‹ La dîme, la corvée et le jougChapitre 11 sur 28 · QU^EST-GE QUE LA DIME AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

QU^EST-GE QUE LA DIME AU MOYEN AGE

Suivant les auteurs de rEncyclopédie, la dîme peut se définir : Une sorte de contribution qui se paie en nature et qui se prélève sur le produit brut du sol et de l'industrie. Son nom lui vient de ce qu'autrefois elle était habituellement fixée au dixième (décima pars) du revenu imposable.

Il était donc admis par la grande école du dix-huitième siècle que les dtmes n'étaient

qu'est-ce que la pImE au moyen AGE? ^id

autre chose qu'un impôt ; seulement, au lieu de le payer en argent, on le livrait en nature ; de plus, il devait être proportionné aux revenus de chaque année, et non à la valeur des terres ou à l'importance du capital.

Enfin la coutume avait tellement modifié la forme primitive de cet impôt qu'il ne gardait plus de la dtme que le nom ; en général , son produit restait de beauconp inférieur à la dixième partie du revenu. Le moyen âge s'occupait moins que nous de systèmes poli* tiques et arrivait sans bruit à des conclusions pratiques plus humanitaires que nos progrès.

Les servitudes et les redevances disparaissaient peu à peu pour faire place aux libertés communales. Le peuple se formait et s'agglomérait ; il prenait un rang dans la nation à force de volonté, de travail et d'énergie* . Mais au lieu de s'acharner, comme il le fait depuis un siècle, à détruire les anciennes institutions, il se plaisait à consacrer toutes ses

34 LÀ uiME, LA CORVÉ£ ET L£ JOUG.

forces vives à ramélioration bien entendue de sa condition présente ; de cette manière, les abus disparaissaient d'eux-mêmes, et les régimes en retard, s'oubliant sur la route du progrès, tombaient peu à peu de vétusté.

« Relativement aux personnes qui avaient le droit de percevoir les dîmes, on divisait celles-ci en deux classes : les dîmes laïques et les dîmes ecclésiastiques. On rencontre, à chaque pas dans l'histoire du moyen âge, la confusion de Tordre spirituel et de Tordre temporel. Ceci tient plus aux origines du régime administratif qu'aux idées de Tépoque.

L'Eglise s'était implantée sur les ruines de l'empire romain ; elle avait respecté les bases fondamentales de l'organisation des pouvoirs et s'était contentée de les adapter à sa manière dô vivre. Les barbares, envahissant à leur tour les provinces ecclésiastiques, ne trouvèrent rien de mieux que de s'approprier toutce qu'ils y trouveront.

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qu'est-ce que là DtME AU MOTBN AGE? 38

« Les dimes ecclésiastiques étaient celles dont les membres du clergé jouissaient à cause de leurs bénéfices. Plusieurs canonistes en font remonter Torigine à la loi de Moïse^qui, en effet, obligeait les Hébreux à consacrer la dixième partie des fruits de la terre à Ten* tretien du culte et de ses ministres. Cependant il est certain que, dans les premiers temps du christianisme, .les fidèles n étaient tenus à aucune subvention envers TEglise, parce que les offrandes et les dons volontaires Suffisaient à tous les besoins. Mais cette source de revenus ayant peii à peu presque tari, par suite de la diminution de la ferveur religieuse, le clergé engagea d'abord les fidèles à payer exactement le dixième de leurs revenus, ainsi que cela se pratiquait chez les Israélites ; puis les exhortations étant restées sans effet, il fut obligé d'avoir recours aux moyens coercitifs. En 585, le second concile de Maçon menaça d'excommunication ceux qui refuseraient de

35 LA DtMEf LA GOAYÉS ET LE JOUG.

payer la dime. Mais la crainte des censures ecclésiastiques n^ayant pn encore triompher de la résistance des populations, Tautorité royale dut venir en aidé à Tautorité spirituelle. Nous ordonnons, dit un capitulaire de Charlemagne, de l'an 789, que tous, nobles, hommes libres et lites, donnent aux Eglises et aux prêtres le dixième du produit de leurs terres et de leur travail (1). »

D'autres capitulaires rendus par le même souverain, ainsi que par ses fils, renouve^ lèrent ces injonctions, et la dime finit par être exigée comme un impôt.

C'est donc dans la première moitié du neuvième siècle que le paiement de cette redevance devint général et obligatoire. .

Les dimes ecclésiastiques ont existé en France jusqu'en 1789, époque à laquelle elles eurent le même sort que les droits féodaux.

(1) Voprepierre, Encyclopédie,

qu'est-ce que la dîme au moyen ace? 37

La Constituante autorisa leur conversion en argent et leur rachat, mais la Convention les supprima entièrement (1794). Les dîmes ecclésiastiques n'existaient pas seulement en France ; les mêmes nécessités avaient fait établir cette contribution chez les autres nations chrétiennes.

L'Angleterre est aujourd'hui le seul pays de l'Europe oti cet impôt subsiste encore; seulement il a été converti en une redevance pécuniaire.

Longtemps avant la Révolution, le cens, le service ou la redevance ne représentaient pas ordinairement le prix du loyer de la terre ; c'était un signe de vasselage. Ainsi s'expliquent certaines redevances, bizarres par la forme, insignifiantes par le fond, qui étaient plutôt un symbole de dépendance qu'une prestation utile. Quand un propriétaire cédait ses droits, il ne voulait pas ordinairement se

dépouiller de son privilège"de suzerain ; alors

38 LA DiJU, LÀ GORYÉS ET LE JOUfi.

il imposait, sous forme de redevance annuelle, robligation d'en garder le souvenir.

Les évèques ne faisaient que suivre en cela les traditions féodales, exigeant plutôt la soumission que rimpôt. Presque tous étaient en même temps seigneurs temporels de leurs diocèses. Noblesse oblige ; l'honneur veut qu'on prenne soin de son titre.

En général, les évèques choisissaient des suppléants pour l'administration de la justice temporelle et le commandement des troupes.

Ces délégués recevaient le titre de vidâmes, nom formé du latin vice dominus^ et qui signifie littéralement « à la place du seigneur. » Il n'y eut d'abord qu'un seul vidame dans l'étendue de chaque évèché, et il était à la nomination de l'évéque ; mais plus tard les vidâmes se firent seigneurs et changèrent leurs offices en fiefs relevant de l'évéque»

Les dimes laïques j appelées aussi dîmes inféodées, étaient tenues en fief par des sei-

0U^E8T*CE OUI LÀ BiVE AU IfOTXN AGE? 39

gneurs laïques qui en recevaient l'investiture du roi. Le propriétaire de ces dîmes ne pou* yait les vendre sans une permission royale expresse, et, en cas de concurrence, les ecclésiastiques qui voulaient les acheter obtenaient la préférence. Cette coutume indiquerait asse< que les dîmes laïques appartenaient ordinai* rement à TEglise, leur propriété retournant de droit à ceux dont elle avait été momenta* nément distraite. C'est^ du reste, Topinion la plus généralement admise, il n'y a de diffi- ^ culte que sur l'époque et les motifs de la for*^ mation des dîmes laïques.

L'Eglise s'est plutôt montrée jalouse que prodigue des biens temporels ; la coutume dont il est ici question en est elle-jnème la preuve. Il a donc fallu de graves raisons et des circonstances particulièrement critiques pour Tobliger à céder ses revenus les mieux établis.

Parmi les historiens qui se sont occupés de

iO Lk DÎME, LA CORVÉE ET LE JOUG.

ce problème, les uns rapportent Torigine des dîmes laïques au règne de Charles-Martel, qui aurait distribué à ses guerriers un grand nombre de propriétés enlevées au clergé. D'autres attribuent ce fait à Charles le Chauve ; dans les deux opinions, on ne met en jeu que le droit de conquête, ce qui nous paraît insuffisant, car TEglise ne s'est jamais inclinée devant la force et n^a jamais supporté sans protestation le vol et rinjustice.

Une troisième opinion, de beaucoup la plus vraisemblable, explique cette mutation des dîmes ecclésiastiques en dîmes laïques, par les guerres continuelles qui marquent l'origine de la féodalité. Quand les Eglises se trouvèrent trop faibles pour faire respecter leur patrimoine, elles le placèrent sous la tutelle de seigneurs assez puissants pour le protéger. C'est ce qu'on appelait prendre un avové ou se mettre dans Vavouerie de quelqu'un. Les charges du seigneur avoué étant

qu'est-ce que la dîme Xu moyen AGE? 41

des plus nombreuses et des plus importantes, il était juste qu'on leur accordât des honneurs et des récompenses.

Il serait plus juste d'unir ces opinions que de les séparer. L'une n'exclut pas l'autre ; qu'y aurait-il d'étonnant à ce que les dîmes laïques se soient fondées peu à peu à la suite des circonstances et des événements?

Jusqu'à ce que des documents authentiques aient apporté des lumières sur cette question, il n'y a pas de raison pour se montrer exclusif. L'observation et l'expérience prouvent au contraire que les coutumes ne s'établissent jamais en vertu d'une loi. Elles se forment à la vérité de faits nombreux et d'actions répétées, elles supposent l'habitude; en un mot, elles ne sont consacrées et n'entrent dans Jes mœurs qu'avec le temps.

Ecclésiastiques ou laïques, les dîmes formaient plusieurs catégories. On les divisait d'abord en dîmes réelles et en dîmes person-

42 LA DtME, LA COAVÉK ET LE 1006.

ntlUë. Les premières se levaient sar les récoltes. Parmi les principales, on comptait les dîmes du blé, des légumes, du vin, du bois, de la laine, du lait, du bétail, des fruits, Btc. Les dimes personnelles se percevaient sur les produits de Tindustrie. Elles paraissent avoir disparu de bonne heure et s être confondues avec les droits sur les corporations. Les dîmes mixtes ne furent pas autre chose que les dîmes réelles ; seulement, on leur donna ce nom quand on s'avisa de remarquer que les produits du sol dépendaient autant du travail personnel que de la fécondité naturelle de la terre. L'industrie agricole fut récompensée par un titre. Il aurait peut'-ètre mieux valu penser à Tagriculteur.

On donnait aussi le nom de dimes anciennes à celles qui étaient perçues sur le^ terres cultivées de temps immémorial, et celui de dimes nouvelles à l'impôt que Ton tirait des terres récemment défrichées. Oh distinguait aussi

gU EST-CE QUJE LA. DIMB AU MOYEN AGE? 43

leB dîmes de drbity comme celles du blé, qui étaient perçues partout, et les dîmes locales ou d^usage^ qui n'existaient que dans certaines localités. Les dîmes ordinaires ou solites étaient fixées par la coutume ; les dîmes inso^ liies s'en écartaient. Les vertes dîmes se percevaient sui" les produits agricoles qui se con-* somment en vert.

Les dîmes abonnées s'acquittaient suivant un accord convenu entre les parties, tantôt en argent, tantôt en nature. Le curé de la paroisse avait droit aux dîmes sacramentaires , qui représentaient les honoraires de ses fonctions.

Enfin, on appelait menues dîmes celles qui se percevaient sur des produits secondaires, et grosses dîmes celles qui se levaient sur les produits principaux ou le gros bétail.

Cette nomenclature que Ton rencontre partout fait voir que rien n'échappait au décima-

44 LA BiME, LA CORVÉS ET LE JOUG,

teur, mais aussi que la coutume était la règle fondamentale de cet impôt.

Les dimes personnelles se payaient à la fin de Tannée ; les dimes réelles, au contraire, se levaient à Finstant même dés récoltes. Celui qui les devait ne pouvait même disposer de celles-ci avant que le décimateur n*eût prélevé son droit ou n eût été dûment averti de le prélever. Dans tous les cas, c'était un principe généralement admis que, si les dimes étaient imprescriptibles, elles ne pouvaient s'accumuler d'une année sur l'autre .

Il ne fallait pas eu effet traiter les biens de l'Eglise autrement que ceux des communes et de l'Etat ; leurs droits ne peuvent se perdre par la faute d'administrateurs peu zélés ou ignorants. D'autre part, si les propriétaires avaient pu être inquiétés par les dîmes laissées à leur disposition, c'eût été une cause de continuels désordres et de ruines fréquentes.

qu'est-ce que la dImE au moyen AGE? 45

Les décimateurs étaient donc intéressés à se montrer vigilants ; la fin de chaque année fermait leurs comptes. Si, par hasard ^ ils se trouvaient en retard, les contribuables en profitaient. C'est sans doute pour cette raison que notre siècle n'a jamais songé à relever la négligence des administrateurs des revenus ecclésiastiques. Où commençait l'abus, c'était quand les propriétaires de biens soumis à la dime s'autorisaient d'une négligence plus ou moins longue pour refuser ensuite les redevances. De là naquirent souvent des procès ruineux ; les secrets de la chicane permettaient de les rendre interminables. On attendait généralement pour en finir que l'une des parties fût ruinée ou fît agir de puissants protecteurs. On accuse, souvent à tort, ceux qui ne faisaient alors que revendiquer leurs droits.

Il faut être juste en tout ; quand une loi

raisonnable en elle-même, consacrée par

46 LA DÎME, LA GORTÉE ET LE lOUG.

l'usage et par Tautorité, n'est pas abrogée, ceux qui peuvent en bénéficier ne sonrt pas condamnables de la revendiquer pour eux.

Autres temjps, autres mœurs.

Nous ne voulons pas dire qu'on puisse aujourd'hui rétablir la dîme, ou seulement la regretter. La religion se sépare de la politique ; les affaires de Dieu n'ont pas à se compromettre avec les affaires de César ; le clergé ne voudrait plus d'un droit lui imposant des charges qui lui répugnent; personne à présent ne regarde plus en arrière ; on est de son temps ou de l'avenir. Ceux que l'on croit d'un autre âge sont tQut au plus dans une autre voie que leur époque, mais il ne faut pas se faire d'illusion ; il n'existe pas un seul homme raisonnable qui nourrisse la pensée de faire remonter la civilisation vers le moyen âge et la barbarie. La dîme a fait son temps ; c'est un impôt en rapport avec l'organisation incomplète des sociétés qui se forment ; il n'a plus de raison

QU'£8t-GE ÛU£ LA BtMfi AU MOTXN AGE? i7

d'être nulle part. L'économie sociale est trop compliquée pour l'admettre dans ses rouages; par conséquent, nous n'en parlons que comme d'un fait historique, entièrement enterré sous la révolution, complètement dépassé par le progrès, mais il importe d'autant plus de le montrer sous son vrai jour.

Ainsi donc, étant données les circonstances dans lesquelles la dlme fut instituée et la ma nière dont elle s'organisa successivement à travers, les siècles, ceux qui la refusaient commettaient une injustice, et ceux qui, légitimement en possession de leurs charges, eu revendiquaient le privilège ne sont passibles d'aucune flétrissure.

48 LA ptms, LA GO&TÉE ET LE JOUG.

TRANSFORMATIONS DS LA dIiIE.

Si TEglise avait exigé, comme on affecte de le croire, la dixième partie de tous les revenus, elle aurait absorbé promptement toutes les ressources disponibles d'un pays ; ses richesses auraient dépassé de beaucoup celles de la noblesse; sa situation serait devenue odieuse et intolérable. Mais il ne faut pas oublier qu'en principe, cet impôt n'avait d'autre but que de subvenir aux besoins du sacerdoce,

TRANSFORMATIONS DE LA BIME. "iO

et que le mépris des biens de ce monde est une des vertus en honneur parmi les chrétiens.

La dîme ecclésiastique fut longtemps laissée à la générosité des fidèles ; aucune loi ne l'imposait; aucune puissance ne la réclamait.

Les apôtreSy à l'exemple de saint Paul, travaillaient de leurs mains, afin de n'être à charge à personne.

Pendant les siècles de persécution, les chrétiens vivaient comme ils pouvaient, et leurs prêtres partageaientplussouventles privations, les angoisses, les souffrances des martyrs que les revenus des contribuables. Avec l'organisation sociale de la religion catholique et les exigences d'un culte public, naquirent d'autres besoins. Les Eglises furent dotées par le pouvoir civil ; les fidèles y ajoutèrent les dons que provoquent l'enthousiasme et le dévouement. On s'habituait à la richesse; les cérémonies religieuses durent s'entourer d'éclat et

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de splendeur. La foule n'apprécie que les dehors ; on ne peut pas la gouverner par des raisons abstraites ; pour la conduire à sa destinée, on est obligé d'agir sur elle par les côtés où elle est accessible. De tout temps on a reconnu qu'il faut d'abord l'attirer par le culte extérieur. C'est dans ce but que Ton accumula tant de richesses autour des autels, et que Ton prit tant de soin de les maintenir à la hauteur des exigences de chaque époque.

Pendant les invasions des barbares, les intérêts des Eglises furent méconnus. On ne pensait qu'à la guerre et on avait raison ; on sacrifiait tout à la défense des terres, c'était justice. Les chrétiens, les prêtres et les moines ne furent pas les derniers au danger; on le leur reproche même assez amèrement. Voltaire ne croit jamais en avoir assez dit contre eux. L'esprit de parti devient fatalement injuste envers l'esprit national.

Toutefois, après la conquête, et dès le début

TRiNSFORMATIONS DE LA dImE. 5!

d*une organisation dont elle était la tète, l'Eglise reprit son rang; elle employa tous les moyens qu'elle jugeait capables de lui attirer le respect.

Parmi les souverains qui organisèrent le mieux et le plus efficacement les dîmes, il importe de citer Charlemagne,le nouvel empereur d'Occident, dont notre siècle a tenté d'amoindrir le carîfctère. Il est vrai qu'il y a des hommes si grands et si haut placés audessus du vulgaire, qu'il faut se résigner à les voir méconnus par des égoïstes aux yeux éteints et à la taille de pygmées.

Voici le portrait du grand empereur d'Occident, tracé par l'un des plus graves écrivains de notre époque (1):

« Dans tous ses capitulaires qui concernent TEglise, le genre humain, divinement régénéré, Charlemagne a des idées bien plus

(1) AIzog, Histoire universelle.

grandes, bien plus nettes, bien plus franches ;

que n'en avaient Tempereur Jujstinien et les I

légistes byzantins. Sous ce rapport, Justinien '

n'est qu'un compilateur inconséquent et so- |

phiste. Charlemagne embrasse dans son esprit |

et [dans son cœur cette société entière de |

Dieu avec les hommes et des hommes entre |

eux, que Confucius, Platon et Cicéron ont pressentie et que nous nommons l'Eglise catholique. Ce que Charlemagne pense, il Texécute comme il le pense, avec cette simplicité, cette grandeur et cette franchise qui forment son caractère et qui le rendent plus grand que les grands hommes. »

Tel était le prince qui fit une loi de la dîme en commençant par la payer lui-même.

« Une pieuse reconnaissance, continue Rorhbacher (1), avait depuis longtemps porté d'anciennes familles romaines à léguer des

(1) Rorhbacher, Histoire de V Eglise,

TK^NSFORMàTIONS DB LA. D^ME» 53

biens aux églises des Etats désormais soumis aux Germains. Ces biens s'étaient perdus pour la plupart dans la tourmente des invasions, La vénération toute particulière des Germains pour leurs prêtres, l'heureux mélange des éléments romains et germaniques produit par le christianisme, devait faire présager que les dons deviendraient bien plus considérables encore, dès que ces peuples barbares commen* ceraient àse civiliser. Et en efifet,vers la fin du règne de Gharlemagne, les sentiments d'uae pieuse gratitude envers l'Eglise se manifestèrent de plus en plus dans les populations régénérées et vivaces de la Germanie, et les dons volontaires pour l'entretien des Eglises, destinés par là même à contribuer au salut des âmes, devinrent de plus en plus abondants.

« Avant cette époque, les ecclésiastiques en général, et souvent les écoles et les monastères avaient été dans le besoin; les syiiodes de Tours, de Mâcon, avaient vivement exhorté

54 LÀ jAmEj la. amrÉs n le joûg.

les fidèles à payef la dlme comme ordonnée de Dien,et Cfaarlemagne avait fait de la dtme qu'il payait lui-même ane loi de TEtat. »

Quand on donne l'exemple delà soumission, il devient très facile de se faire obéir, mais il n*y a que les hommes hors ligne capables d'une telle conduite et d'un tel gouyernement.

« L'époque des croisades fut singulièrement favorable à l'accroissement des richesses du clergé. Beaucoup de croisés, dans la prévision de leur mort, léguaient à TEglise, avant de partir, leurs biens; d'autres, dans Tespoir d'en trouver de plus avantageux en Palestine, vendaient leurs biens à bas prix (1). ^

La dlme devint aussi plus productive et s'accrut de loffrande des prémices (un 30' ou un 80*), par lesquelles on reconnaissait que toute la terre appartient au Seigneur, qu'il l'a donnée en usufruit aux hommes, en se

(1) Rorhbacher, Histoire universelle.

THAN6F0RMATI0NS DE LA dImB. 55

■ Il m»- - I- - • . I . . ■ I . i.ii I. I . ■- ■

réservant cette part et Tattribuant à ses mi^ nlstres» Parfois sans cloute la dîme était coû-* testée à TËglise, et non seulement par des laïques, mais par des ecclésiastiques à Tégard d'autres ecclésiastiques, qui n'en faisaient p»s toujours l'usage le plus légitime. Quaût à un traitement de TEtat, tel que Hugues, roi de Chypre, lavait proposé, il fût toujours repoussé par TËglise, comme dangereujc à sn liberté et à sa dignité.

Le pape Honorius III répondit au roi Hugues : a Fils bien-aimé, ceux qui sont soldés sontsous le pouvoir de ceux qui les soldent. Si le seigneur veut se débarrasser d'un homme salarié^ il ne lui paie pas son salaire et le serviteur périt « Assurez donc le revenu des ecclésiastiques, de telle sorte que personne ne puisse le leur ravir; et dans ce cas, je vous enverrai autant d'ecclésiastiques que vous en désirerez. *

L'indépendance est entrée de bonne heure dans la conduite et le caractère de TEglise

56 LA DtlCE^ LA CORVÉE ET LE JOUG.

catholique. Si c'est un signe de progrès, il faut reconnaître qu'elle a devancé tous les peuples. Serait-ce par jalousie qu'on le lui réproche?

Peu à peu cependant, les circonstances [et le désir de faire du bien rapprochèrent le clergé et le pauvre peuple.

Les monastères et les paroisses avaient des fermiers; on les appelait les i;27â:m5,nous dirions aujourd'hui les campagnards.

Ces hommes se rendaient nécessaires ; on ne pouvait se passer de leurs services, il fallait bien compter avec eux. Alors, on payait leur travail ; c'est-à-dire, qu'on Tachetait en le payant bien cher, au lieu de louer les hommes et de les marchander au rabais. Tel se trouvait ainsi déchargé d'une dîme à condition de faire valoir une terre ecclésiastique; ailleurs,on lui accordait la propriété foncière moyennant une somme ou un service important et une redevance annuelle insignifiante.

TRANSFORMATIONS DE LA dIME. 57

Dans les circonstaDces critiques, les Eglises aliénaient leurs propriétés et n'en retenaient qu'un hommage sans valeur. Le travail regagnait partout ce que la victoire lui avait fait perdre ; les évoques, ayant fait cause commune avec la noblesse, devaient se laisser dépouiller par elle. Ce tf est que dans les petites paroisses que les vieilles coutumes subsistent jusqu^au temps de la Révolution; ailleurs, le règne de l'argent bouleverse tout, et les hauts dignitaires ecclésiastiques s'endettent et se ruinent comme les hauts dignitaires de la couronne.

De plus, la nécessité de venir en aide aux malheureux, cette grande famille que l'Eglise appelait la sienne, imposait parfois le devoir de tout sacrifier pour eux après les guerres si nombreuses au moyen âge, et les calamités pid)liques contre lesquelles on ne connaissait d'autre prévoyance que celle qui découlait de la charité ; les bénéfices passèrent souvent des mains des prêtres ou des moines dans

58 LA nllCB^ LA GORTÉE ST LK lOVG.

__i^ ii^^^Mi__a I w^mr -^ — ■ - r ■ — ^ — i . Mi ■■ i ^ ■ im i " r "1 ■ ~I - f- - - ■■ i ■

celles des laïques, fermiers ou travailleurs capables de se tirer dé la misère ou en mesure de donner de l'argent pour en tirer ceux que les moines appelaient leurs frhres.

lamais peut* être la fraternité du genre hii«main ne produisit de meilleurs résultats.

« La part la plus belle dont hérita l'Eglise fut, sans contredit^ le défrichement des dé-^ serts opéré par les monastères^ Bientôt^ on se plaignit publiquement que l'Eglise devenait trop riche; le concile de Paris répondit au reproche : L'Eglise ne possédera jamais trop de richesses, si elle les administre et les emploie bien. Les largesses faites aux pauvres par l'Eglise rendaient en effet sa fortune populaire.

« Désormais on paya régulièrement ladime^ depuis longtemps légalement assurée à l'Eglise et à ses membres (1). »

(1) Ad. Franck, HUtoire du droit.

TliAlf3F0R&IATI01f8 SS LA bImE. . 58

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On lit dans les Mémoires du temps que les recteurs des paroisses aux lies de Jersey et de Guernesey ont, en plus de leur casuel régulier : 1"^ un droit de dtme sur les pom« mes; â^ une part dans les grandes dimes que leur concède la couronne; 3^ enfin, les dîmes principales prélevées sur des terres autrefois nommées les déserts.

Grâce aux résultats d'une culture aussi intelligente que productive, cette source vive des revenus ecclésiastiques s'est progressi-^ vement accrue.

Les ministres seuls ont droit aux dimes et redevances, et tous les habitants de paroisse, quelle que soit leur croyance, sont tenus de pourvoir aux frais de ce culte temporellement privilégié.

Une loi de 1771 fixe la dime à trois livres par vergée, et inflige une amende de dix livres à celui qui aura enlevé ses labours de dessus les lieux où les grains ont crû, avant d'en

avoir délivré la dlme à quiconque elle appartient.

C'était encourager le défrichement des terres incultes si nombreuses alors, et en même temps s'adresser à la corporation la mieux organisée pour tenter ces grandes entreprises. Les moines se vouaient à la peine sans s'inquiéter de leur intérêt privé ; ils consacraient leur vie aux plus durs travaux des champs, sans s'occuper s'ils vivraient encore pour le temps de la moisson; qu'il y eût encore quelques-uns de leurs frères pour recueillir le fruit de leurs sueurs, c'était assez , et peut-être leur égoïsme n'allait-il pas jusque-là. Après ce monde n'espéraient-ils pas le ciel ?

« A Saint-M..., le comte avait seul le droit d'avoir des juifs, et par conséquent de leur faire payer un impôt pour la tolérance qu'on leur accordait. Le comte a dans la même localité un ferron qui seul peut vendre du fer,

TRANSFORMA.TIONS DR LA dImE. 6i

un s(Bllier, un lormier, un fourbisseur d'épées, quij tous, paient une redevance pour le monopole qu'ils exercent. Il a le droit d'acheter le poisson de mer avec un tiers de rabais.

Il prélève une lamproie sur chaque marchand de poisson qui vient au marché ; si le marchand a des aloses et des lamproies, le comte choisira à son gré.

« Défense de dépecer un esturgeon apporté au marché sans la permission du comte, sous peine d'une amende de soixante sous; le nerviz de chaque esturgeon appartient de droit au comte. » C'était là un de ces vieux impôts féodaux en nature qui étaient si gèndhts, et qui disparurent en grande partie au treizième siècle pour faire place à des redevances pécuniaires. Il est vrai que, malgré cette nouvelle forme, cet impôt n'en est pas moins devenu très impopulaire et très dur.

CTest lui qui a pris le nom d'octroi ; plus il devient général, plus on en demande la sup-

63 , LA DtHE, LA GORYÉE ET LE JOUG.

pression. Mais le progrès n'y peut rien; il doit, comme la féodalité ^ répondre aux besoins de la vie sociale; avant le treizième siècle, on pouvait se passer d'argent en s'appropriant des matières premières et des provisions; aujourd'hui^ on n a plus même le choix, il faut un budget aux villes; Targent seul peut subvenir aux besoins de leur existence é

Les paroisses çt les monastères tirèrent .

leur profit de l'impôt sur le marché ; pourquoi leur en faire un crime ? L'église était dans la commune la forteresse du peuple, son palais de justice et le monument de son indépendance. Le peuple ne trouvait rien d'étrange ni de tyrannique dans l'obligation d'entretenir son église. Les moines avaient tnission de recueillir les pauvres, les voyageurs et les criminels qui venaient leur de- \ mander asile. Autant vaut payer pour un j monastère que pour un hôpital ou pour un

TRANSFORMATIONS DE LA DImE. 63

bureau de bienfaisance, mieux vaut pour la société un cloître qu'une prison. Ceux qui demandent l'abolition de la peine de mort, de l'emprisonnement et de tout ce qui autorise à faire violence aux citoyens, n'ont peutêtre jamais songé à ce système tout primitif et profondément philanthropique de répression .

Mais, de plus, le clergé payait comme les laïques sa part dans les contributions de guerre.

« La décime était cette partie des revenus ecclésiastiques qui , dans les circonstances importantes, était perçue au profit du roi ou du pape. La première décime fut accordée par le clergé à Charles-Martel pour défendre le pape contre les Lombards ; elle était, ainsi que son nom l'indique, du dixième des revenus du clergé. Depuis lors, les contributions extraordinaires levées sur le clergé, comme la dime saladine, par exemple, cou-

- 64 m dIme, la corvée et le joug. ,

tinuèrent de recevoir le nom de décime lors même qu'elles étaient inférieures au dixième des revenus ecclésiastiques. Il en fut de même de la taxe annuelle qu'à partir de François 1" les possesseurs de bénéfices furent obligés de payer au roi (1). »

A mesure que les gens d'église rentraient dans le droit commun, qui se trouvait alors pour eux le droit des communes ou de la noblesse, il fallait bien leur laisser les privilèges du rang qu'on leur accordait.

Ce qui nous trompe aujourd'hui, c'est que la situation de l'Eglise et du clergé n'est plus du tout la même qu'au moyen âge. On met le clergé hors la loi; on demande la séparation de l'Eglise et de l'Etat ; en somme, on leur refuse la place qu'ils occupaient dans ' l'ordre social.

Au moyen âge, au contraire, le clergé ré-

(1) Vorrepierre, Encyclopédie,

TRANSPOnMATIONS DE LA DÎME. 05

gulier et séculier comptait pour beaucoup; les rois se l'attachaient par leur muniâcence et en recevaient d'importants services ; la noblesse ne les tenait guère au-dessous d'elle ; le peuple lui demandait à tout propos secours et protection.

Ne jugeons pas les siècles qui nous ont précédés en les comparant au nôtre ; étudions les institutions antiques dans le milieu qui les a produites y et nous serons moins exposés à les trouver ridicules ou monstrueuses.

qu'est-ce que la DIME AI^IOGRD^HUi ET B8FUIS

HENRI lY?

Le progrès ne diminue ni le nombre ni rimportance des impôts, c'est un fait. L'économie la plus sage ne nous ramènera jamais à la modicité des anciennes redevances. On ne se plaint pas de cette aggravation; tout s'équilibre dans la vie des hommes et des sociétés, cela suffit.

Cependant, quand on examine et que Ton compare l'état des peuples sous l'ancien ré-

qu'est-ce que la DllTB AUJOURD'HUI? 67

gime avec les conditions des régimes noureaux, on se demande s'il est bien vrai que Dous soyons en avance sur tous les points.

Jadis, on payait la dlme aux églises et les redevances aux seigneurs ; puis c'était fini, le royaume subsistait sur les revenus des terres de la couronne ; la nation n'intervenait dans les finances de l'État qu'à l'occasion de guerres ou de malheurs publics. Aujourd'hui, c'est tout le contraire.

Lord Brougham, peu de temps avant sa nomination à la chancellerie, prononçant un discours sur les impôts, terminait l'énumération des diverses taxes anglaises par cette boutade ; a Enfin, disait-il, TAnglais à Tagonie, versant une médecine qui a payé 7 0/0 dans une cuiller qui a payé IS 0/0, se rejette sur un lit d'indienne qui a jayé 22 0/0. Il fait son testament sur un timbre qui a coûté 8 livres sterling, et il expire dans les bras d'un apothicaire qui a payé 100 livres pour avoir

68 LA DtME, LA. OORl^ÉK ET LE JOUG.

le droit de le faire mourir. Ses propriétés sont taxées de 2 à iO 0/0; on exige encore des droits énormes pour Tenterrer dans le cimetière ; ses vertus sont transmises à la postérité sur un marbre taxé, et ce n'est enfin que lorsqu'il est réuni à ses ancêtres qu'il a cessé de payer la taxe. »

Il en est partout ailleurs comme en Angleterre ou à peu près. Mais nous n'examinons ici que ce qui a rapport aux frais du culte et à Tentretien du clergé.

La Réforme ruina plusieurs églises et s'empara de leurs biens. C'était le commencement de la révolution. Constatons le vol, mais ne regrettons pas le fait. La Fortune est, de se nature, inconstante ; elle ne fait pas plus de vœux religieux que de serments politiques.

Tels sont dans l'opulence aujourd'hui qui étaient pauvres hier, et qui seront peut-être misérables demain. La Providence laisse ou pousse ces faveurs du sort un peu partout;

Ou'esj*ce que la dîme aujourd'hui? C9

il! ■ I II - I I I I II I IIII-UII. I.

tant mieux ou tant pis pour ceux qui les glanent en passant.

Du reste, la pauvreté convient admirablement à ceux qui font profession d'attendre le ciel et de ne travailler que pour lui. La richesse leur avait été donnée par surcroit; la seule chose nécessaire leur restait.

Donc, sous prétexte de réformer TÉglise, le protestantisme commença par s'emparer des biens du clergé. C'était prendre les abus par le côté le plus facile ; les réformateurs s'assuraient du même coup la récompense de leurs efforts. Tant de prudence n'est pas rare chez les enfants du siècle ; Jésus-Christ la leur a reconnue; malheureusement cette qualité ne les empêche pas de compter parmi les serviteurs infidèles. Sous le rèigne de Henri IV, on commençait déjà à leur intenter ded procès; nous en avons plusieurs témoignages dans les lettres de Richelieu, alors évèque de Luçon. Quand celui-ci fut devenu ministre

70 LA dIme, la goryée et le joug.

d'État, les revendications du clergé, s'harmonisant avec la politique du maitre, furent plus nombreuses et mieux écoutées. Après la révocation de Tédit de Nantes, les églises furent à même de rentrer dans leur droit.

En vain les camisards, éternisant les guerres de religion et désolant tout le midi de la France, essayèrent-ils de résister; les armées royales, victorieuses sur tous les points, rétablirent définitivement Tordre et la paix. Ce ne fut pas pour longtemps.

La Révolution se préparait et s'auDonçait dès les débuts du règne de Louis XV.

La science économique se bornait à tâcher de faire vivre les institutions du royaume autant que le roi ; les ruines s'amoncelaient et le régime nouveau allait bientôt s'imposer avec violence.

Le clergé séculier faisait cause commune avec la noblesse : il dut se sacrifier avec elle;

qu'est-ce que la DhiE aujourd'hui? 71

ceci fut accompli dans la nuit du 4 août 1789.

Les deux premiers ordres du royaume renoncèrent à leurs pritilèges sans récrimination et sans arrière-pensée.

a Quand on songe au sacrifice que, dans la nuit du 4 août 1780, la noblesse de la Cons* tituante fit de ses privilèges, on est un peu surpris ; car, sans compter que tout cœur généreux appelait des réformes sociales, ce qui se passait autour de l'Assemblée ne permettait guère d*hésiter«

« Mais qu'au cinquième et sixième siècle , cette aristocratie, qui avait alors fourni à TÉtat tant de généraux, de gouverneurs, de préfetity de consuls, d'empereurs et qui, par la dislocation de l'empire, voyait décupler son action dans les provinces, se soit tout à coup surprise nulle, incapable, impuissante, et cela parce que les populations devenaient chrétiennes aussi bien qu'elle, l'assertion est inadmissible, et il est impossible de n'en pas

72 UL DÎME^ LÀ GORVÉB ET LE JOUa.

sourire comme d'un paradoxe beaucoup trop bizarre (1). »

Les ennemis de 1 ancien ordre de choses ne furent pas satisfaits de leur victoire ; ils s'acharnèrent contre les débris qui survivaient à la ruine générale ; les nobles et les prêtres furent maltraités, bannis , pillés et assassinés, comme si Ton eût voulu leur faire rendre jusqu'au dernier sou de leur bourse.

Vint le Concordat de 1801. L'État prit à sa charge la subsistance des prêtres et les frais du culte public; il fallait bien en passer par là. L'Église accepta, comme toujours, les conditions qui lui furent faites, en attendant des jours meilleurs, Dans l'ordre ordinaire des événements, les passions triomphent par ^intervalles de la raison, celle-ci doit se soumettre, mais elle reprend bientôt son rang et sa supériorité.

(1) Gorini, Défense de VEglise.

qu'est-ce Om Lk DÎME AUJOURD'HUI? 73

La question des rapports de l'Église et de rÉtat se résout de quatre manières différentes. On a imaginé de traiter la religion comme une création de TËtat et de soumettre l'Église à la volonté d'un maître. Ce procédé fut imaginé par les fondateurs des plus anciens royaumes et subsista généralement jusqu'à ravènement du christianisme.

Depuis Jésus-Christ, les empereurs et les rois ont essayé de faire reculer la civilisation jusque-là ; ils^e sont imposés comme arbitres des consciences. Tel est encore actuellement Tétat religieux de la Russie ; tel fut celui de l'Angleterre avec les institutions de Henri VIII; et pour un temps en France, sous la Convention, le Directoire et le premier Empire, il se rencontra deshommes assez présomptueux pour oser nous pousser vers une pareille tyrannie.

La deuxième solution met l'Église au-dessus de rÉtat; à Tune des deux puissances se rattachent les droits imprescriptibles de l'âme ;

74 LA bIme, la corvée st le joug.

à l'autre sont laissés les soins du corps social. C'est ainsi que des empereurs/ des rois et des princes reconnurent longtemps la suprématie du chef de l'Église, lui prêtèrent sermeAt de fidélité et se soumirent à ses arrêts; c'était au moyen âgé; on ne parlait pas tant de la liberté qu^à présent, mais on la pratiquait davantage. Entendons-nous bien sur ce point : la liberté n'existe qu'à la condition de suivre la vérité, la justice et l'honneur; autrement, elle perd sa nature et son nom, elle devient la licence. Le b<m sens et la raison ne nous défendent pas d'en réclamer les privilèges. Si donc l'Église montrait aux âmes le vrai chemin du devoir et avait assez de prestige pour y diriger l'État, la liberté trouvait dans ce régime la meilleure et la plus hante des garanties.

« Dans le moyen âge, l'union entre l'État et l'Église étant devenue plus intime, l'hérésie fut considérée et punie comme un crime, non

qu'est-ce que lA DÎME AUJOURD'HUI? 75

plus seulement religieux, mais social et politique. Elle avait, en effet, essentiellement ce caractère ; on appliqua donc à toutes les hérésies, sans distinction, les principes que toutes les nations de l'Europe appliquent encore au-^ jourd'hui à certaines hérésies particulièreis qui intéressent plus spécialement Tordre et la sécurité de l'État (1). »

« Nul doute qu'en adoucissant les sentiments et les mœurs, en décriant, en expulsant un grand nombre de pratiques barbares, KÉglise n'ait puissamment contribué à l'amélioration de l'état social; mais, dans Tordre politique proprènaent dit, quant aux relations du gouvernement avec le sujet, du pouvoir avec la liberté, je ne doute pas qu'à tout prendre son influence n'ait été bonne ; sous ce rapport, l^Église s'est toujours présentée comme Tinterprète, le défenseur de deux systèmes, du

[^ Veuillot, V Univers, 1856.

76 LA lA}Œ, LÀ. GOaV££ ET LE JOUG.

système théocratique ou du système impérial romain, c'est-à-dire du despotisme, tantôt sous la forme religieuse, tantôt sous la forme civile.

c Prenez toutes ses institutions, toute sa législation; prenez ses canons, sa procédure, vous retrouverez toujours comme principe dominant la théocratie ou Tempire. Faible, TÉglise se mettait à couvert sous le pouvoir.absolu des empereurs; forte, elle le revendiquait pour son propre compte, au nom de son pouvoir spirituel. Il ne faut pas s'arrêter à quelques faits, à quelques cas particuliers (1). »

Une troisième solution voudrait s'appuyer sur la séparation totale de TÉglise et de l'État. Une injustice devenant un fait ne change pas pour cela de nature ; il peut se faire que rÉtat se désintéresse absolument des questions religieuses, mais ce n'est pas un progrès iur l'état de choses actuel ; il se peut aussi

(1) Guiaot, Histoire de la civilisation.

qu'est-ce que la dîme aujocrd'huiT' 77

qu'au lieu de se désintéresser, comme il en a la prétention, TÉtat ne fasse autre chose que de se refuser à T exécution d'engagements pris en toute liberté ; cette conduite ne lui ferait pas honneur. Dans tous les cas, TÉglise, qui s'accommode de toutes les formes de gouvernement et qui se prête à tout ce que lui permet le despotisme, accepterait aussi bien ce régime dans le yieux monde que dans le nouveau. Ce qu'elle repousse, c'est l'injustice et le déshonneur qui amèneront ce régime ; ce qu'elle défend, c'est d'en provoquer Tavènement ou Textension.

Enfin, la solution la plus commune et la plus en vogue depuis le seizième siècle est celle qui prend pour base les concordats. Ce n'est pas la meilleure de toutes, mais elle est favorable à la paix; elle maintient l'ordre et tire le meilleur parti possible des circonstances. Deux conditions fondamentales lui sont nécessaires.

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des biens ecclésiastiques, ou il faut se résoudre à la boute de manquer à ses eugagemeuts.

Les Canadiens sont ^loin d'avoir pour la dlme, qu'ils persistent à vouloir payer de 006 jours, l'horreur qu'ont pour elle les paysans français, auxquels, du reste , personne ne songe à l'imposer.

Voici un détail touchant qui nous est donné par un voyageur peu suspect de sympathie exagérée à Tégard des catholiques :

< Quant aux prêtres des paroisses^ dit M. H, de Lamothe, dans le récit de son excursion au Canada, ils vivent de la dime

payée. par les seuls catholiques. La dime ici est le vingt-sixième de toute espèce de récolte. On ne saurait parler de la dîme sans noter en passant le curieux usage auquel elle a dpnné naissance. Dans ces campagnes patriarcales du Bas-Canada, o\x Ton trouve dans chaque village des familles de vingt emfants, on va quelquefois au vingt-sixième et plus

80 LA hÏME, LA CORVÉE ET LE JOUG.

loin encore. De par la dîme, ce vingt-sixième revient au curé. Le nouveau-né est porté au presbytère, et la coutume, toujours religieusement suivie, exige que TofiFrande de cette redevance d'un nouveau genre soit acceptée avec toutes ses conséquences. L'enfant, devenu le pupille du curé, est élevé à ses frais. » Ceux qui parlent de la séparation de TÉglise et de l'État ; ceux qui s'engagent à provoquer l'avènement d'une législation athée, feraient bien de remarquer la place que tient encore la religion parmi nous. On parle des aspirations du pays, de la volonté du peuple, des besoins de la masse, des exigenceis de la nation ; c'est très bien, mais il faut voir alors ce qu'on appelle la masse, le peuple, le pays,

la nation. Pour cinquante, cent, mille, dix mille citoyens qui manifestent dans une réunion, trois ou quatre fois Tan, il y a un million, dix millions de catholiques, affirmant à la face du monde leurs convictions religieuses

qu'est-ce que la DtME AUJOURD'HUI? 8i

et leur soumission aux lois de l'Église. Dans un temps où l'on ne cesse de parler de la volonté du plus grand nombre, que Ton compare les rares manifestants qui se rendent aux assemblées politiques, à la foule qui fréquente les églises tous les jours, toutes les semaines, à toutes les grandes solennités.

On dit que la religion n'est plus bonne que pour les femmes; mais alors pourquoi les hommes, dans une ville aussi avancée que Paris, sont-ils plus religieux que partout ailleurs? Ce n'est pas l'intérêt qui les guide ; ce n est pas la passion qui les pousse; Tégoïsme a ses autels ailleurs ; le corps cherche en d'autres temples les jouissances qu'il réclame.

Sous les voûtes des églises, on prie, on se recueille, on pense à l'autre monde, Tâme seule y trouve son aliment et ses joies.

Plus la pensée du siècle s'abaisse, plus l'esprit catholique s'élève, et, des régions sereines où il s'est établi, il peut braver sang

Si LA. DÎU£, hk COUVÉE ET LE JOUG.

crainte toutes les attaques dirigées contre lui.

Il y a des hauteurs où la tourmente ne monte jamais et que les orages ne peuvent atteindre ; c'est de là que l'Eglise catholique gouverne aujourd'hui le monde, et la lumière qu'elle répand n'a jamais été plus étonnante ni plus douce.

Qui l'aurait cru il y a dix ou quinze ans? Le cercle de ses ennemis se resserrait autour d'elle ; on criait à la persécution ; les incrédules prédisaient sa ruine. C'était tout simplement Tavènement d'un nouvel ordre de choses. La politique transformait l'Italie ; la force écrasait l'enthousiasme et le dévouement; c'était bien triste alors. Quand deux armées se rencontrent et se choquent^ quand la plus noble et la plus admirée succombe, on ne peut pas s'empêcher de maudire les circonstances et de déplorer les événements. C'est un devoir de rendre hommage aux victimes d'une cause comme celle de la Papauté.

Ou'e&t-ge que la uiMB aujouhd'hui? 83

Mais, après tout^ la mort de ceux qui sont tombéB pour lésus^Christ n'est pas un sujet de deuil et de désespoir. On redoutait excep*tionnellement la mort de Pie IX ; les circonstances semblaient permettre de se demander ce qui allait arriver. Il s'est trouvé que les craintes étaient alors, comme toujours, prématurées et peu raisonnables. Si Ton rassemblait exactement tous les souvenirs qui se rattachent aux deux dernières années, on serait porté à croire que Jésus s'est de nouveau réveillé pour commander aux flots et dire à ses disciples : « Hommes de peu de foi, pourquoi craignez-vous? »

Le calme est profond autour du Vatican ; la lumière que l'on attendait dans le ciel monte peu à peu. Le chef de TÉglise catholique est assez sûr de sa stabilité pour tendre la main aux princes, aux rois et aux empereurs. Avec une sollicitude toute paternelle, il leur. offre son concours pour les mettre à

g4 LA BtME, LA CORVÉE ET LE JOUG.

Tabri des attentats dirigés contre leurs personnes; il ne leur demande pour cela qu'à travailler avec eux au triomphe de la vérité.

Je ne crois pas que, dans leur âme et conscience, il y ait des hommes qui aient pu refuser leur admiration à ce spectacle. Un vieillard enfermé dans son palais, seul reste de son royaume, parlant au monde avec douceur et mansuétude, n*éprouvant pas la moindre aigreur à la pensée des spoliateurs qu'il a dû souffrir et enseignant d'autorité.

Que pense de lui l'autocrate que la mort menace partout? Qu'en dit dans son dur langage le vieil empereur qui arrive au terme de sa gloire et de sa vie? Quelles conclusions en tirent les jeunes rois et les puissants de tous les noms ?

Jadis, il y a de cela quinze siècles, un empereur romain dit adieu à la capitale de Tltalie et laissa le pape tenir tête aux barbares. Il se choisit un séjour plus doux et plus tran-

OU'fST-GE QUE LA SIME AUJOURD'HUI? 85

quille du côté de TOrient. Quinze siècles avaient passé sur ce fait et amené toutes sortes de transformations dans les États pontificaux. Jamais propriété ne fut consacrée par une possession d'aussi longue durée. Mais les peuples ont parfois d'étranges destinées; celles-ci vont contre les coutumes et les lois les mieux établies.

Il y a donc maintenant une capitale de l'Italie qui est aussi la capitale du monde. Un pape et un roi y tiennent leur cour. Le Vatican est en face du Quirinal, de telle sorte qu'on pourrait croire les Césars restés dans Rome avec le pape à côté d'eux.

Ainsi va le monde ; les révolutions passent et se succèdent ; les royaumes se forment et s'écroulent, il n'y a qu'une institution immuable : c'est l'Église. Il n'y a qu'une sagesse : c'est celle qui profite des circonstances sans parti pris, dans le seul but de rendre les hommes plus heureux et meilleurs.

86 LA dImE^ la GOaVÉB fiT LB JOUG.

On s'est imaginé qne, pour asservir les ea* tholiques, il suffisait de leur oooper les vivres. C'est une étrange erreur. Qoe Ton se reporte à l'histoire, on y verra qne l'Église a su s'implanter dans les nations sans toucher à leur fortnne ; que la générosité des fidèles a suffi pendant longtemps aux besoins de la société religieuse, et qu'après la dîme acceptée par le moyen âge et le budget des cultes inventé par l'époque moderne, elle est encore capable de subsister par elle-même et d'attendre, comme en Italie, un siècle plus équitable et plus libéral.

Ou'bst-ce oub la corvéb? 87

qu'est-ce que la corvée?

Le droit féodal de la corvée consistait en un travail ou service gratuit que certaiiies personnes devaient, soit au roi, soit au seigneur.

Ce nom de corvées est d'origine latine , mais de basse latinité : corbadœ ou corvatœ sont des dérivés de curvatuSj et indiquent assez que le corvéable remplissait ses obligations

courbé vers la terre par la nécessité de son travail.

On distinguait les corvées royales et les corvées seigneuriales. Les unes et les autres furent définitivement abolies par la Révolution ; toutefois, il en reste quelques vestiges parmi nous, sous le nom de prestatiom.

Plus un droit est impopulaire, et plus longtemps il subsiste. La corvée fut de tout temps impopulaire à cause de son caractère tyrannique; ceux qu'elle atteignait en étaient flétris comme d'une marque d'esclavage; elle eut cependant bien de la peine à se transformer en un impôt d'argent ; les journées de travail d'un homme valent toujours mieux que le prix qu'on en donne; les possesseurs de ce droit y gagnent. Comment voulez-vous qu'ils le laissent périr? Et puis, il est si agréable de commander, et si facile, par ce moyen, d'obtenir tout ce qu'on veut.

a Les corvées royales consistaient : 1® en ^

qu'est-ce que la corvée? 89

journées de travail pour Touverture, rentretien et la réparation des routes; 2* en fournitures de moyens de transport pour le» équipages militaires. Celles-ci remontaient aux derniers temps de Tempire romain; quant aux premières, elles dataient seulement de la fin du règne de Louis XIV. A cette époque, quelques intendants de province ayant reçu Tordre de mettre promptement les routes en bon état pour assurer le service des 9rmées, et n'ayant ni le temps ni les fonds nécessaires pour organiser des ateliers salariés, imaginèrent de mettre en réquisition les paysans dû voisinage, et de leur faire exécuter gratuitement les travaux. Ce système ayant paru aussi commode qu'ingénieux, d'autres intendants y eurent recours, et enfin, en 1737, le contrôleur général Orry jugea à propos de le réglementer et de l'étendre à tout le royaume. Toutefois ce ne fut pas, dit un écrivain du temps, sans murmure de la part du peuple,

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