CONCLUSION
De l'étude qui s'achève ici, quelle conclusion tirerons-nous ?
Il nous semble, à vrai dire, que cette conclusion nous l'avons indiquée par avance en résumant chacun de nos chapitres, et qu’elle résulte au surplus, inéluctablement, de l'exposé que nous avons fait des griefs du peuple et de ses vœux. Pour l'exprimer d’un mot, nous dirions volontiers, comme le disaient en 1789 les habitants d’Aviller en Lorraine, qui vraisemblablement ne faisaient eux-mêmes que traduire l'opinion universelle : « La dime est une charge mal arrangée, mal partagée ‘. »
Sans revenir ici sur les appréciations données par des hommes illustres ou de savants auteurs, il nous suffira de rappeler que l'institution de la dime présentait, à côté d'abus graves et nombreux, mais en définitive aisément réparables, des vices essentiels qui devaient fatalement en entrainer la ruine. Sans doute il eût été facile de déterminer, par une loi
1. Abbé Mathieu, l'Anc. Rég. en Lorraine el en Barrois (d'après les archives des Vosges), p. 201,
générale, précise et uniforme, les différents fruits décimables ; de fixer invariablement la quotité de perception ; de modifier, pour le plus grand profit du peuple, les règles relatives à cette perception, en autorisant la déduction des frais de semences, de culture et de moisson, le paiement au domicile de l'une ou de l’autre des deux parties, décimateur ou décimable, pour queles frais n’absorbassent plus inutilement une large portion de cet impôt du culte ; de réglementer la vente et l'emploi judicieux des pailles nécessaires à la fumure des terres ; de ramener la dime à sa destination primitive, et d'assurer ainsi au bas clergé, en même temps que la possibilité de célébrer décemment le service divin, les ressources indispensables à son existence matérielle et à sa dignité, de tarir enfin par cette réorganisation la source de procès ruineux. Tout cela, en effet, une loi pouvait le faire, quelque difficile que ce fût, et pour incomplète encore qu'eût été la réforme, elle eût déjà suffi, nous le croyons, à calmer beaucoup de plaintes. Mais il était aussi des vices essentiels qu'on ne pouvait faire disparaître qu'en supprimant l’institution. Aucune loi n’eût pu prétendre à répartir équitablement entre les redevables la charge de la dîime : comment eût-elle tenu compte, en effet, de la valeur respective des différents terrains, des soins de culture, de l’habileté de l’agriculteur ? Comment eût-elle empêché qu'une terre excellente, facile à cultiver, productive sans grands frais, ne fût soumise à une charge moindre, la quotité de la dîime étant la même, qu’une terre médiocre, d’une culture difficile et d'un
produit peu rémunérateuf ? Ou alors, suivant quelle taxation arbitraire eût-elle frappé le sol en raison de sa valeur ?
D'autre part, les dimes personnelles n'étant point perçues en France, une seule partie de la nation eût ainsi continué, en dépit de toutes les réformes, à acquitter l'impôt du culte. Seule, la classe agricole et rurale en eût supporté la charge ; les habitants des villes, artisans, commerçants, industriels, titulaires de rentes ou d’offices en eussent toujours été exempts. Devant un tel résultat la masse du peuple se révoltait : les revendications intéressées et légitimes des décimables trouvaient un écho vibrant dans les idées sociales écloses à la fin du xvin° siècle, au souffle ardent des philosophes. Ainsi que le disait Chasset, en parlant de tous ceux qui se trouvaient en fait échapper à la dîme, ces gens-là étaient des privilégiés qui désormais devaient cesser de l'être. Le seul moyen de les atteindre et de leur faire supporter leur quote-part de l'impôt du culte était d'ajouter celui-ci aux impôts ordinaires de l'Etat, levés sur tous les citoyens. Là sans doute fut la vraie cause de la suppression de la dîme; elle s’inspira d’un des plus beaux principes de la Révolution : l'égalité.
Vu par le président de Ja thèse :
G. BARILLEAU.
Vu : Le Doyen,