grave affaire criminelle qui occupe en ce moment la société tout entière, et qui intéresse plus spécialement le Corps médical, une lacune m’a frappé : c’est l’absence du corps du délit. *
« Ayant, dans plusieurs circonstances, cherché à isoler des quantités très-minimes de digitaline mêlée à d’autres substances, je prends la liberté de vous adresser l’exposé du procédé que j’ai employé .
« Je suppose que l’on doive agir sur les matières sèches recueillies sur un parquet.
« Les traiter par l’alcool à 90° centèsim ., à plusieurs reprises, et pendant deux heures au moins chaque fois. Filtrer et agiter avec l’hydrate de plomb humide et bien lavé, c’est-à-dire exempt de soude, de potasse ou d’ammoniaque. Après un contact suffisant, filtrer et évaporer à l’étuve (60° cenligr.) jusqu’à consistance sirupeuse; verser dans une éprouvette et y mêler quatre fois son poids de chloroforme ; agiter, laisser reposer et séparer au moyen d’une pipette le chloroforme qui aura gagné le fond de l’éprouvette et qui, versé dans une capsule, laissera déposer par évaporation spontanée la digitaline qu’il aura dissoute. Celle-ci, lavée à la benzine, pour en séparer les matières grasses entraînées , sera reconnaissable à son amertume intense, à la coloration vert émeraude que lui fera prendre l’acide chlorhydrique; et enfin, si la quantité était de quelques milligrammes, à son action toxique et spécifique sur la grenouille. »
la nature de la substance soumise à l’examen. La première chose, en raison de l’impureté de la plupart des produits vendus sous le nom de digitaline, serait de purifier la matière par des dissolutions dans l’alcool concentré (95° centésim.) d’abord, puis dans le chloroforme, pour ne soumettre aux essais ultérieurs que la portion soluble dans ces deux menstrues.
L’étude des caractères extérieurs ne fournit aucune donnée vraiment spécifique, même en la supposant amenée à l’état cristallin, ce qui entraînerait des manipulations répétées et une perte notable de substance.
La saveur amère mérite attention : ce signe , qui n’aurait pas de valeur pris isolé- % ment, en acquiert une véritable lorsqu’il se joint à d’autres caractères, et d’ailleurs sa recherche n’exige l’emploi que d’une très-minime quantité de matière.
L’absence de précipité avec les chlorures d’or et de platine élimine d’emblée presque tous les alcaloïdes, et ce signe, bien que négatif, nous paraît d’une haute importance. Sans répéter ce que nous avons dit de l’action des autres réactifs, nous arrivons de suite à un caractère que nous considérons comme tout à fait spécifique ; nous voulons parler de la coloration vert émeraude qui se produit au contact de l’acide chlorhydrique pur et concentré, et qui, d’après nos recherches, ne prend naissance avec aucun autre principe immédiat.
Quelques objections ont été faites à cette réaction; on a dit que le chlorophylle et la matière colorante de la bile lui pouvaient donner lieu. Nous avons traité, d’après le procédé indiqué dans la première partie de ce mémoire, un mélange de matières végétales riches en chlorophylle, additionné ou non de digitaline. La réaction très-franche dans le cas où la digitaline avait été ajoutée, fit défaut avec l’extrait dépourvu de ce principe. Quant à la bile, l’expérience suivante ne laisse aucun doute sur ce point :
De la bile de bœuf pure est traitée par l’alcool à 95° centésim la liqueur agitée (I avec l’hydrate de plomb et filtrée est évaporée à consistance d’extrait, puis reprise par le chloroforme, et la solution laisse par évaporation un résidu qui ne se colore nullement en vert par l’acide chlorhydrique.
Pour constater la réaction chlorhydrique sur la digitaline présumée, nous donnons la préférence au mode d’opérer suivant :
Une parcelle du produit à essayer est déposée au fond d’une petite capsule de porcelaine ; on y laisse tomber avec un agitateur en verre deux ou trois gouttes d’acide chlorhydrique pur et concentré, et l’on chauffe légèrement le mélange. La teinte verte ne tarde pas à se manifester; mais lorsque la quantité de matière est si peu considérable, la coloration ne persiste pas plus de vingt-quatre heures. Cette circonstance serait fâcheuse dans le cas où l’expert-chimiste voudrait présenter la tache verte comme pièce à conviction; un moyen de conservation consiste à dis-
soudre la matière verte dans une goutte de chloroforme; elle se dessèche alors sous forme de vernis qui ne change plus d’aspect.
Les réactions produites avec le chlore, le brome, l’iode sont très-caractéristiques. Aucune autre substance toxique d’origine végétale, à notre connaissance, ne leur donne lieu; mais la quantité de digitaline qu’elles exigent pour se produire nettement est un peu plus considérable.
On peut objecter qu’à tant de réactions successives on perdrait toute la matière dont on dispose; aussi conseillons-nous de se borner aux essais suivants :
1° Constater l’amertume intense du produit;
2° Essayer par l’acide chlorhydrique ;
3° Dans le cas où l’on disposerait d’une quantité suffisante du produit à reconnaître, essayer l’acide sulfurique, le tannin, le chlore, le brome.
En résumé, nous croyons que la digitaline a dans l’acide chlorhydrique un réactif infaillible et qu’elle possède en outre un certain nombre de caractères chimiques qui peuvent permettre de la reconnaître avec certitude.
Ce que nous venons de dire s’applique à la digitaline purifiée de corps étrangers ; la présence de matières extractives aurait l’inconvénient de masquer ou de modifier les réactions, il faut donc, de toute nécessité, s’appliquer à isoler le poison de la façon la plus complète, et déjà nous avions en 1854 indiqué l’emploi du chloroforme pour séparer la digitaline des granules. Le cas serait presque aussi simple s’il s’agissait d’examiner un sirop, une teinture, un extrait. (Y. Union Médicale, 23 et 25 juin 1864.)
Mais nous avons hâte d’arriver aux cas plus difficiles, où la matière toxique se trouve perdue en quelque sorte dans une masse alimentaire, dans des matières
vomies, ou dans les viscères même du sujet empoisonné.
Premier cas. — Lorsqu’il y a soupçon d’empoisonnement, sans que rien puisse faire admettre l’emploi de la digitaline plutôt que d’un autre agent toxique végétal, on devra recourir à la méthode de Stas pour la recherche des principes organiques en réservant au moins la moitié des matières à examiner .
C’est en effet parmi les alcaloïdes que se trouve le plus grand nombre des poisons végétaux; et si ce procédé ne nous semble pas le plus parfait pour isoler la digitaline mêlée à des matières animales, il a l’avantage de s’appliquer à la généralité des substances toxiques végétales. La moitié réservée doit être traitée comme dans
le deuxième cas.
Deuxième cas. — Toutes les fois que les symptômes observés ou quelques autres indices donneraient de grandes probabilités à l’hypothèse d’un empoisonnement par la digitaline ou la digitale, nous pensons qu’il serait préférable d’agir comme il suit.
Les matières vomies ou trouvées dans l es
tomac sont jetées sur un libre. La partie
liquide triturée avec une certaine quantité d’hydrate de plomb (1) est additionnée de son volume d’alcool à 95° centésim filtrée et évaporée à une basse température. Lorsqu’il se sépare, pendant l’évaporation, des flocons de matière grasse ou albuminoïde, on jette la liqueur sur un filtre préalablement mouillé d’eau distillée. Puis on continue l’évaporation lente, et quand le liquide est à consistance de sirop épais, on le verse dans une éprouvette; on l’agite avec la moitié de son volume de chloroforme que l’on sépare au moyen de la pipette. Ce traitement est répété à deux
ou trois reprises, et le chloroforme recueilli est évaporé à l’air libre peu à peu et par doses successives dans une capsule de porcelaine. On arrive ainsi à réunir sur une surface étroite le résidu qui, par une évaporation en masse, formerait une couche diffuse et si ténue qu’on ne pourrait la recueillir sans perte.
Si l’on croyait que cet extrait chloroformique renfermât encore de la matière grasse, un lavage à la benzine, fait avec précaution, l’enlèverait sans toucher sensiblement à la digitaline.
La partie solide des matières vomies restée sur le filtre, et les viscères divisés en
minces fragments , sont traités séparément par le procédé suivant :
Ces matières sont additionnées de leur poids d’alcool à 95° centésim. et le mélangé agité fréquemment. Après plusieurs heures de contact, le liquide est décanté et remplacé par une nouvelle quantité d’alcool; on doit même répéter ce traitement une troisième fois. Les liqueurs réunies et filtrées sont agitées avec 1 hydrate de plomb, filtrées de nouveau et évaporées à une température qui ne doit jamais dépasser
40° centésimaux .
Le résidu amené à consistance de miel est lavé avec soin à la benzine, puis repiis par l’alcool à 95° centésim. qui laisse indissoute une assez forte proportion de ce premier extrait.
Une nouvelle évaporation faite dans les mêmes conditions que la précédente, amène le liquide alcoolique à consistance sirupeuse. Il est alors agité dans une éprouvette avec le chloroforme comme dans l’opération sur la portion liquide des matières vomies, et le chloroforme, évaporé de la même façon, laissera un résidu que, pour plus de sûreté, on pourra laver avec précaution à 1 éther très-pur et à
l’eau distillée (2).
On doit mettre de côté le résidu indissous du second traitement par 1 alcool et
(1) Cet hydrate de plomb est obtenu en précipitant une solution d’acétate de plomb tribasique par l’ammoniaque. Il doit être lavé à plusieurs reprises à l’eau distillée et conservé sous l’eau. La quantité à employer peut être évaluée à 1/20 du poids du liquide à examiner.
(2) Six grenouilles empoisonnées par la digitaline en injection hypodermique et représentant 3 à Zi centigrammes de digitaline, ont été traitées par l’alcool à 95 ° centésim. selon ce procédé et ont permis d’isoler un peu plus de 3 milligrammes de digitaline, dont 2 milligrammes injectés sous la peau de la cuisse d’une grenouille ont déterminé tous les phénomènes de l’intoxication digitalique, et la mort.
les matières séparées par la benzine, l’éther et l’eau distillée, de nouvelles manipulations pouvant encore en retirer des traces de principe amer.
Il ne faut pas perdre de vue, en effet, que la digitaline peut, à la faveur de certaines substances mal déterminées, être dissoute en proportion assez notable par des menstrues, dont 1 action dissolvante est presque nulle sur ce principe immédiat à l’état de pureté.
Nous rejetons le charbon animal comme moyen de décoloration dans ces cas de recherches minutieuses médico-légales, car il retient une forte proportion de digitaline. Le meilleur mode d’élimination des matières colorantes est l’hydrate de plomb ou, dans quelques cas, l’acétate de plomb, en ayant le soin de précipiter { |
i exc®s de plomb par le gaz suifhrydrique, et d’éliminer l’acide libre par l’oxyde de zinc.
Nous n employons pas le tannin pour précipiter la digitaline, parce qu’une notable quantité de ce principe amer est constamment modifiée dans la formation et la réduction du tannate.
11 ne faut pas espérer doser exactement la digitaline dont une certaine quantité restera toujours mêlée aux matières étrangères. Ce n’est qu’en reprenant avec soin les extraits non épuisés par un premier traitement, qu’on parviendra à réunir une proportion un peu forte de la dose ingérée.
QUELLES SONT LES ALTÉRATIONS PATHOLOGIQUES QUE LA DIGITALE OU LA DIGITA¬ LINE PEUVENT LAISSER A LEUR SUITE DANS LES CAS D’EMPOISONNEMENT?
Les lésions anatomiques constatées après la mort peuvent-elles éclairer sur la nature de l’empoisonnement par la digitaline?
Les autopsies sont rares et peu instructives. Sur 10 cas de mort, l’examen cadavérique a été pratiqué 7 fois.
Blackall (cité par Cbristison) et Forget n’ont constaté aucune lésion.
La malade de M. Barth, morte à la Salpêtrière, ne présenta rien qui pût se rap- À * porter à l’empoisonnement, cause de la mort, si ce n’est peut-être l’accumulation de mucus dans la grande courbure de l’estomac, où se voyait un piqueté rouge brun.
Dans un cas de Taylor, on trouva les membranes du cerveau très-injectées et la muqueuse stomacale enflammée par places.
Dans le cas de Gaussé, l’estomac est phlogosé partiellement; le péricarde renferme une petite quantité de sérosité.
L’autopsie de la dame de Pauw est rapportée avec plus de détails; elle est négative sur presque tous les points. Le tube digestif présente seulement par places
quelques suffusions sanguines, quelques points congestionnés disséminés dans toute la longueur de l’intestin.
On voit par ce rapide résumé qu’aucune des rares lésions observées après 1 empoisonnement par la digitaline n’est caractéristique.
La congestion des méninges, l’épanchement intra-péricardique se rencontrent fréquemment dans les autopsies.
Les suffusions sanguines multiples s’observent également dans 1 empoisonnement par l’arsenic, la belladone, etc., etc.
En présence des résultats si pauvres de l’examen cadavérique chez l’homme, il est bon de s’éclairer par la comparaison des lésions constatées sur les animaux. (Yoy. Bouley et Raynal, in Recueil de médecine vélér. pratique , 1849; Bouchardat ^ et Sandras, in Annuaire de thérapeutique , 1845.)
Le coeur ^ si profondément impressionné par l’action de la digitale, présente en général un état spécial et vraiment caractéristique. Nous avons toujours examiné cet organe peu d’instants après que l’animal avait succombé; souvent même nous avons assisté à ses dernières contractions. Nous avons vu, dans ces cil constances, les ventricules pâles, durs, manifestement contracturés, à ce point que leur cavité est complètement effacée et qu’une section faite à la pointe ne laisse pas écouler une goutte du sang qui distend les oreillettes (chats, cabiais).
A côté de ces faits, on en trouve d’autres, et ils sont nombreux, où l’état du cœur ne présente rien de particulier. Il est bien à craindre que, chez 1 homme où 1 examen cadavérique est fait tardivement, la déformation du cœur ne persiste pas . l’élasticité des parois auriculaires faisant écouler le sang resté fluide dans les ventricules devenus flasques.
Des taches ecchymotiques plus ou moins nombreuses, constituées quelquefois par une petite collection sanguine, s’observent sous les deux feuillets péricardiques et sous l’endocarde des cavités gauches. (Yoy. Bouley et Raynal, loc. cit.) Ces ecchymoses ne sont pas constantes et n’ont d ailleurs qu une valeui très-restreinte ^ comme indice d’un empoisonnement par la digitale.
La même réflexion s’applique mieux encore aux lésions gastro-intestinales . L’épiploon et le mésentère sont rouges ; nous avons souvent vu l’intestin fortement congestionné, et certains expérimentateurs ont signalé des taches ecchymotiques diffuses, des sugillations de la muqueuse, et même une infiltration sanguine dans l’épaisseur de cette membrane. On rencontre alors dans l’intestin des mucosités mêlées de sang, et, d’après ces lésions, on peut admettre qu’il y ait des selles sanguinolentes dans les empoisonnements très-aigus par la digitale.
Les poumons sont gorgés de sang.
Nous avons souvent constaté une hyperhémie intense du foie , qui est devenu friable.
Il est plus rare d’observer une lésion semblable de la rate , de la substance corti-
cale des rems. La stase veineuse des dernières périodes de l’empoisonnement rend parfaitement compte de cet état congestif.
Enfin, chez les animaux comme chez l’homme, l’examen cadavérique est, dans un grand nombre de cas, négatif.
Le fait important qui ressort de ce qui précède, c’est que les lésions constatées à 1 autopsie peuvent être tout au plus un indice, sans constituer jamais à elles seules une preuve d’empoisonnement par la digitale; encore faudrait-il, pour qu’elles eussent quelque valeur, qu’on rencontrât sur le même sujet plusieurs désordres anatomiques qui n ont été observés chez l’homme dans aucune des autopsies rapportées jusqu à présent : déformation du cœur, ecchymoses endo-péricardiques , rougeur et ecchymoses de la muqueuse gastro-intestinale.
On ne saurait se fonder sur l’absence de toute lésion cadavérique pour attribuer à la digitale plutôt qu à un poison minéral un empoisonnement probable, et l’affaire
Pritchard est un exemple d’empoisonnement par le tartre stibié, après lequel on ne trouva absolument rien à l’autopsie.
La digitale, sous quelque forme qu’elle soit prise, constitue un poison énergique, et l’on a observé des cas de mort après l’administration de chacun de ses produits pharmaceutiques (feuilles sèches, suc de feuilles fraîches, infusion, décoction, extiait, teintuie); nous avons rapporté nous-mêmes un cas d’empoisonnement non suivi de mort par le sirop de digitale du Codex.
Quant aux dérivés chimiques de la plante, la digitaline seule se trouve dans le commerce, et 1 on compte déjà 7 observations publiées d’empoisonnement causé pai elle. L acide digitoléique a des propriétés éminemment toxiques, comme le démontrent l’empoisonnement rapporté par l’un de nous (voy. Archives de médecine, juillet 1861) et plusieurs expériences faites sur les animaux.
Nous nous sommes assurés de l’innocuité des autres principes, digitalose , digitaUn, matière verte . produite par l’action de l’acide chlorhydrique. On ne peut indiquer d une manière certaine à quelle dose la digitale ou ses produits peuvent causer la mort. Il a suffi, dans deux cas, de 2 gr. 50 de feuilles de digitale pris en poudie ou en infusion; l’extrait à la dose de 5 centigrammes a déterminé des accidents suivis de mort en quelques jours. La malade de M. Forget succomba empoisonnée au huitième jour d’un traitement par la teinture de digitale dont la dose avait été élevée progressivement de 10 à 100 gouttes.
Enfin, dans l’affaire La Pommerais, la digitaline avait été donnée en quantité certainement supérieure à celle qui eût suffi pour tuer la victime.
Comme pour beaucoup d’autres poisons, des quantités considérables ont pu être
quelquefois ingérées sans que la gravité des accidents répondît à la dose absorbée ; ainsi, des sujets ont pu survivre aux accidents provoqués par 8 gram. de poudre de digitale, 15 gram. de feuilles en infusion, 40 gram. de teinture alcoolique, 50 et 56 granules de digitaline. L’âge, l’idiosyncrasie, l’état antérieur de santé ou de maladie, sont autant d’éléments dont on ne saurait tenir exactement compte.
Parmi les faits nombreux d’empoisonnement, un seul était l’œuvre d’un crime (affaire C. de La Pommerais) : le poison était la digitaline. Dans un autre cas, M. Tardieu a été conduit à admettre l’existence d’un empoisonnement criminel par la digitaline, mais l’expertise médico-légale a soulevé de vives critiques de la part ^ de M. Devergie. (Voy. Annales d'hygiène et de médecine légale, 1866, tom. XXVI,
La digitale ou la digitaline ont été souvent prises dans un but de suicide. Enfin, c’est l’emploi de doses exagérées administrées dans un but thérapeutique qui a le plus souvent déterminé l’empoisonnement. Dans ce cas, deux circonstances peuvent se présenter : ou bien le malade prend en une fois une dose trop élevée, ou bien il prend une série de doses thérapeutiques, et l’intoxication produite par l’accumulation de l’agent vénéneux se manifeste d’une façon brusque, après un temps plus ou moins long.
Ces faits d’accumulation doivent tenir en éveil contre la tendance à continuer longtemps, et surtout à augmenter progressivement les doses de ce médicament. Il ne faut pas se fier à une prétendue accoutumance qui pourrait faire supporter jusqu’à 15 milligrammes de digitaline (Winogradoff). Cependant M. Andral a donné 5, 6, 7 et même 10 granules pendant plusieurs jours de suite sans inconvénient; mais à côté de ces faits on voit l’usage prolongé de préparations de digitale suivi d’accidents plus ou moins graves.
Dans quelques cas les signes d’intolérance ont été modérés; il est fréquent de voir les vomissements survenir chez les enfants qui prennent pendant plusieurs ^ jours l’extrait de digitale à la dose de 5 centigrammes ou la teinture. Plus rarement, sans que rien le fasse prévoir, les accidents sont d’emblée très-sérieux.
Enfin, Eliotson dit avoir observé des cas de mort subite chez des malades depuis un certain temps soumis à l’action de la digitale; mais chez les sujets âgés atteints d’affections cardiaques anciennes, il ne faut pas attribuer trop facilement à la digitale un accident que peut amener l’évolution spontanée de la maladie.
Les accidents produits par l’ingestion de la digitale, de ses dérivés pharmaceutiques ou de la digitaline, peuvent présenter une intensité très-variable.
L’empoisonnement peut être rapide ou même suraigu (mort en trois quarts d’heure, M. Barth); rarement il présente une forme vraiment lente, quoique la mort puisse ne survenir que le dixième ou le treizième jour (Cazenave, Caussé). On comprend que la recherche du poison devienne impossible dans ces circonstances.
Les symptômes varient assez pour qu’il soit difficile de tracer un tableau qui comprenne tous les cas.
Il faut distinguer au moins deux formes d’empoisonnement : l’une, légère , comprend les simples phénomènes d’intolérance; l’autre, grave , ou l’empoisonnement proprement dit.
Les observations que nous avons analysées pour décrire les symptômes de l’empoisonnement sont au nombre de 36, citées pour la plupart dans le Traité de M. Tardieu ou dans la thèse de M. Ducroix. Nous allons indiquer la source où ont été puisées celles qui ne sont pas rapportées par ces auteurs :
Hutchinson : Journal des progrès, 1827 (Empoisonnement par la teinture de digitale). — Homolle : Archives de médecine , 1861 (Acide digitoléique). — Homolle: Lnion médicale , 1864 (Sirop de digitale). — - Devergie : Annales d' hygiène, 1866 (Digitaline?). — - Dubuc : Annuaire de thérapeutique , 1866 (Digitaline).
La plupart de ces faits sont à l’abri de la critique, mais trois observations au moins nous semblent contestables, en ce sens qu’on a peut-être attribué à la digitale des troubles que la maladie primitive pouvait expliquer. Ce sont les faits de Sazima (1), de Cazenave (2) et celui qui est cité dans les Annales d'hygiène.
Les phénomènes d’intolérance se produisent presque fatalement lorsque l’on prolonge et surtout lorsque l’on augmente progressivement les doses de la digitale ou de son principe actif; mais il y a, comme pour la plupart des autres agents thérapeutiques, des susceptibilités particulières.
Pour la digitaline, par exemple, on peut, en général, donner chez un adulte 4 milligrammes pendant plusieurs jours sans accident; mais il y a des cas où cette dose ne peut être atteinte. Nous avons rencontré plusieurs malades qui ne pouvaient supporter la digitaline qu’à la dose d’un milligramme par jour, ou même tous les deux jours.
Les signes d’intolérance consistent en tiraillements ou pesanteurs d’estomac, sentiment de malaise général, puis viennent les nausées, les vomissements, quelques coliques. La diarrhée, la céphalalgie, la prostration, le trouble de la vue, sont les autres symptômes de cette intoxication légère.
Ces accidents peuvent persister assez longtemps. Dans des expériences faites sur nous-même, nous avons vu, après l’emploi de la poudre de digitale (O gr. 20 à 0 gr. 30 par jour), les accidents durer dix jours. Quelquefois même, on voit les symptômes devenir plus graves après la cessation du médicament.
(J) Medical Jahrbücher von Wien , 1824. (Convulsion, coma, anasarque scarlatineuse.)
(2) Journal hebdomadaire , 1832, (Malade depuis longtemps sujet k des troubles cardiaques graves.)