Voltaire, Dict. philosophique, vo Curé de campagne
l’année, à deux ou trois milles de sa maison, le jour, la nuit, au soleil, à la pluie, dans les neiges ou au milieu des glaces, les fonctions les plus désagréables et souvent les plus inutiles. Cependant l'abbé, gros décimateur, boit son vin de Volnay, de Beaune, de Chambertin, de Sillery, mange ses perdrix et ses faisans, dort sur la plume avec sa voisine, et fait bâtir un palais... La disproportion est trop grande ! » Aussi, comme l’a dit de nos jours M. Taine avec juste raison, « le curé vit parmi les misérables auxquels il doit l'aumône, et il garde au fond du cœur une amertume secrète contre le richard oisif qui, les poches pleines, l'envoie faire, les mains vides, un ministère de charité !, » En vain la royauté avait-elle élevé peu à peu le chiffre des portions congrues. En vain avait-elle assuré 500 livres au moins, puis 700 au curé, 350 livres au vicaire. Outre que ces sommes étaient loin: d’être toujours payées, la disproportion subsistait, la cause du bas clergé restait celle du peuple.
En faveur de celui-ci, la royauté n'avait rien fait, au seul point de vue du moins qui nous occupe, et en dépit des avertissements de ses plus sages conseillers. Dès 1784, en effet, c’est-à-dire au lendemain même de la lutte que nous avons rapportée plus haut entre la royauté et le parlement de Toulouse, le parlement de Paris avait pris une attitude énergique, en arrêtant qu’il ne jugerait plus aucune affaire de dîme jusqu'à ce que le roi eût fait connaitre
1, Taine, l'Ancien Régime, 1. I, ch, 1v, S1v, p. 92 etsq.
ses intentions par une loi générale. Un mémoire rédigé par des commissaires nommés à cet effet avait été remis par le premier président d’Aligre au garde des sceaux : le parlement y exprimait le vœu que la dime ne devint solite que par quarante années de possession à prouver dans tous les cas par le décimateur, et que les nouvelles cultures ne pussent jamais être soumises à la dîme par analogie.
D'autre part, au sein du « Comité d'administration de l’agriculture », des esprits avisés avaient courageusement indiqué les remèdes aux différents maux dont souffraient les campagnes. En attaquant « le mal dans sa source : les abus des redevances féodales et ecclésiastiques, la mauvaise assiette et la répartition inégale de l'impôt? », Lavoisier, Dupont de Nemours, d'autres encore, s'étaient efforcés de donner aux réformes agricoles tentées dans la seconde moitié du siècle, la portée et l’unité qui leur manquaient. À la séance du 21 avril 1786, Dupont de Nemours notamment avait lu un rapport à la suite duquel le Comité avait émis le même vœu que le parlement. « Il n'est pas de matière, — disait-il, — qui mérite autant l'attention du gouvernement que celle des dîmes, et il n’en est point où il soit plus pressant qu'il fasse connaître ses intentions par une loi générale 3. »
1, Pigeonneau et de Foville, l’Administration de l'agricullure au contrôle général des finances, 1185-1787, pages 26 et 32.