CHAPITRE XIII
LE CROUP DIPHTÉRIQUE NON MEMBRANEUX
CROUP DIPHTÉRIQUE OBSERVÉ AU LARYNGOSCOPE A LA PÉRIODE PRÉMEMBRANEUSE
Le croup diphtérique avec spasme de la glotte, suffocation, etc., peut-il évoluer sans que le processus membraneux soit à aucun moment apparent, ni dans le pharynx ni dans le larynx ?
C’est, au premier abord, ce qui semble ressortir de l’examen bactériologique appliqué à l’étude des laryngites suffocantes.
J’ai observé un bon nombre de faits dans lesquels l’examen bactériologique décelait le bacille de Lœffler et néanmoins aucun vestige membraneux n’avait été aperçu ni pendant la vie, ni après la mort. Les enfants avaient été tubés, et l’introduction du tube n’avait pas décollé de membranes et n’en avait pas provoqué le rejet.
Si nous accordions à l’examen bactériologique une valeur absolue, cette notion nouvelle du croup diphtérique non membraneux serait d’ores et déjà acquise. Mais telle n’est pas l’opinion personnelle que je me suis formée, après avoir observé consciencieusement et sans parti pris, plus de trois mille enfants diphtériques qui ont passé par le pavillon Bretonneau. Le bacille court que l’on
rencontre le plus souvent dans ces croups non membraneux n’est pas spécifique, d’après les bactériologistes les plus éminents ; et je pense que ces laryngites suffocantes, à bacilles courts, doivent provisoirement, tout au moins, rester dans la classe des faux croups graves, dont je donnerai plus loin les caractères cliniques.
Je conçois très bien que, dans cette question si délicate qui doit rester en suspens, les opinions soient partagées, et mes propres idées ont varié sur ce point en deux années ; je comprends que les bactériologistes soient disposés à donner la prépondérance au bacille de Lœffler sur la fausse membrane de Bretonneau, comme critérium de la diphtérie.
Voici, d’ailleurs, les arguments que l’on peut mettre en avant en faveur de la diphtérie non membraneuse.
Trousseau n’ignorait pas ces formes frustes de diphtérie :
« Dans certaines épidémies, en effet, on a vu des individus prendre des angines qui, par leurs caractères anatomiques, semblaient être soit des angines couenneuses, celles que produit l’herpès du pharynx, soit même des angines simples , bien qu’en réalité on eût affaire à des angines diphtériques, mais à des angines diphtériques singulièrement modifiées... Ainsi, dans la séance de la Société médicale des Hôpitaux de Paris, le 25 août 1858, mon honorable collègue Alphonse Guérard a cité les faits suivants qu’il venait d’observer récemment dans une même famille, dans l’espace de six mois environ : Un enfant succombe au croup laryngé ; deux angines érythémateuses se déclarent deux jours après, chez deux jeunes filles qui reçurent les soins de notre estimable confrère Gillette. Quelques jours plus tard, le père, soigné par Guérard, prend une angine avec pseudo-membranes dans
CROUP DIPHTERIQUE NON MEMBRANEUX
le pharynx. Enfin, deux autres enfants sont atteints, l’un d’une angine simple, l'autre d’une angine couenneuse. » Peter, dans sa thèse sur la diphtérie et le croup, signale des observations analogues : « On y voit une petite fille de deux mois succomber à une angine couenneuse en cinq jours, la mère prise la veille de la mort de l’enfant d’une angine couenneuse..., la bonne avoir trois jours après la mort de l’enfant une angine grave, mais non pseudo-membraneuse : le père, cinq jours après la mort de son enfant, contracter une angine simple de moyenne intensité, le grand-père et la grand’mère avoir des angines simples et très bénignes ‘... »
Guersant, dans l’article Group du Dictionnaire en trente volumes, rapporte une statistique de 171 croups avec autopsie. Dans vingt et un cas, il a été impossible de voir le moindre vestige de membranes.
Mais ni Guersant, ni Trousseau, ni plus tard Archambault n’allèrent jusqu’à penser qu’il pouvait exister des croups diphtériques non membraneux. Ils tentèrent d’expliquer l’absence de membranes par la durée de la maladie, par des modifications cadavériques, etc.
Cependant, en bonne logique, Trousseau, qui signalait des angines érythémateuses dans certaines épidémies de diphtérie, aurait pu admettre des laryngites de même genre.
Dans le courant du mois de janvier et du mois de février de l’année 1805, j’ai fait, avec mon interne M. Chabry, plusieurs autopsies d’enfants atteints de laryngite suffocante qui avaient succombé très rapidement après leur entrée au pavillon Bretonneau. Aucun exsudât n’avait été vu dans la gorge, mais l’examen bactériologique était positif et nous nous attendions à trouver dans le larynx ou dans la trachée et les bronches desexsudats membraneux.
Clinique médical de i’Hôtel-Dieii
LA DIPHTÉRIE ET LA SÉRU.MTIIKHAIME.
A l’examen le plus soigneux, nous ne constations rien autre chose qu’une rougeur livide des replis arythéno-épiglottiques et de l’épiglotte avec un gonflement plus ou moins notable.
La muqueuse laryngée et spécialement celle des cordes vocales était plus ou moins rouge, recouverte ou non de muco-pus qui se détachait sous un fdet d’eau. Aucune membrane non plus dans les voies aériennes. Si les enfants eussent séjourné quelque temps dans nos salles, j’aurais pu croire que, sous l’influence du sérum, les membranes s’étaient entièrement détachées et que la muqueuse laryngée s’était détergée ; mais je conservais quelques doutes, parce que quelques-uns de ces enfants étaient morts très vite, avant le délai nécessaire pour la chute complète des membranes, c’est-à-dire avant quarante-huit heures.
A diverses reprises, dans le courant de l’année, j'ai fait des autopsies de laryngites non membraneuses, mais • j’ai été particulièrement frappé d'une série de quatre cas qui se sont présentés presque coup sur coup sous mes yeux.
Voici les observations de ces quatre enfants relevées dans le registre du pavillon Bretonneau par MM. Levrev etPiatot, internes de mon service :
Observations de laryngites à bacilles de Lœffler non membraneuses à l'autopsie.