CROUP D’EMBLÉE
On pouvait espérer que cette discordance d’opinions serait tranchée par l’introduction de la bactériologie dans l’étude clinique de la diphtérie. Toute laryngite suffocante sans membranes visibles, dans laquelle les cultures du mucus pharyngien donnaient du bacille de Lœffler, devait ipso fado être considérée comme diphtérique et classée comme croup d’emblée. En partant de ce principe, dans le courant de l’année 1895, j’ai dressé un tableau des croups d’emblée pour 597 malades diphtériques de mon service, et j’ai relevé 57 croups d’emblée et 150 croups avec membranes apparentes, soit une proportion déplus d’un quart de croups d’emblée.
Mais en poussant plus loin mes investigations cliniques et anatomiques dans le courant de l’année 1896, je suis arrivé à reconnaître qu’un bon nombre des laryngites que je regardais d’abord comme des croups d’emblée n’avaient donné, à l’examen bactériologique, que des bacilles courts, et qu’elles ne présentaient aucun exsudât membraneux, lors des autopsies faites vingt-quatre ou quarante-huit heures après l’entrée des malades à l’hôpital.
Or, la spécificité du bacille court est extrêmement douteuse pour la grande majorité des bactériologistes et l’absence de membranes durant la vie et après la mort, soit dans le pharynx, soit dans le larynx, est tout à fait exceptionnelle au cours de la diphtérie. Nous ne sommes donc pas en droit rigoureusement de distraire des faux croups graves tous les cas de ce genre, pour grossir le nombre des croups d’emblée, et il me paraît tout au moins prudent de laisser en suspens la question du croup non membraneux, comme je l’exposerai plus loin.
Cependant, lorsque les cultures sur sérum, dans le cas de laryngite suffocante, sans membranes pharyngées, montrent de belles cultures de bacilles moyens ou de bacilles
longs, associés ou non au streptocoque, ou au staphylocoque, le diagnostic de croup d’emblée devient extrêmement probable. Mais il n’est pas fréquent que ce diagnostic soit posé d’après le seul examen bactériologique des cultures du mucus pharyngé, qui exige vingt-quatre heures en général. Lorsque les phénomènes de suffocation deviennent menaçants, on pratique le tubage ou la trachéotomie et des débris membraneux sont ordinairement rejetés. La fausse membrane est aussi caractéristique dans le croup que le crachat dans la pneumonie. Bien souvent j’ai vu les difficultés du diagnostic d’un croup d’emblée, levées au moment même des manœuvres du tubage. Les exsudats membraneux sont décollés par le tube et expulsés par des quintes de toux.
Gomme il est très important d’être fixé sur le processus en évolution qui cause la suffocation dans le cours d’une laryngite, je conseillerais volontiers, avant même que le tirage ne soit très menaçant, de pratiquer un cathétérisme explorateur du larynx avec le tube d’O'Dwyer. Ce cathétérisme n’a pas grand inconvénient, quand il est fait par un opérateur exercé.
Je suis convaincu que, dans les conditions hospitalières où nous sommes placés, la laryngite suffocante non diphtérique et le croup d’emblée forment un bloc clinique, dans lequel il est impossible de faire une sélection en s’appuyant seulement sur les signes qui nous ont été légués par nos devanciers et spécialement par Trousseau. Dans les angines, nous avons l’exsudât sous les yeux et, le plus souvent, ses caractères nous permettent de poser un diagnostic qui devance la culture, tandis que, dans les laryngites, l’exsudât nous échappe et nous n’avons que des symptômes et des signes communs aux obstructions laryngées, quelle qu’en soit la cause. En France, je ne