FAUSSES MEMBRANES DIPRTÉRIQUES APRÈS LES INJEC- TIONS DE SÉRUM
J’ai établi, en m’appuyant sur un nombre considérable d’observations quotidiennes faites sur 350 enfants diphtériques au pavillon Bretonneau, que les injections de sérum avaient la propriété de faire tomber les membranes,par un processus décollant d’élimination dont nous ignorons encore le mécanisme physiologique. De plus, les exsudats n’ont pas de tendance à se reproduire et encore bien moins à s’étendre. En quatre ou cinq jours, les gorges les plus encombrées sont détergées; le seul traitement local employé a consisté dans des lavages à l’eau bouillie.
Cette action vraiment spéciale du sérum s’exerce même dans les cas les plus graves, et je citais deux filles atteintes d’angine toxique, avec exsudats très épais et très étendus chez lesquelles nous avons constaté que la gorge était à peu près nette cinq jours après les injections de sérum.
L’une de ces filles, dont le pouls était supprimé depuis quatre jours, dont les urines étaient réduites à 100 centimètres cubes par jour, est morte soudainement après avoir présenté quelques vomissements et un peu d’agitation délirante.
L’autre a été emportée mourante dans sa famille ; elle n’avait pas uriné depuis 2(3 heures, malgré des injections sous-cutanées de sérum artificiel, et elle avait une paralysie du voile du palais et du pharynx telle qne l’on devait l’alimenter à la sonde. Nous avons appris qu’elle était morte chez elle.
Ces deux enfants nous fournissent un exemple bien
remarquable de l’efficacité du sérum pour faire tomber les membranes et en môme temps de son impuissance à arrêter les troubles produits par les toxines diphtériques résorbées. Les manifestations locales, membraneuses, de la diphtérie avaient disparu, mais l’action des toxines sur les centres nerveux et spécialement sur les centres vasomoteurs n’a été nullement entravée.
On peut donc affirmer que l’antitoxine du sérum peut être impuissante à saturer les toxines, tout au moins lorsqu’elles ont été résorbées en notable quantité.
J’ai déjà indiqué que les manifestations plus légères de l’intoxication diphtérique, telles que les paralysies du voile du palais, ou des membres, l’albuminurie, n’étaient pas rares dans la convalescence des malades traités par le sérum. L’antitoxine, inutile lorsque les phénomènes d’intoxication sont très intenses, n’agit pas constamment contre ces phénomènes lorsqu’ils sont atténués. Mais il reste acquis que le sérum a une action évidente pour déterger les membranes et empêcher leur régénération.
La diphtérie est, après tout, une affection essentiellement membraneuse et le remède qui, à coup sûr, sans aucun traitement local, sans risque de léser les muqueuses, est efficace pour nettoyer la gorge et les voies aériennes, est certainement préférable aux autres remèdes connus et expérimentés jusqu’à présent.
On conçoit que si le sérum est injecté assez vite, les membranes ne se formant plus, la source d’intoxication est tarie. A ce point de vue le sérum peut être considéré comme prétoxique plulôL que comme anlitoxique dans la diphtérie en évolution.
Le sérum qui ne sature pas toujours les toxines de la diphtérie ne paraît pas avoir non plus de propriété germicide contre le bacille de Lœffier. Tout récemment,
RÉCIDIVE DES MEMBRANES 315
MM. Sevestre et Méry ont fait une très intéressante communication 1 sur la persistance clu bacille de Lœffler dans la gorge des enfants traités par le sérum et guéris en apparence. Ces auteurs concluent de leurs recherches personnelles et de celles des autres bactériologistes, concordantes avec les leurs, que les bacilles de Lœffler à l’état virulent peuvent persister pendant quatre à six semaines après la disparition des membranes lorsque l’évolution de la maladie est terminée. 11 est donc urgent de créer des asiles de convalescence pour les diphtériques ; c’est le seul moyen de limiter la contagion de la diphtérie dans les familles.
Faute de place, et je ne crains pas de le dire, par suite des lenteurs administratives de l’Assistance publique, les salles annexes du pavillon Bretonneau ne sont pas encore installées, bien que les crédits nécessaires soient votés par la municipalité depuis plus de trois mois2.
Pour éviter un encombrement désastreux, je suis donc obligé de renvoyer dans leurs familles le plus grand nombre des enfants dès que les membranes sont détergées et dès que leur état général le permet. Aussi j’ai reçu plusieurs enfants contaminés par leurs frères ou leurs sœurs sortis trop tôt de nos salles. Je ne puis que regretter ces malheurs en les signalant à l’administration compétente.
La clinique et la bactériologie sont d’accord pour nous montrer que le sérum n’a pas de propriété germicide.
Dans l’immense majorité des cas, l’action antimembraneuse du sérum s’exerce pendant un temps bien suf
1 Société médicale des hôpitaux de Paris, 1893.
4 Mars 1895.
lisant pour que la guérison soit assurée ; mais, dans quelques circonstances exceptionnelles, les membranes se régénèrent assez vite. J’ai relevé dans mon cahier de visite du pavillon Bretonneau six observations de régénération récidivante précoce des fausses membranes sur 400 malades environ.
Les examens bactériologiques ont été faits lors de la première et lors de la seconde poussée membraneuse.
On ne saurait donc conserver aucun doute sur la nature de ces exsudats diphtériques.
Cette régénération récidivante des membranes n’a pas été fatale et a cédé aux injections de sérum ou à des badigeonnages à la glycérine au sublimé à 1 pour 30.
Je crois devoir reproduire intégralement ces notes cliniques, car je ne sache pas, qu’en France du moins, des observations semblables aient encore été publiées (mars 1895).