APERÇU HISTORIQUE DE LA DÉCOUVERTE DU SÉRUM ANTIDIPHTERIQUE
La découverte du sérum antitoxique de la diphtérie, constitue l’un des plus grands progrès qu’ait faits la thérapeutique humaine dans ce siècle.
De sérieuses difficultés théoriques concernant le mode d’action physiologique du sérum restent encore à résoudre, mais, au simple point de vue pratique, les statistiques de la diphtérie, dans tous les pays, ont montré un abaissement de la mortalité de plus de moitié, lorsque le traitement antitoxique a été soigneusement appliqué. La statistique est un mode d’appréciation un peu brutal de l’efficacité d'une médication. Rien des causes d’erreur peuvent fausser la statistique ; mais quand l’évaluation proportionnelle des guérisons et des morts dans une maladie traitée par un seul remède, donne des résultats concordants partout, il n’est pas permis de révoquer en doute la valeur curative de ce remède.
C’est à la bactériologie, cette science toute nouvelle, dont les principes et les méthodes ont été établis par notre
LA DIPHTÉRIE ET LA SÉRL'MTHÉRAPIE. 1
illustre Pasteur, que nous devons la découverte du sérum
antidiphtérique.
Mais il faut reconnaître que ce sont surtout des savants allemands qui ont eu le mérite d’appliquer très heureusement à la diphtérie ces nouvelles méthodes d’investigation.
Le microbe, germe de la diphtérie, a été bien indiqué pour la première fois en 1883 par Klebs ; Lœffler reprend l’étude de ce bacille, l’isole, le cultive, l’injecte aux animaux et attache définitivement son nom à ce microorganisme, le bacille de Lœffler.
En 1888 et en 1889, MM. Roux et Yersin, à l'Institut Pasteur, isolent les toxines élaborées par le bacille de Lœffler et contribuent à établir sa spécificité, encore contestée, comme germe pathogène.
Jusque-là toutes les recherches faites sur le bacille de Lœffler n’avaient qu’une importance théorique et rien ne pouvait faire prévoir qu’on tirerait de ce germe un puissant remède contre la diphtérie.
C’est seulement en 1890 que le savant allemand Behring et le Japonais Kitasato publièrent leur fameuse découverte de l’antitoxine du tétanos et de l’antitoxine de la diphtérie. Kitasato s’attacha particulièrement à l’étude de l’antitoxine du tétanos et Behring à celle de la diphtérie.
Ces deux savants travaillant en collaboration établirent que l’on peut immuniser des animaux contre la toxine extrêmement active fabriquée par le microbe germe du tétanos, le bacille de Nicolaïer , en leur injectant des doses très minimes de cette toxine atténuée, puis des doses progressivement croissantes ; de sorte que l’organisme de ces animaux arrive à supporter, sans dommage, des doses considérables de poison qui produiraient certainement la mort si elles étaient inoculées tout d'abord.
Ces expérimentateurs reconnurent en même temps que
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le sang des animaux ainsi immunisés contre la toxine tétanique, avait des vertus préservatrices contre cette même toxine, lorsqu’on transfusait ce sang chez un autre animal. Si l’on injecte à un animal sain une dose déterminée de toxine tétanique, il succombe certainement; mais si en même temps que l’on injecte à un animal cette même dose de toxine, on injecte aussi une certaine quantité de sang d’un autre animal immunisé antérieurement, l’animal qui a reçu simultanément la toxine et le sérum immunisé résiste et survit. Behring a donné le nom d’antitoxine à la substance encore bien peu connue qui se développe chez les animaux immunisés et qui agit comme un véritable contrepoison à l’égard de la toxine.
Des procédés analogues ont été employés pour immuniser les animaux contre les toxines élaborées par le bacille de Lœffler. Ce n’est qu’après bien des essais, bien des tâtonnements, qu'on parvint à immuniser contre la toxine diphtérique de grands animaux capables de fournir une notable quantité de sang ou de sérum antitoxique. Cari Frankel serait arrivé le premier à immuniser des cobayes contre la diphtérie. Ehrlich réussit à immuniser des bovidés et constata dans le lait des vaches la présence de l’antitoxine. Mais c’est en réalité Behring qui a eu la gloire de faire accepter par les médecins le sérum antitoxique qu’il faisait fabriquer en grand à Hoëchst-sur-le-Mein.
Dès le mois d’avril 1893, Behring en collaboration avec Kossel a publié une statistique de 80 malades diphtériques dans laquelle le pourcentage de la mortalité a été abaissé à 20 p. 100. Un an après, en avril 1894, Ehrlich, Kossel
et Wassermann ont rapporté les résultats obtenus sur 220 cas de diphtérie traités par le sérum de chèvres immu-
nisées. La mortalité, dans les cas où la trachéotomie n’avait pas été nécessaire s’était élevée à 23,0 p. 100. Si la
diphtérie avait été traitée dès les premiers jours par cette méthode, le nombre des guérisons allait jusqu a 97 p. 100.
Les belles recherches de Behring et Kitasato excitèrent l’intérêt de tous les bactériologistes.
A l’Institut Pasteur à Paris, Vaillard, Vincent, Houx et Nocard contrôlèrent les expériences faites sur l’antitoxine tétanique. Ces savants français purent vérifier l’exactitude des résultats annoncés par les savants allemands lorsqu’on injecte simultanément aux animaux la toxine tétanique et le sérum antitoxique. Mais ils constatèrent aussi que le sérum antitoxique du tétanos était impuissant à arrêter la marche du tétanos en évolution, lorsque l’organisme était déjà profondément atteint par les toxines. L’antitoxine tétanique a donc une réelle efficacité préventive pour empêcher l’action nocive de la toxine, mais elle n’a pas une valeur curative certaine, lorsqu'elle est introduite un peu plus tard dans les humeurs de l’animal présentant déjà les manifestations du tétanos.
Fort heureusement l’antitoxine de la diphtérie ne jouit pas seulement de propriétés préventives comme celle du tétanos; elle présente une réelle valeur curative alors même qu’elle est injectée tardivement, lorsque le bacille de Lœfller a déjà produit ses réactions physiologiques habituelles sur les organes. Les premières statistiques de la sérum thérapie publiées par Behring et ses collaborateurs démontraient l’action curative du sérum antitoxique de la diphtérie et devaient faire accepter cette médication nouvelle. Cependant bien des objections étaient laites en Allemagne à la sérumthérapie. 11 n’y a rien de surprenant dans ces critiques initiales ; une révolution thérapeutique ne peut pas s’accomplir sans soulever des discussions plus ou moins passionnées.
Les médecins français n’avaient suivi que de loin les
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travaux de Behring et de ses collaborateurs, lorsque M. Boux (de l’Institut Pasteur), assisté de MM. Martin et Chaillou, entreprit de contrôler sur les diphtériques de 1 hôpital des Enfants-Malades la méthode inaugurée en Allemagne.
M. Boux trouva plus commode d’immuniser des chevaux, car il avait ainsi à sa disposition de plus grandes quantités de sérum. A peu près à la mêmeépoque, Aronson à Berlin, avait aussi pensé à recourir au cheval comme animal de choix.
Cette tentative thérapeutique de MM. Roux, Martin et Chaillou fut extrêmement heureuse. Sur 448 enfants injectés au sérum antidiphtérique, la mortalité, qui approchait de 50 p. 100 à l’hôpital des Enfants-Malades, fut réduite à 24,5 p. 100.
En septembre 1894, M. Roux communiqua au congrès de Buda-Pesth ces brillants résultats et par ses déclarations très nettes et très rigoureuses, par l’autorité de l’Institut Pasteur qu’il représentait , il fit définitivement pencher la balance du côté des partisans de la découverte de Behring.
Dès lors, la nouvelle médication de la diphtérie fut employée partout, en Allemagne oii elle avait pris naissance, en France, en Angleterre, en Russie, etc.
Partout les résultats obtenus furent satisfaisants et les observateurs de tous les pays furent d’accord pour reconnaître qu'un remède vraiment efficace avait été découvert contre la diphtérie.
A Paris on continua d’appliquer le sérum fourni par l’Institut Pasteur, dans les deux grands services de diphtérie, à l’hôpital des Enfants et à l’hôpital ’I rousseau. M. Moizard, médecin de l’hôpital Trousseau, présenta au mois de novembre 1894 une nouvelle statistique portant
sur plus de 300 diphtériques, dans laquelle la mortalité était tombée à 14,5 p. 100 ; c’était une confirmation éclatante des expériences de M. Houx et de ses collaborateurs.
L’Académie de médecine ne tarda pas à proclamer l’excellence du remède nouveau, et M. Strauss, dans le rapport qu’il fit au nom de cette compagnie, en recommanda vivement l’emploi.
En 1895, deux services spéciaux de diphtérie furent créés à Paris, pour appliquer la sérumthérapie.
L’année 1895 vit le triomphe définitif de Behring, qui avait été combattu avec plus d’ardeur que de succès par l’école de Virchow. Le congrès des médecins allemands à Munich fut presque unanime pour admettre l’incontestable supériorité du sérum antidiphtérique sur tous les autres remèdes proposés.
La statistique d’Eulenbourg, de Berlin, portant sur plus de 15 000 cas, démontra un abaissement de la mortalité variant du tiers à la moitié dans les cas traités par le sérum. Behring et ses collaborateurs établirent que la mortalité serait réduite à moins de 5 p. 100, si l'injection de sérum était faite de très bonne heure. A Paris, la statistique de l’hôpital Trousseau pour 1895, dressée par moi, a donné une mortalité de 14 p. 100 environ sur 1414 enfants diphtériques traités par le sérum fabriqué à l’Institut Pasteur.
Les statistiques de Monti à Vienne, du Metropolitan Asylum Board, à Londres, celle des médecins américains ne s écartent que peu des nôtres, et toutes accusent un abaissement considérable de la mortalité.
Le tubage, comme méthode opératoire de choix, a été substitué habituellement à la trachéotomie dans nos services de Paris en même temps quele sérum y était introduit.
Ln lei minant ce bref aperçu historique de la découverte
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du sérum antidiphtérique, je dois chercher à dissiper une équivoque qui a été créée et entretenue par la presse quotidienne, et qui règne encore dans le public français extramédical.
Tous les hommes de science et tous les médecins savent parfaitement que la gloire d’avoir trouvé le sérum antitoxique de la diphtérie appartient à Behring. « Rien ne faisait prévoir cette découverte, personne ne l’avait soupçonnée, personne n’a eu l’idée de la revendiquer. Elle appartient tout entière à M. Behring. »
C'est en ces termes que M. Bouchard, rapporteur du prix Alberto Lévi à l’Institut, rend justice au célèbre savant allemand. Et plus loin M. Bouchard ajoute : « La commission partage le prix de 50 000 francs. Elle attribue moitié à M. Behring pour la découverte du sérum antidiphtérique ; elle attribue moitié à M. Roux pour l’heureuse application qu’il a faite en France de cette découverte1. »
Et, cependant, dans le peuple aussi bien que parmi les gens du monde éclairés, on croit généralement en France que le sérum antidiphtérique, le vaccin du croup, comme on le nomme vulgairement, a été découvert par M. Roux à l'Institut Pasteur.
D’où vient cette erreur, si fortement accréditée qu’elle est passée à l’état de légende en quelque sorte? Le nom de M. Roux répercuté par la renommée aux cent bouches, par la presse quotidienne, est connu jusque dans les moindres campagnes, tandis que le nom de Behring est absolument ignoré.
Tout le monde attribue à M. Roux une découverte qu’il n’a pas faite et bien des années se passeront avant que la
'« Les propriétés du sérum antidiphtérique ont été découvertes par M. Behring; elles sont la base du traitement de la diphtérie. »
(Uoux. Communication au Congrès de Buda-Pesth, 1891.)
vérité ne se répande, avant que Behring ne soit classé parmi les bienfaiteurs de l’humanité, au môme titre que Jenner.
L’origine de cette équivoque malheureuse remonte à la souscription qui a été faite en faveur de l’Institut Pasteur, en 1894, par un grand journal quotidien de Paris.
M. Roux, voulant continuer à fabriquer le remède de Behring, avait besoin de ressources et crut devoir accepter le concours d’un puissant organe de publicité qui recueillait les dons offerts à l'Institut Pasteur1.
Pour faire affluer les offrandes, il fallut bien grossir le rôle du savant français au détriment du savant allemand, qui fut laissé dans l’ombre. Tous les journaux quotidiens mal informés annoncèrent qu’une grande découverte, le vaccin du croup, avait été faite à l’Institut Pasteur, et le public, qui ne connaît que par la presse les recherches scientifiques, crut de bonne foi et croit encore que M. Roux est l’inventeur du sérum antidiphtérique.
Le patriotisme français s’exalta à tort pour une découverte allemande, et M. Roux fut l’objet de démonstrations enthousiastes et reçut des pouvoirs publics des honneurs plus grands que Behring n’en eut dans son propre pays.
Depuis lors, l’Institut Pasteur ayant continué à fabriquer et a vendre sur une grande échelle le sérum antidiphtérique, ce dernier est connu en France sous le nom de sérum de Roux, bien que M. Ferré à Bordeaux, M. Calmette à Lille, M. d Astros à Marseille, M. Berlioz à Grenoble préparent aussi le sérum de Behring, pour les régions avoisinant ces grands centres.
Le temps toujours équitable effacera ces erreurs trop longtemps répandues en France. Quand un homme a le
l e Figaro.
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mérite d’avoir fait une découverte qui révolutionne le traitement d'une maladie, qui réduit de moitié la mortalité de la diphtérie et du croup, il est juste que cet homme soit connu non seulement des médecins, mais aussi du grand public qui est appelé à bénéficier de ses longues et patientes recherches.
On ne saurait donc trop regretter que, mus par des sentiments patriotiques ou par d’autres raisons peut-être moins respectables, certains organes de la presse quotidienne française, aient dépossédé l’illustre Behring de sa découverte pour l’imputer à tort à un élève de Pasteur.
Si ces études sont consultées plus tard par les médecins parmi les premières faites sur la sérumthérapie, ils me sauront peut-être gré d’avoir relaté sincèrement de quelle manière le sérum de Behring a été introduit en France, et d’avoir enregistré la fâcheuse équivoque qui règne en ce moment dans le public sur l’origine de celte belle découverte.