CHAPITRE VIII
Une entrevue ou veue l entre deux princes semblerait en principe le meilleur moyen de régler les affaires internationales ; c'est en réalité le moins pratique, parce qu'un projet d'entrevue n'aboutit presque jamais, surtout quand il présente une véritable utilité. En 1495, après la paix de Verceil, Ludovic Sforza refuse une entrevue à Charles VIII 2. Charles VIII négocie longuement avec Maximilien, en 1494, pour une entrevue, et l'on convient du point de rencontre 3 ; elle n'a pas lieu. En novembre 1500, Maximilien propose a Louis XII de se voir entre Troyes et Luxembourg * ; en 1509, les deux souverains sont à la veille de se réunir... Vains efforts. « Semble que le grand diable ait tenu la main a. interrompre laditte veue, » écrit l'ambassadeur d'Allemagne5. Le « grand diable » agit souvent. Pour le combattre, il faut bien des négociations prolongées, des démarches exceptionnelles. En septembre 1391, Charles VI se rend à Tours pour voir le duc de Bretagne : au lieu d'accepter, le duc veut faire emprisonner les envoyés du roi. Son ami, le duc de Berry,
1) Lettres de Louis XII, I, 176.
2) Commines, II, p. 523.
3) Lettre du 26 avril 1495. Fr. 3924, n° 4.
4) Ms.fr. 2930, l'o 171.
5) Lettre d'A. del Burgo, Lettres de Louis XII, I, 176 : Desjardins, Négociations, II, 375. Cf. ld., 650, 638, échec d'un projet d'entrevue entre Henri VIII et Louis XII en 1514.
KAPPOnTS DE SOUVERAIN A SOUVERAIN 253
va le trouver et finit, au mois de décembre, par le ramener à Tours, où un. traité est conclu '.
Les entrevues présentent d'incontestables avantages.
1° Bon souvenir personnel que des souverains, appelés à diriger les affaires de leur pays, peuvent inspirer. On ne néglige rien pour plaire. Au commencement du XVI" siècle, l'usage de cadeaux dans les entrevues parait perdu, mais il fleurit à la fin du XIVe et au commencement du XVe. En septembre 1389, le roi emporte une riebe ebappe en velours bleu azur, couverte de broderies de perles quï figurent des anges,des fleurs de lys et des étoiles, garnie iïorfray de Damas, pour l'offrir au pape d'Avignon 3, dans une prochaine entrevue 3. Le 3 juin 1400, lorsque Manuel Paléologue, empereur de Constantinople, entre à Paris, le roi lui offre un hanap et une aiguière d'or, de la valeur de 466 francs 17 sous, et lui avance une forte somme l. Plus tard, l'usage des présents en pareil cas semble comporter une certaine infériorité. André Paléologue, « prince de Constantinople,seigneurdelaMorée», en venant trouver Charles VIII, qui se prépare à reconquérir l'empire d'Orient, lui offre des oiseaux de chasse : le roi lui fait donner une gratification de 143 liv. , 15 sous t., pour son voyage 5. On distribue aussi des cadeaux à l'entourage, à la cour, pour disposer bien les esprits 6. Avant son entrevue avec le roi d'Angleterre àPicquigny,près d'Amiens, Louis XI
1) Jarry, p. 77.
2) Fr. 20588 ; 12 sept. 1389, orig.
3) Entrevue îles 28 et 29 janvier 1390, pour le projet de descente en Italie et de retour du pape à Rome (Jarry, p. 05).
4) Berger de Xivrey, La vie et les ouvrages de Manuel, dans les Mém. de l'Ac.des Imcrip., XIX (1853), II, 1-201 : Douet d'Arcq, Choix de Pièces, I, 197.
5) Fontanieu, Hist. m. de Charles VIII, 1494 (fr. 13760).
6) État des joyaux distribués au duc de Bretagne et à sa suite. K.500 n° 8.
envoie aux Anglais trois cents chariots chargés de vin et fait dresser, à l'entrée de la ville, deux grandes tables somptueusement servies : il ouvre Amiens aux gens d'armes anglais, qui trouvent gratuitement à hoire et à manger dans toutes les tavernes de la ville, et s'y enivrent a foison '.
On déploie beaucoup de luxe *, et d'empressement 8. On envoie à l'avance du souverain, jusqu'à la frontière, des personnes de la cour lui porter des compliments, préparer
1) Commines, cli. îx.
2) Arrivée de l'empereur à Paris, le l" mars 1416 (Douet d'Arcq, Choix de pièces, 1, 38-2-383).
3) L'archiduc vicnl voir son père à Ilaguenau. L'orateur de Venise voyage avec lui. Son père va au devant de lui avec les orateurs et les princes : en tout plus de 1500 chevaux (31 mars 1505. Sanuto, VI, 151) : le roi d'Espagne envoie plus de 1,000 chevaux au devant de la vieille reine de Naples, sa sœur (Gcrona, 20 août 1505. Id., VI, 227). Charles VIII arrive à Rome le 31 décembre 1494, sans laisser le temps de préparer son entrée, pour profiter d'heureuses conjonctions astrologiques. Il rencontre en route le maitre des cérémonies, qui venait prendre ses ordres, et il rentre avec lui, vers la nuit, par la porte du Peuple. Néanmoins il fut reçu par une foule immense et se rendit, par le Corso, au palais Saint-Marc, où il descendit d'abord chez le cardinal de Bénévent (Burckard, II, 215-217 ; Sanuto). Le roi alla ensuite loger au Vatican, dans les Stanze nuove : la garde de la porte principale et de toutes les issues qui y conduisaient fut remise à ses Écossais (Dchhovdc, Expédition de Charles VIII, p. 519). La duchesse de Bari vient très pompeusement au devant de Charles VIII avec quatre-vingts dames, jusqu'à Annonc. Le roi s'y rendit, mit la barette à la main, et baisa toutes les dames : on resta ensuite à se divertir, et on dansa toute la soirée comme entre vieux amis (Delaborde. Id., p. 399). Le duc de Savoie venant voir Charles VIII à Lyon, descend bien accompagné à un logis, où il relient à souper MM. de Ligny cl d'Avesnes. Pendant le repas, force ménétriers et chantres du roi viennent réjouir la compagnie. Le soir, il offre des jeux, des vins ctdesépices. Le lendemain, MM.de Ligny, d'Avesnes et de G-ié viennent le chercher et le mènent au roi (Chroniq. du Loyal Serviteur, ch. v).GaléasSl'oiv.a, fils de François, a son arrivée en France, en janvier 1466, rencontre, entre Vienne et Beaurepaire.une ambassade de bienvenue.qui l'accompagne « avec tout honneur » jusqu'à Beaurepairc, et là le chef de l'ambassade lui adresse un grand discours latin, divisé, après un exorde d'éloges et de remerciements, en deux points : 1» désir du roi de conclure son mariage ; 2» proposition d'adresser au roi un agent pour le conclure (Dépèche du 22 janvier 1466. Archivio Sforzesco).
Us honneurs à lui rendre1, et même lui parler d'affaire», en cas d'urgence .
Les entrevues peuvent même prendre le caractère de visites d'amitié, entre simples princes : par exemple, quand le duc de Lorraine vient voir le duc d'Orléans, ou le duc de Bourgogne . Alors on offre des plaisirs plus intimes : la chasse, la pêche, à la cour de Charles d'Orléans la poésie, la musique *, parfois un spectacle. La duchesse d'Orléans, au passage du roi de Portugal, fait danser la tnorisque par neuf gentilshommes vêtus de chausses noires et de pourpoint de blanche t à paillettes d'or; M"e d'Arhouville, fille du gouverneur d'Orléans, «jouait la femme », en surcot semblable5.
2° Entente rapide et définitive ; échange d'explications; secret, conclusions pratiques. On se flatte toujours d'obtenir ces avantages. On croit l'entrevue nécessaire pour traiter plus fructueusement de la paix. Les « grandes matières, qui concernent le bien et honneur et prouffitde toute la chrestienté », et par conséquent des deux parties, ne se peuvent terminer que par une entrevue ; on les prépare par une ambassade6, et, quand on est d'accord pour l'entrevue, on déclare l'accepter « avec bonheur » 7.
1) Créance au gens de Troyes pour P. Auhert, chargé d'escorter la comtesse de Wurtemberg, et invitation à une lionne réception (1466. Lctt. de
i XI, III, 81). .Même ordre à la ville d'Amboise (ul., 93). La comtesse allait en pèlerinage à S'-Jacques.
2) Instruction de Ludovic à Nicolas de Corigia et Galeas Visconte, envoyés au duc d'Orléans qui arrive à Asti (5 juillet 140 1. Arch. de Milan, Pot. Est., Francia, 1494-95).
3) Comptes ducaux d'Orléans. KK. 270.
4) Aubade du rebec de la duchesse de Bretagne, au duc d'Orléans, lors de son départ de Nantes, 1484. TU. Orléans NIL 83 i.
5) TU. Orléans, 787.
6) Dépêche de Maxiniilien, o nov. 1500 (ms. fr. 2930, f° 171).
7) Projet de 1391 (Jarry, p. 78).
3<> Ostentation de puissance, de richesse, d'union. L'empereur de Constantinople, à son entrée à Paris, le 3 juin 1400, est reçu par deux mille citoyens, par le chancelier, le parlement et trois cardinaux ; il trouve le roi entouré d'une foule de seigneurs et d'une musique retentissante '.
De nombreux exemples nous prouvent qu'en pareil cas l'étalage de faste ne correspond pas nécessairement au pouvoir réel. Les souverains de second ordre ou les simples princes affectent nécessairement plus de luxe que les grands monarques. Galéas Sforza amène avec lui à Florence, en mars 1471, cent hommes d'armes, cinq cents gens de pied, cinquante courriers, un cortège de deux mille hommes à cheval, une meute de mille chiens, une infinité de faucons et d'éperviers, le tout hébergé aux frais de la République \
L'évêque de Liège se rend aux entrevues pour la paix d'Arras en grande pompe, avec deux mille chevaux de suite ; il amène des représentants des trois Etats de son pays, somptueusement habillés de blanc à crevés rouges 3. Pour un voyage à Avignon près du pape, Louis Ier donne des gages énormes à ses gens, et même il attribue de fortes sommes (2.000 francs) aux plus grands seigneurs, le comte de Nevcrs, le duc de Bourbon, le sire d'Albret, pour qu'ils veuillent bien figurer dans son escorte *.
La cour de Bourgogne éclipsait les autres, par l'éclat sans rival de ses réceptions. Le duc s'entourait de cohortes
1) Chron. citée, ms. lat. 9809, f» 56.
2) Roscoë, Vie de Laurent de Mcdicis, édition française, I, 161. Le duc d'Orléans fait venir sa vaisselle d'or pour recevoir le roi des Romains (1398. Circourt et van Wcrveke, Documents Luxembourgeois, n > 56); il expédie <les tapisseries à la duchesse dans le mémo but [ibid., a° 88); il donne a l'entourage du roi des Romains des robes et des bijoux (id., nos (i^j 89).
3) Chron. de Jean de Slavclot, p. 338 : Journal delà paix d'Arras, publ. par J. Gollart.
4) 1398. Jarry, p. 443.
de princes complaisamment dénombrées par les chroniqueurs, et que naturellement il défrayait'. Quoique son luxe parût se déployer plus à l'aise dans les entrevues avec de petits princes :. il savait, dans tous les cas, allier le plus large apparat à la stricte observation du droit des gens et de l'étiquette. En 1442, Philippe le Bon eut à Besançon, — ville impériale. — une entrevue avec le roi des Romains. Il arriva le premier, suivi de « sa noblesse » — sans armes — et d'une suite de 2,200 chevaux. Le lendemain, 31 octobre, il sortitdans la campagne au devant du roi, sans armes, avec une suite d'archers armés. Deux grands seigneurs allèrent en avant, de sa part, se présenter au roi. Les trompettes sonnaient. Quand le roi approcha, les trompettes bourguignonnes se turent. Les deux cortèges, en s'abouchant, remplirent la petite vallée. Le roi et le duc descendirent de cheval, le duc mit un genou en terre : tout le monde s'était découvert. Après quelques compliments, les princes remontèrent à cheval et repartirent vers la ville, le roi en avant. Le roi entra sous un dais, le duc à ses côtés. On se rendit à la cathédrale, puis on se sépara.
Le lendemain, jour de la Toussaint, la duchesse de Bourgogne fit son entrée dans une litière, suivie de trois chariots et de huit haquenées blanches caparaçonnées d'or. Le roi alla au devant d'elle à deux milles de la ville et l'embrassa dans sa litière, sans descendre de cheval. Il prit ensuite la tête du cortège ; à l'entrée de la ville, il voulut s'effacer, et ne consentit à entrer le premier que sur la demande que lui en fit la du-
l ) K. 500, n<> 12. Compte des dépenses de la comtesse de Cliarolais à Arras, le 5 novembre 14-18 : n° 13, même compte pour la ducliessede Bourgogne ; . Jean M>' de Clèvcs, Mme la princesse de Navarre, M"« d'Etampes el divers reçoivent souper el gilc aux dépens du dur. les 3 et 4 décembre 14118, à Dunkerque : le duc paie en outre le vin des bourgeois el du bourgmestre. ,
2) Entrevue du duc et delà ducliessede Bourgogne avec les duc et duchesse dé Savoie, à Cliàlons (juillet 1443. Olivier de la Marche, 1, 257-259).
chesse à genoux dans sa litière. On alla ainsi jusqu'à l'hôtel, où le roi mit pied à terre. Le duc, qui attendait, vint au devant de lui et mit deux fois le genou en terre : le roi fit le geste de le retenir en l'embrassant. La duchesse s'agenouilla deux fois devant son mari, qui ne parut pas y prendre garde. Au départ du roi, le duc mit encore deux fois genou en terre1.
En regard des avantages d'amitié, de politique ou d'apparat, qui résultent des entrevues, il faut noter de nombreux inconvénients. Tout d'abord, il y a généralement à compter avec la difficulté matérielle de déplacement et avec des dépenses presque impossibles à évaluer par avance. Puis on se heurte à toute une série de difficultés spéciales.
1° L'entrevue a lieu d'ordinaire entre des souverains qui ne sont pas amis, qui désirentle devenir, ou qui veulent au moins s'entendre sur un point déterminé, mais qui se souviennent de la guerre d'hier et pensent à celle de demain. Elle renferme donc un élément d'insécurité ; dans le système du Moyen-Age, monarchique ou féodal, la possession de la personne du prince, sur qui tout repose, présente une grande importance. Chaque prince est protégé par le droit des gens 2 ; néanmoins la tentation a quelquefois triomphé du droit. Lorsque Louis XI fit demander, en 1468, une entrevue à Charles le Téméraire, Charles répondit par une lettre sèche, hautaine, mais autographe et précise : « Vous demandez à me voir, dit-il en substance : j'ai répondu à votre envoyé Balue ; Etpowés seurement venyr, aler et retourner » 3. Ainsi, Louis XI, en se rendant à Péronne chez son puissant vassal,
1) Relation analysée par Beaune et d'Arbaumont, Olivier de la Marche, I, p. 274, note.
2) On pouvait môme demander formellement un sauf-conduit (Sauf-conduit de Charles VIII au marquis de Mantoue pour une entrevue, li sept. 1495- Baschet, Notices et documents pour la Société de l'Hist. de France, p. 290).
3) Gachard, Analectes, cxxxin.
ne se trouvait pas seulement sous la sauvegarde du droit ; il avait un sauf-couduit formel et autographe, certifié encore par une lettre de son envoyé Balue1. Cette sûreté n'empêcha pas le due de Bourgogne de faire le roi prisonnier. Louis XI avait eu hien soin de mettre en dépôt le sauf-conduit ducal chez son secrétaire Bourré, et, plus tard, pour justifier ses vengeances contre Charles le Téméraire, il se plut à le représenter*. L'attentat tragique du pont de Montereau avait surtout laissé an souvenir terrible, qui plane sur toute la diplomatie du XV" sièele. Aussi jugeait-on nécessaires des précautions fort opposées à l'intimité d'une entrevue, partant à son succès. Déjà, en 1409, le duc de Berry,en voyant le roi arriver à Bourges avec cent quatre-vingts chevaux de suite, prendpeur ; il fait appel aux sentiments, aux liens du sang. .. s. Pour son entrevue avec le duc de Guyenne, son frère, le 7 septembre 1469, Louis XI a soin d'établir sur un pont de fortes barrières de séparation. Le duc, ému d'un scrupule fraternel, demande qu'on les enlève : Louis XI y consent, et il considère cette issue cordiale comme un « miracle de Dieu et Notre-Dame », il assure même que la marée s'est miraculeusement retirée avant l'heure *. En Italie, c'est bien autre chose. Chez Ludovic Sforza à Vigevano, Charles VIII prend des précautions assez blessantes ; il met sa propre garde aux portes et se fait donner toutes les clefs "'. En 1495, Ludovic Sforza réclame, pour une nouvelle entrevue, une barrière et une rivière, parce qu'il déclare expressément redouter un attentat 6.
1) Vaesen, Calai, du fonds Bourré, n°a79.
2) Bourré envoie à Louis XI le sauf-conduit de 1468 de Charles le Téméraire pour Péronne (3 oct. 1471. Vansen, id., n»862).
3) « Ego grandtevus et senex sum... ; cimiterium ecclesia? pendet ad culum meum » {Chr. de Thierry Pauwels, ch. m).
4) Lettre de Louis XI, 7 sept. 1469 (Duclos, Hist. de Louis XI, p. 302). o) Hist. de Louis XII, t. III.
6) Coramines, II, 52o.
2° Autre cause d'insuccès: la difficulté de garder le secret. Les princes doivent admettre à leurs conversations tel ou tel fonctionnaire1; l'obligation de recourir à un interprète est plus grave encore. Philippe le Bon, qui ne sait point l'allemand, prend comme interprète et comme guide, près du roi des Romains, en 1442, le duc de Brunswick, qui <■ sçavoit et congnoissoit comme l'on se devoitconduyre avec les seigneurs de l'empire : car chascune nation a sa manière de faire ' ». Les serviteurs sont à l'affût du moindre incident, à plus forte raison les ambassadeurs étrangers, surtout les ambassadeurs amis qu'on ne peut isoler trop ouvertement ; en sorte que le secret ne sert qu'à favoriser les suppositions. Le légat, tenu à l'écart des conversations de Louis XII et de Ferdinand d'Aragon à Savone, en 1507, transmet au pape des renseignements erronés 3. Le cardinal d'Amboise lui-même, quoique simple ministre, se plaint d'être suivi dans ses entrevues avec Marguerite d'Autriche, à Cambrai, en 1508, par l'ambassadeur d'Espagne, qu'il ne sait comment tromper.
L'entrevue improvisée, mystérieuse, réussit encore moins. Le duc de Gueldre, travesti, sans suite, vient incognito passer quelques heures près de Louis XII. Marguerite d'Autriche l'apprend aussitôt de divers côtés et en informe son père *. L'ambassadeur de Venise l'écrit à la Seigneurie B.
3° Troisième inconvénient : Une entrevue éveille au plus haut point la méfiance des puissances voisines. Sa seule annonce met à l'épreuve l'activité, la sagacité de tous les diplo-
1) A l'entrevue de Picquigny (1475), Louis XI est accompagné de l'amiral, du sire de Craon et du mayeur d'Amiens {Chron. de Molinet, publ. par Buchon, I, 146).
2) 01. de la Marche, I, 272.
3) V. notre mémoire L'entrevue de Savone.
4) Lettres de Louis XII, IV, 318.
5) Paris 30 avril 1514, 8 mai 1514 (Arch. de Venise).
mates d'Europe ' : elle pont causer un trouble, un embarras profonds1, l'aire éclater la guerre3.
4° Toute entrevue déchaîne au plus haut point les susceptibilités des sujets de chaque prince v. Malgré sa proche parenté avec Charles VI, Hohert de Bavière, en 1397, déconseille à l'empereur Venceslas une entrevue avec le roi de France ; il la trouverait inutile, dangereuse, la France ne pouvant quo travailler à l'affaiblissement de l'Allemagne. Il recommande au moins à l'empereur de s'entourer de conseillers très habiles et d'agir avec une extrême circonspection5.
Aucune entrevue ne se passe sans soulever de puériles questions d'amour-propre 8. Le train d'un des princes se trouve
1) Le doge de Gênes écrit à Jean Grimaldi, le 12 mai 1434 (Saige, Documents. I, 233), qu'ayant appris que Jean veut aller voir le dauphin et le duc de Savoie, il l'engage fort à n'en rien fairo el à se dégager sous un honnête prétexte (de santé, d'âge).*. A la nouvelle que l'empereur se trouve à Paris avec le roi. le pape Grégoire XI est extrêmement ému. Les deux plus grands princes de la chrétienté vont traiter «de magnis et arduis, ut verissimiliter creditur ». Quoiqu'il n'ait point île méfiance envers eux, il se hâte d'écrire à l'archevêque de Rouen, Guill. de Lestrangc, de se rendre à Paris, s'il en est temps encore, pour veiller à cette entrevue et l'en aviser (Bref du 12 janvier 1378. Inventaire. . . des biens de Guill. de Lestrange, Paris, 1888, 4°, p. 154).
2) L'évèque de Sion refuse une entrevue à l'évêque de Gûrck, de peur de donner ombrage au pape (131 2. Lettres de J^ouis XII, III, 312).
3) Le roi et le duc de Bourgogne réunis à Hcsdin, en février 1464, mandent le comte deCharolais, pour» besogner ». Celui-ci, qui était à Bruges, monte à cheval en disant : » Quy m'aimme, sy me siewe », et pari pour la Hollande (Le livre des trahisons de France, publ. par Kervyn de Lettenhove, ch. clxxvi).
4) A l'entrevue de 1 542, Olivier de la Marche, serviteur du duc de Bourgogne, trouve que son maître, quoique tenant en fief plusieurs domaines de l'Empire, devait moins d'honneur au roi des Romains : 1° parce qu'il descend de la maison de France, « ce que le duc vouloit bien moiislrer aux Allemans; » 2° parce que le roi des Romains était élu, mais non reçu empereur, non couronné empereur (Ol. de la Marche, I, p. 277).
5) Weizsaecker, Deutsche Heischtags Aklen, III, n«23.
6) A Trêves en 1473, Frédéric III est jaloux du faste extraordinaire du duc de Bourgogne, dont il convoitait la fille pour son fils. Charles le Téméraire
supérieur à l'autre, plus somptueux, plus élégant. Un fies deux princes est plus bel homme, ou plus aimable, ou plus hautain. De chaque côté, on apporte ses modes, son langage. De là des chuchottements, puis des moqueries à l'oreille, bientôt répétées tout haut et qui se répandront dans le pays '. Une futile omission de cérémonial devient un événement de premier ordre. Or le cérémonial n'estpas très fixe : il présente mille difficultés, si les deuxprinces sont égaux ou presque égaux; si l'un dos deux est inférieur à l'autre, rien de plus ardu que de mesurer exactement la distance, de doser les égards et les respects. Charles VIII, en Italie, s' estimant supérieur aux petits princes et aux républiques, ameuta mille rancunes par ses allures de dominateur. Même à Rome, où il présenta au pape l'eau et le vin à la messe d'apparat, où il prêta obédience en personne, il ne conquit point les suffrages 2.
On attache aux questions d'étiquette une importance extrême. Lorsque, au mois de janvier 1378, l'empereur Charles IV vint, avec son fils Venceslas, roi des Romains, faire à Paris un séjour chez son neveu Charles V, le roi Charles céda légèrement le pas à son oncle, et le prit sur le roi des Romains. Les Français reconnurent avec satisfaction ce dernier point, acquis par des détails de cérémonial : aux repas. Venceslas fut assis au-dessous du roi, il se lava les mains
voulait profiter de l'entrevue pour se l'aire sacrer roi et restaurer l'ancien royaume de Bourgogne (Beauneet d'Arbaumont.O/f'wer de la Marche, p. liv).
1) Commines, chap. vin.
2) Le comte de Foix et le roi de France présentent l'eau. Le pape, séant sur la chaire de Saint-Pierre, avait le roi assis à droite, et à gauche le despote de Morée (Pièce publiée par Thuasne, Diarium, II, 666-667 , . A la première rencontre du pape Alexandre VI et de Charles VIII, Alexandre feignit de ne pas voir les deux premières génuflexions du roi ; mais, avant la troisième, il se découvrit, releva le roi en l'embrassant, le força à remettre son chapeau, puis s'évanouit (16 janvier 1495. Delaborde, p. 5t8).
après lui et prit des dragées après lui. Quant à l'empereur, on remarqua que le mi de France et lui baisèrent la paix, à la naease, exactement au même instant1, qu'ils se lavèrent les mains et prirent des dragées simultanément1. L'empereur ne
montait jamais, à l'entrée dans ses villes, qu'un cheval blanc : pour l'entrée à Paris, il reçut de Charles V un cheval moreau. Sauf ce petit détail, il trouva les honneurs souverains. Le corps de ville de Paris lit sa révérence, en spécifiant qu' «ainsi le veult le Roy nostie sire et le nous a commandé ». L'empereur, malade et dans l'impossibilité de marcher, visita le palais de Justice, assis sur un siège «ouvert de drap d'or que portaient des chevaliers, le roi de France à sa droite, le roi des Romains à sa gauche'.
Le règne de Charles VI est, pour la France, l'époque des entrevues4, ce qui ne prouverait pas en faveur de leur efficacité. Eu 1416, l'empereur Sigismond, pompeusement reçu a Paris, se rend au parlement où il arme un chevalier 5.
De toutes ces entrevues, on ne peut tirer de déduction rigoureuse ; elles donnent texte à des dissertations plus que séculaires sur les préséances. On conclut toutefois de celle de 1378 6, que le roi de France a incontestablement le pas sur le roi des Romains. Ce précédent facilite l'entrevue
1) De môme, à l'entrevue de -1 -400 avec l'empereur de Constantinople, en même temps le roi ôte son capuchon et l'empereur son chapeau : tous deux en même temps se jettent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassent chaleureusement (ms. lat. 9809, f° 56).
2) 1). Godefroy, Cérémonial françois, II, 710, 711.
3) Entrevue du 4 janvier 1378-1379 : fr. 4318 (Il existe de nombreuses copies de cette relation).
't) Cf. Jarry, ouvr. cité, p. 77-78.
5) Douel d'Arcq, Choix de Pièces, I, 382-383. On admettait qu'un souverain de passage avait le droit de conférer la chevalerie. Charles VIII, en 1494, t'ait un chevalier a son passage à Plaisance fPoggiali, Memorie di Piacenza, t. VIII, p. 1-28).
6) 1879, nouv. style.
de 1501 entre Louis XII et l'archiduc Philippe le Beau: ici, l'archiduc vassal fait acte d'infériorité.
Il est hon que le costume et le luxe extérieur portent eux-mêmes le sceau de la distance féodale. En 1442, à la rencontre du roi des Romains et du duc de Bourgogne, le roi des Romains porte un pourpoint large, à la mode de Bohême, une robe de drap bleu brun, et un chaperon « découppé à grans lambeaulx » ; sur la tète, un petit chapeau gris, à poil ras, ceint d'une petite et étroite couronne d'or. Il ne marche que précédé d'un chevalier portant Tépéé, entouré de sergents à masse, huissiers d'armes, rois d'armes et hérauts. Leduc porte une simple robe noire, avec le collier de son ordre: il monte un «roussin bay». Mais il a grand air1.
Toutefois, dans cette entrevue, le duc arriva le premier à Besançon, et y reçut l'empereur, chose contraire aux usages qui prévalurent. Le souverain le premier en dignité doit, en bonne règle, précéder l'autre au lieu de rendez-vous. Celui qui arrive a ainsi l'air de venir le trouver et, lui, il a l'air de donner ordre à la réception et au festoiement \
5° Il est rare que l'entrevue aboutisse à des résultats formels et positifs ; si elle échoue, fût-ce en projet3, elle aggrave
1) 01iv.de la Marche, 1,276.
2) On cite à ce propos, comme faisant jurisprudence, les entrevues suivantes : 1419, Montereau, entre les ducs d'Orléans et de Bourgogne (d'après Monstrelet et la Clir. de Vuavrin) : 1469, entre Louis XI et le duc de Guyenne (d'après Jacq. Piccolomini, Commentai-., lib. vu, et Vuavrin) : 1473. Trêves. entre l'empereur Frédéric III et le duc de Bourgogne ; l'empereur, à la nouvelle de l'arrivée du duc, va à une demi lieue au devant de lui (A. de La Laing).
3) La Seigneurie de Venise écrit, le 29 juin 1509, aux « Sex oratoribus nostris, in Urhe (Rome) » : Louis XII et l'empereur devaient avoir une conférence ensemble : heureusement cette conférence (abocliamento) n'a pas eu lieu et les princes sont plus séparés et mécontents que jamais. Cela est public, et d'aillei'rs se comprend à merveille (A. de Venise).
la situation, et même quand elle se passe convenablement, elle crée d'ordinaire dos ferments de discorde.
Commines, en dénombrant les entrevues de son temps, a écrit a ce sujet un curieux" chapitre '. En 1162, dit-il, il y eut sur la Bidassoa une entrevue entre Louis XI et le roi de Castille. Les deux rois étaient unis par une amitié traditionnelle, par des serments solennels ; ils n'avaient aucun motif de discorde. Ils ne se virent qu'une fois ou deux ; chacun était logé sur son territoire, avec une belle garde. Mais ces deux rois se déplurent; les Espagnols se moquèrent du costume trop modeste de Louis XI, les Français de la laideur du roi de Castille: on se sépara en fort mauvaise intelligence. Bien plus, la reine d'Aragon était venue soumettre à l'arbitrage de Louis XI une réclamation contre le roi de Castille: Louis XI lui donna tort ; elle partit également « en grande haine ». Aussi Commines conseille-t-il vivement aux princes de s'abstenir d'entrevues2.
Pour une entrevue commencée avec défiance qui se termine par une partie de chasse1, combien finissent mal! L'entrevue projetée, par les rois de France et d'Angleterre, à Amiens, en mars 1392, est entravée au dernier moment par d'incurables défiances; le roi Richard reste à Douvres, et n'envoie au lieu d'entrevue que les ducs de Lancastre et d'York. On s'en tire diplomatiquement en prorogeant la trêve et en déclarant qu'on reprendra plus tard des journées, c'est-à-dire un congrès d'ambassadeurs. Le roi de Portugal Alphonse V, en 1476, reçoit de Louis XI les plus merveilleuses promesses, mais Louis XI diffère de les tenir, par crainte, dit-il, du
1) Chapitre vm.
2) Deux grands princes qui se voudraient entr'aimer, devraient ne jamais se voir, mais envoyer « bonnes gens et sages » (Commines, 1. n, c. xiv).
3) Louis XI et le duc de Guyenne (Ordonnances, XVII, 2.ïo; Bazin, 11/26).
duc de Bourgogne : le roi cherche alors à s'entremettre entre le duc et la France, et il réussit de telle façon que, pris de peur de se voir livrer à l'Aragon par Louis XI, il veut s'enfuir. Louis XI le fait arrêter en Normandie. L'affaire s'arrange tant hien que mal, et Louis fournit a Alphonse1 quelques navires pour s'en aller.
Commines nous a raconte, aussi, avec heaucoup d'humour, l'entrevue de Piequigny, en 1475, entre le même Louis XI et le roi d'Angleterre, et les inquiétudes des deux princes en dépit de toutes les précautions....; il nous montre les marais qui entouraient le roi d'Angleterre, sept mille Anglais ivres dans les rues d'Amiens. . . . , la tentation était forte .... L'entrevue se passa bien, mais, dit-il, au prix de quelles dissimulations ! Louis XI arriva le premier : on se salua de part et d'autre, on s'embrassa à travers la barrière ; on déploya solennellement les lettres qui avaient ratifié le traité entre les deux pays, et les deux rois prêtèrent serment de l'observer, une main sur la vraie croix, l'autre sur un missel. Ces saints objets retirés, Louis XI se mit à plaisanter avec sa gauloiserie habituelle ; il dit en riant au roi d'Angleterre de venir à Paris, qu'il le « festoyeroit avec les dames » et qu'il lui donnerait le cardinal de Bourbon pour confesseur (le cardinal passant pour très facile). Le roi accepta en riant. Quand il le vit de bonne humeur, Louis XI pria la suite de se retirer et essaya de toucher, seul à seul, quelques sujets politiques. Mais le terrain devint si glissant qu'il fallut très courtoisement couper court à cette partie de l'entrevue. On se sépara ainsi en bons termes. Grâce à une extrême prudence, tout s'était bien passé : le roi d'Angleterre parlait bien français, ce qui mettait à l'aise; Louis XI
1) Aux frais de la Normandie : « non solum naves nummosque necessarios perpendimus, verum etiam inviti nantie rapiebantur ad naves agendas» (Mémoire des Normands aux États de 1484. Masselin, Journal des États, p. 556).
eut nn mot aimable pour chacun dos seigneurs anglais. Le duc de Gloccster, qui s'était abstenu, vint à Amiens voirie roi, qui lui lit de riches présents en chevaux et en vaisselle.
Voilà une entrevue réussie! Or, à peine est-on séparé que c'est du côté français un concert de plaisanteries sur les Anglais, et réciproquement aussi, sans aucun doute. Le roi d'Angleterre avait pris au sérieux l'invitation de venir ;\ Paris, Louis XI s'en moque fort : « C'est un très beau roi ; il aime fort les femmes; il pourrait trouver à Paris quelque jolie femme qui lui dirait assez de douceurs pour lui inspirer le désir d'y revenir ». On riait de l'appétit des Anglais, de leur crédulité. 11 arriva qu'un marchand bordelais, qui sollicitait une audience, se trouva par hasard témoin de quelques-unes de ces plaisanteries : le roi lui fit donner tout ce qu'il voulut, licence d'exportation de vins, argent, offices, à condition de ne pas aller en Angleterre, et, pour plus de sûreté, il le fit même conduire à Bordeaux par un homme de confiance ! Ainsi cette entrevue ne gâta rien, mais ne servit à rien. On tint peu les serments qui y avaient été prodigués. Si la guerre ne se ralluma pus entre la France et l'Angleterre (« la mer estoit entre eux deux »), l'amitié ne naquit pas davantage'. C'est ce qu'on appelle réussir.
Vingt ans- plus tard, enl494, au début de l'expédition d'Italie, entièrement basée sur l'amitié de Ludovic le More, Charles VIII et Ludovic le More contractent, lors de leur entrevue à Vigevano, des germes d'inimitié, d'où ne tarde pas à sortir un état déclaré d'hostilité.
Après le séjour à Paris de l'empereur Charles IV, en 1378, les rapports se tendent entre la France et l'Allemagne.
De même pour l'entrevue de Trêves entre l'empereur et le
1) Commines.
duc de Bourgogne, en vue du mariage de leurs enfants : le mariage s'est fait par la suite, mais l'entrevue lui nuisit beaucoup. Les deux princes se festoyèrent plusieurs jours ; là aussi, il y eut mille moqueries : les Bourguignons trouvent l'empereur d'Allemagne trop rustique, les Allemands le duc de Bourgogne trop pompeux et trop hautain. On se sépara en si mauvais termes que l'empereur partit sans même dire adieu au duc.
De même encore, pour l'entrevue de 1470, entre le duc de Bourgogne et le roi Edouard d'Angleterre, son beau-frère ; les deux princes se séparèrent personnellement brouillés, et la politique seule entraîna, plus tard, le duc à appuyer Edouard.
En 1466, le comte palatin du Rhin vient voir à Bruxelles le duc de Bourgogne. Pendant plusieurs jours, on fête, on recueille, on honore le comte, on l'héberge avec un faste extrême. Mêmes incidents, mêmes jalousies. Les Allemands passent pour grossiers et sales, les Bourguignons pour des bourgeois enrichis : on se sépare en fort mauvais termes, et la brouille subsiste.
Sigismond d'Autriche, lorsqu'il vendit au duc de Bourgogne le comté de Fcrrctte qu'il ne pouvait défendre contre les Suisses, voulut voir le duc ; l'entrevue réussit si mal que Sigismond refusa d'exécuter le marché.
Une entrevue brouilla le duc de Bourgogne et le comte de Warwyck'.
En résumé, l'entrevue de souverains représente une démonstration bien plus qu'un acte ; c'est une œuvre d'apparat plutôt qu'une œuvre diplomatique, et la plupart du temps on estimera prudent de s'en tenir aux avantages 2 et 4, c'est-à-dire à des démonstrations générales de sympathie et de puissance*. C'est
1) Commines, 1. h, ch. vin.
2) Le doge de Venise Loredan écrit àMaximilien.que, d'après sesinstruc-
grande folie à deux princes qui sont pour ainsi dire égaux, dit Conimines, de s'entrevoir, à moins qu'ils ne soient encore à l'Age où l'on s'amuse*.
On choisira essentiellement pour une entrevue un terrain aussi neutre que possible s : l'endroit classique est un pont, situé au besoin entre les deux états, coupé en deux par une barrière. Avant de jeter son dévolu, on visite avec soin le terrain voisin, pour s'assurer s'il prête aux surprises, si l'accès est facile de part et d'autre. Louis XI, en 1475, envoie deux chambellans arrêter avec les commissaires anglais la place du rendez-vous : on choisit, à trois lieues de la ville, un endroit où les abords de la Somme sont faciles, on y fait construire un pont de bateaux, fort, large, qu'on garnit d'étoffes ; au milieu du pont, les commissaires fixent un solide treillis de bois, « comme aux cages de lions »,qui constitue une séparation hermétique. De chaque côté du treillis, il ne reste de place que pour dix ou douze personnes. On éleva seulement un abri léger pour la pluie. On ne laissa sur la Somme qu'une seule barque montée par deux hommes. Louis XI veilla luimême à ces précautions ; il rappelait à ses agents l'exemple de Jean sans Peur, assassiné à Montereau, parce qu'on avait ménagé une porte dans le treillis. Pour plus de sûreté, il eut soin aussi, comme d'habitude, qu'un de ses chambellans portât un costume identique au sien. Il fut convenu que châtions du 8 juillet, au vénitien Michel Bono, l'empereur ayant proposé une entrevue au château de Colalto, on lui adresse, pour montrer tout son dévouement, un sauf-conduit pour deux ambassadeurs avec trente chevaux, et l'on en demande un pour Aloysio Mocenigo, ambassadeur de Venise, avec dix chevaux (14 juillet 1508. J. 991, orig.).
i ) Commines, 1. n, ch. vm.
2) Lettre de Charles VIII, "20 avril (14(.);>), acceptant une entrevue avec le roi des Romains à Genève, ville de Savoie (fr. 3924, n<>4).
que prince amènerait seulement douze personnes. Les rois s'embrassèrent à travers le treillis1.
Tel est l'usage général. Il est, cependant, des entrevues qui s'écartent de ces règles, soit dans leur forme, soit dans leur objet, la pression des circonstances l'emportant sur les convenances du cérémonial; c'est mauvais signe, et les entrevues ainsi exécutées n'ont guère de chance de réussite. Tel le voyage éploré de la duchesse de Savoie, lorsqu'elle traversa les Alpes, dans l'hiver de 1476, pour aller de Moncalieri à Genève, voir le duc de Bourgogne : voyage horriblement pénible, bien éloigné de la solennité habituelle. Partie de Suze, à cheval, le 18 février, à travers une tempête de neige, avec les ambassadeurs milanais, la duchesse arriva le 22 au soir à Chambéry, et le 1" mars à Genève. Faute de gîtes pour la nuit, il avait fallu se séparer. L'ambassadeur résident de Milan suivait à une journée en arrière : les deux autres ambassadeurs, Pallavicini et l'évêque de Côme, chevauchaient en avant et faisaient office de fourriers. Le cortège ne se reforma qu'à la porte de Genève, pour entrer en ville dans une tenue un peu plus régulière 2.
Quant aux entrevues pour compte d'autrui, dans les cas de médiation officielle, officieuse ou spontanée, elles constituent des actes de haute diplomatie, rarement féconds. Nous voyons le roi d'Arménie en 1392 (entre la France et l'Angleterre), le roi de Portugal (entre Louis XI et la Bourgogne), se livrer à ces démarches méritoires, sans aucun bonheur : le roi Christian de Danemark, prince philosophe et instruit, au retour d'un voyage à Rome, par Florence et Milan, s'entremet entre l'empereur et le duc de Bourgogne pour les réconcilier ; il a
1) Commines, cli. ix et x (147o).
2) Gingins la Sarraz, Dépêches des ambassadeurs milanais, I, p. 295, 307.
avec eux plusieurs entrevues. Son autorité personnelle, son désintéressement, sa réelle situation d'arbitre n'obtiennent pas meilleur succès '.
La matière des entrevues a fait sous Louis XII un pas décisif , par suite de deux événements qui causèrent une sensation profonde : l'entrevue de Louis XII avec l'archiduc, en 1501, et surtout son entrevue à Savone avec le roi d'Espagne, en 1507. Comme utilité, ni l'une ni l'autre ne marque grand progrès : la première ne servit à rien, la seconde ne donna que d'assez vagues résultats. Mais au point de vue delà forme et des garanties, l'entrevue de 1507 inaugure une conception toute nouvelle ; c'est une véritable conquête du droit international, elle est demeurée classique2. « Les rois, dit Guichardin, animés par la haine, pleins de méfiance et de jalousie, ne se rencontrent d'ordinaire qu'en tremblant, après avoir pris les plus grandes précautions pour la sûreté de leurs personnes et sans compter beaucoup sur la bonne foi » : l'entrevue de Savone, en 1507, rompt avec ces traditions. En voyant deux souverains, naguère si ennemis, se remettre aux mains l'un de l'autre, on se demandait lequel des deux montrait le plus de noblesse. L'une et l'autre opinion avait ses partisans 3.
L'honneur en revient à Louis XII, qui inaugure, dès 1501, l'ère nouvelle, tandis que Ferdinand d'Aragon, au contraire, multipliait, comme on sait. les preuves de duplicité.
L'entrevue de 1501 fit plus d'impression, parce qu'elle ouvrait la nouvelle voie, bien qu'elle présente moins d'intérêt doctrinaire. Héritier des ducs de Bourgogne, fils de l'empe-
l)Gingins la Sarraz, ouvr. cité, I, te (février 1495). Cf. les entrevues du duc d'Orléans avec les ducs de Bourgogne et de Bretagne pour la paix, en 1441.
2) Ms. fr. 4316.
.'!) Guicliardin, liv. vu, ch. m.
reur, l'archiduc Philippe, tout en comptant parmi les ennemis de la France, n'en était pas moins officiellement feudataire et pair du royaume. Mais on se souvenait de Péronne ! Lorsque Louis XII lui lit la proposition de passer par la France pour se rendre en Espagne, avec la promesse de le protéger et de le défendre et l'offre d'une escorte de 400 lances, le roi parlait un langage si nouveau que tout le inonde tressaillit. Le conseil de l'archiduc crut à la honne foi du roi : il vit dans sa démarche, non pas un acte de droit naturel, mais une garantie de paix, et la consécration du projet d'union entre Claude de France et Charles, fds de l'archiduc (le futur Charles-Quint). Il accepta. Mais il fallut convoquer les Etats du pays pour les rassurer et leurpromettre des nouvelles par postes spécialestous les quinze jours. Enfin l'archiduc partit, avec l'archiduchesse et une suite extrêmement nomhreuse. Partout il trouva les honneurs dûs au roi : escorte de grands seigneurs et de grandes dames depuis la frontière, réception solennelle avec harangues, feux de joie, tapis dans les rues, célébration de mystères, bals et ostension des plus rares reliques; à Pans, séance du parlement, Te Deum d'orgue et de voix humaines à Notre-Dame, comme pour l'arrivée du roi; le prince d'Orange l'attendait à la porte de la ville : à Orléans, une partie de la maison du roi et de la reine; à trois lieues de Blois, une députation des plus grands personnages de la cour; plus loin, les cardinaux et les princes du sang ; à l'entrée de Blois, les pages du roi avec des torches ; au château, 400 archers et 100 Suisses en haie, sous les armes.
Après avoir rendu les saluts de l'archiduc, qui mit trois fois genou en terre, le roi s'avança et l'embrassa. Suivant son habitude, il ajouta un mot aimable. CommcM.de Brienne lui disait: < Sire, voila monsieur l'archiduc ». — «Voilà un beau
UAl'PORTS DF. SOUVERAIN A SOUVERAIN 273
prince », repartit le roi en souriant. Un mot de ce genre a une grande influence sur les destinées des nations.
Le roi ne laissa faire à l'archiduchesse que deux «honneurs > , et l'embrassa de même, ainsi que cela avait été convenu après quelques hésitations. L'archiduc embrassa la reine. Le ménage princier resta huit jours à IUois ; il trouva une maison montée pour son service, il fut défrayé de tout. Les chroniqueurs ont enregistré pieusement le menu de toutes les fêtes: chaque jour, c'était une infinie variété de messes, de vêpres, de bals, de danses, de soupers, de jeux divers, de tournois, et un déploiement de toilettes admirables1. A une messe très solennelle, très élégante, le confesseur du roi,maitre Laurent Bureau, parla sur ce texte: « Eccc quani bonum et quam jucundum est habitare reges et principes in unum ». Les chantres du roi alternaient avec les chantres de l'archiduc, et tous s'unirent, après le dîner du lundi 13, pour un Te Deum. L'archiduc partit le 15 décembre 1301 et prit sa route vers l'Espagne, assuré de trouver en chemin les mêmes honneurs Ml parcourut de nouveau la France en 1304, et revit Louis XII dans des conditions semblables, quoique les circonstances eussent bien changé. Dans son Histoire du roy Loys XIIe, Claude de Seyssel célèbre avec raison cet important événement comme une preuve de la
1) Voici les toilettes d'Anne de Bretagne pour la réception de l'archiduc: 8 décembre, à la messe : Robe de drap d'or frisé, et « plaine de bones martres.» Une douzaine de dames de la plus haute aristocratie sont vêtues de drap d'or, et trente demoiselles de velours tanné, « et garnies de laitices » (fourrures). 12 décembre, dimanche, à la messe: Robe de satin broché blanc, garnie de martres. Les femmes sont en velours cramoisi, fourré de martres ou d'agneaux noirs. 13, au souper: Robe de satin broché violet, fourrée de martres. L'archiduchesse est en drap d'or, avec de beaux bijoux. Aux joutes, les gentilshommes sont en velours cramoisi et plumes de même couleur, en satin vertet blanc, en drap d'or et damas blanc, en drap d'or et velours (Ant. de Lalaing).
2) Antoine île La Laing : Cérémonial françois : ms. IV. t8.">2(>, 4318. f°24.
grandeur d'àme du roi1. La conduite du roi d'Angleterre, qui arrêta sans façon l'archiduc, lorsque, au cours d'une traversée, il fit naufrage sur la côte anglaise, mit en relief la valeur du système de Louis XII. D'autre part, Erasme, dans un factum débordant d'une flatterie vraiment hyperbolique, contribue au môme résultat. Il chante en termes triomphaux le voyage de l'archiduc, par la France ; il célèbre, il exagère les dangers courus, il rappelle le mot de Virgile: « Nusquam tuta fides ! », et, à la fin, tout plein de lyrisme, il compare, en déclamant contre les adulateurs, Philippe le Beau à tous les plus grands héros de l'antiquité ; inutile d'ajouter que Philippe les dépasse ; l'œuvre s'achève par de longues colonnes, par des flots de flatteries'.
L'entrevue de 1507, plus brillante encore et plus probante, pose un intéressant principe : On doit suivre purement et simplement la foi du prince qui reçoit, et le prouver en se présentant avec l'appareil le plus faible. Louis XII se rend à bord de la galère de Ferdinand avec une faible suite ; Ferdinand entre sans escorte dans la ville de Savone, au milieu de l'armée française. Ses appartements, sa maison sont gardés par des Français. Il y couche, il y prend ses repas ; il se sert des officiers de chambre et des officiers de bouche de Louis XII.
Quant aux préséances, Louis XII introduit ce principe de courtoisie que l'hôte passe le premier. Il donne partout le pas à Ferdinand. A la messe, solennellement célébrée par le légat du pape, les rois entrent ensemble, la main dans la main. Louis XII refuse de baiser le premier l'évangile, puis la « paix », comme le faisaient les princes; Ferdinand s'y refuse également,etles deux souverains baisent en môme temps.
i) Édit. de 4587, p. 50, 50 V.
2) « Ad ill. Burgurulionum principem Philippum ». Dans l'édition des Œuvres d'Erasme de 1703, t. IV, c. 507-550.
Après La messe, le cardinal d'Amboise 1rs prie de monter ensemble à l'autel, et tous deux l>aisenl encore la paix; cette fois, Ferdinand la baise le premier sans difficulté1.
11 peut aussi arriver qu'un souverain ou un prince voyage pour d'autres motifs qu'une entrevue : pont un pèlerinage, par exemple, pour sa santé... 2 Ces voyages sont fort utiles au prince : ils l'instruisent 3, ils le font connaître. L'Italie du XV siècle, toute pleine de la vie antique, se figurait les Danois sous les traits des barbares destructeurs de l'Empire, effroi des successeurs de Charlemagne. Quand Christian, roi de Danemark et de Suède, traversa l'Italie pour accomplir un vœu à Home, on vit, avec stupéfaction, un prince à grande barbe blanche, l'air paisible et respectable, plein de science et d'esprit, amateur de manuscrits grecs \ Louis XI mourant se rend en pèlerinage à Saint-Claude avec une grande ostentation de puissance, suivi, dit-on, de huit cents lances etde huit mille gens en armes \ Un voyage de souverain, même à titre privé, prend ainsi un caractère politique, à moins d'agir, comme ce roi de Naples dont parle Olivier de la Marche6, qui se faisait porter en tète d'une belle escorte de deux cents chevaux sur une civière misérable, accoudé sur un oreiller de plume, vêtu en cordelier etsuivide quatre vrais cordeliers. 11 ne tarda pas à entrer en religion.
Le cérémonial de réception est le même que pour les en-
1) Jean d' Au ton nous a laissé le récit très détaillé de cette entrevue. Cf. Godefroy, Entrevues Je Charles IV, Charles VI, Louis XII et Ferdinand, Paris, 1614, in-4° : Cl. de Seyssel, /oc. cit.
2) Julien de Médicis vient à Venise se taire soigner pour les yeux, 1510 Sanuto. XI, 310.
3) Erasme, Institutio principis christiani, § De federibus.
4) Roscoë, Vie de Laurent de Médicis, édition française, 1, 187, 188.
5) Jean de Roye (Chronique scandaleuse) .
6) Édition Beaune et d'Arbaumont, I, 194.
trevues : on doit à un roi les honneurs royaux1. Charles VIII, en traversant les états italiens, fut partout reçu comme le souverain du pays. Les villes envoyaient des ambassadeurs lui porter leurs hommages ; elles votaient des crédits et nommaient des commissaires pour sa réception2. Le prince va de fête en fête3.
On agit de même vis-à-vis des princes ayant droit d'ambassade, nous l'avons vu pour l'archiduc. Louis XII ordonna de recevoir partout « comme lui-même » Marguerite d'Autriche, en 1-199. Marguerite exerça les prérogatives dévolues au roi: elle fit grâce à des prisonniers*.
Un prince du sang reçoit des honneurs presque analogues ; on lui organise une réception solennelle !1, on lui faitde riches présents6. Quant aux souverains détrônés, les autorités locales doivent se mettre à leur disposition pour les bien recevoir jour et nuit, les dispenser des péages et leur rendre
1) Commission du sire de Ravenstcin, des Anciens et-des douze députés, pour
recevoir le roi d'Aragon, à Laurent Calaneo, Jcromo Judici et Lazaro Pichonoto : Dire au roi (et à la reine, si elle y est) qu'ayant appris, par notre roi, la possibilité d'une visite dans la Rivière en se rendant à leur royaume deNaples, nous voulons leur témoigner notre joie, notre affection, leur offrir de se reposer quelques jours à Gênes; tout est prêt, douze citoyens sont chargés de les recevoir, sinon dignement, du moins le mieux possible, Le roi veut que le roi d'Aragon soit reçu comme lui-même (30 sept. 1506). Lettre de créance au roi, même date (Gênes, Biblioth. civico-beriana; Miscellanea di cosc ri* guardanti la storia Gendbese, coté 1). 3. 2. 3, pièce 1).
2) André de la Vigne, etc : Archives de Gênes, Divcrsorum, 150/645,
procès-verbal du 1er sept. 1494. Cf. Mémoires de Gênes, Aff. Étrang.,Gênes2, fos 230 v, 231.
3) Il est d'usage qu'il fasse des aumônes, des dons pieux, il distribue quelques pourboires (K.K. 270, reg. de l'hôtel du duc d'Orléans).
4) Hubert, Antiquitez de S' Aignan, p. 156.
5) En Espagne, les mascarades n'étaient permises que le jour du Corpus Christi ou aux réceptions de rois et de princes; pragmatique de 1518 (Diaz Sanchez, Guida de la villa y ar chic iode Simancas, p. 166).
6) Procès-verbaux du conseil de Gènes pour la réception du duc d'Orléans, 18 et 21 août 1494 (Arch. de Gênes, Diversorum, 150/645).
tous bons offices, si aucune difficulté internationale ne s'y oppose '.
Comme le duc de Bourgogne recevait avec faste3, on le traitait de même, et avec un luxe particulier3.
Il y a lieu aussi à des fêtes exceptionnnelles lorsqu'il s'agit d'une princesse traversant le pays pour aller épouser un souverain ami. Nous en trouvons un exemple dans le voyage, à travers l'Italie du nord, d'Anne de Foix, liancéo du roi do Hongrie'. Dans les Etats de Venise, on lui fit un accueil des plus somptueux. La ville de Brescia lui donna de splendides fêtes, où les dames de la ville rivalisèrent de suprême élégance, au point d'échauffer l'indignation des puritains"'. A Venise, ce fut bien autre chose. Les fêtes offertes à la reine future de Hongrie demeurèrent légendaires dans un pays pourtant blasé sur les magnificences de ce genre \
Lorsqu'un pays, au contraire, a le difficile devoir derendre a la frontière une princesse fiancée àson roi, mais qui a cessé de plaire, il convient de la faire accompagner « honnestement, » c'est-à-dire avec une suite suffisamment nom-
1) Ms. lat. 2L20, n° 2. Ghainpollion, Documents inédits, I, lettre de Louis XII on faveur d'Isabelle, ex-reine de Naples. Invitation de Louis XI au chapitre de Rouen de recevoir la reine d'Angleterre comme la reine même (1462. Lett. de Louis XI. II, Gl).
2) Le duc de Bourgogne payai! les dépenses de ses hôtes. Il n'en était pas de môme en Bretagne, ni chez le comte d'Angoulème. V. Tit. Orléans, VIII, nos .'iis et suiv., Compte, gîte par gîte, des dépenses du duc. d'Orléans pour son voyage en Bretagne, en juillet 1441 : n"s 554 et suiv., juin 1443, comptes du voyage de la duchesse d'Orléans et de la comtesse d'Étampes à Cognac.
3j Curieuse lettre du secrétaire du duc de Bourgogne, racontant les têtes offertes au duc en Allemagne (ms. fr. 1278, !'<>* 103 r°, 18o v°).
4) Le Houx de Lincy, Discours des cérémonies du mariage d'Anne de Foix, île la maison de France, avec Ladislas VI, roi de Bohème, précédé du Discours du voyage de cette reine dans la seigneurie de Venise ; publié d'après le manuscrit original. Paris. 1861, in-8.
'•'>) A. Cassa, Funerali, pompe, conuiti. Brescia, 1887.
f>) V. Jean d'Anton, t. II, p. 244, notes.
breuse1. Les remises de ce genre sont hérissées de difficultés et ne peuvent avoir lieu qu'après de longues négociations ?.
La mort du prince de Piémont, neveu de la reine Charlotte de Savoie, à Orléans en 1472, et celle du duc Philippe de Savoie à Moulins nous fournissent des exemples de la conduite tenue en cas de décès en France. On célèbre des obsèques très solennelles aux frais de la reine et du roi. Pour le service du duc de Savoie,, célébré aux carmes de Moulins, le 16 novembre 1497, le trésor fournit les manteaux et chaperons de deuil dus aux sept grands seigneurs qui conduisent le deuil et à deux chambellans, de somptueuses tentures, cinquante grands écussons exécutés par le peintre Etienne Linain, les cierges placés dans des écuelles de bois tout autour de l'église, les honoraires de deux cents messes, etc3.
11 résulte de ce qui précède que les entrevues, les voyages des souverains, bref les rapports personnels occupent peu de place dans l'arsenal diplomatique.
Les présents que les princes ont l'habitude de s'envoyer ne peuvent pas non plus comptercomme un moyen diplomatique. C'est simplementun usage de courtoisie, un acte de politesse, un témoignage de bons rapports. Une courtoisie très fréquente consiste à envoyer son orchestre, ses musiciens, ses trompettes.
1) Remise d'Isabelle de France par l'Angleterre (Rymer, III, p. 191. 14 oct. 1400) : de Marguerite d'Autriche par la France (ms. fr. 25717, 140 : Procédures politiques du règne de Louis XII, p. lit etsuiv.).
2) Négociations de 1400, dans Rymer. Cf. m. nouv. acq. fr. 4292, f'o 266 &;.$ (Autogr. de St-Pétersbourg), une lettre du comte de Nassau à Charles VIII, le 30 juin 1492 : « Au surplus, sire, vous m'avez mandé par vostre maistre d'oslel Turquet que avez intencion de brief envoier par deçà Madame Marguerite et aussi d'envoier vers mondit Sr l'Archiduc aucuns ambassadeurs. Il me semble, sire, que si préalablement vous faisiez rendre maditc dame, que ce seroit ung grand commancement de bien et que le surplus des différendz s'en pourroit beaucoup plus facilement appoincter. »
3). Fr. 1H96, foH, f« 27.
jouer devant un prince ', lorsque cola se peut. Rien de plus
fréquent que les présents: les comptes princiers sont remplis de mentions des pourboires qui en résultent. On donne habituellement de beaux oiseaux de chasse', de beaux chevaux3, des lévriers', du vin', parfois un objet d'art6.
La nature des présents varie à l'infini, suivant les circonstances et les tempéraments. On offrira, par exemple, à Louis XI un magnifique volume imprimé sur vélin7, des portraits8, des remèdes pour sa santé9, de forts chiens pour garder sa
1) Leduc de Bourgogne reçoit un harpeur de MB' de Normandie, des trompettes étrangères (1468. Arch. de Belgique, Ch. des Comptes, vol. 1923, f lit", cité par Beaune el d'Arbaumont, Olivier de la Marche, p. xux, note). Les mentions de ce genre sont extrêmement nombreuses. Y. Tu. Orléans, 8Jo, trompettes du duc de Bourgogne; 831, ménestrels de Gand, ménestrels el trompettes du duc de Lorraine; 843, joueur de luth du marquis de Montferrat, ménestrels de l'ambassade de Naples; 781, joueur de luth du duc d'Autriche, harpeur du sire d'Albret.
3) Lettres de Louis XI, I, civ, etc. Lettre de Louis XI au duc de Milan, lui dcmandanl des chiens de Chio (4466. Lett. de Louis XI, III, 23). Envois au duc d'Orléans d'un faucon, par Laurent de Médiris (45 janv. 1484), parle duc d'Autriche (18 février 1884. Tit. Orléans, 8.11). d'un gerfaut blanc par le duc de Bretagne (/d. 834).
3) Tit. Orléans 834, 781, 835, 8-23, etc.
4) Tit. Orléans, 83't : Joursanvault, l>7i, etc.
.'ii TU. Orléans, 825, etc. Leduc de Bourgogne envoie au dauphin, une ambassade chargée de lui offrir quinze queues de vin de Bourgogne (I iii.Tuetey, Les Ecorcheurs, I. 173». Cf. une lettre du duc Pierre II de Bretagne à Louis XI, sollicitant diverses faveurs, notamment le passage el acquit de 600 pipes de vin pour sa provision de cette année (fr. 15338, f° •2(5); celte faveur était accordée tous les ans.
6) Ascagne Sforza avait, en 1300, une cornaline gravée, représentant une bisse et un char triomphal (Archivio Sforzesco). Charles d'Orléans donne à son beau-frère. Adolf de ('.lèves. une couped'or avec couvercle et une aiguière d'or (Décharge a Baudo» de Beaurain, 17 avril 1 145. K. 535, VI),
7 1 Exemplaire de la Sfortias, de Philelphe (Van Praet, Calai, des livres imprimés sur vélin, Y, 76).
8) Portraits de François Sforza el de son fils (fr. 20490, 66, cité par Favre, Jouveneel, xxvm, n° 2 .
9i Marquis de Montferrat, fr. 292-2, fo 23 (lettre adressée a Louis XI, et non à Charles VIII comme l'indique le catalogue) : cf. fr. 15538, n° 203.
chambre à coucher1, des bêtes de Guinée5, des reliques3. Le sultan envoie à Charles VIII un morceau de la vraie croix*. Les Génois remettent au grand-maître de Rhodes un bassin et un vase d'argent5. A la Seigneurie de Venise, le roi de Sicile offre, en 1316, une lionne, la république de Florence, en 1427, un grand lion avec deux lionceaux0. En Angleterre, en Ecosse, on apprécie le vin. Pour sceller la paix, Louis XII concède au roi d'Angleterre le droit de récolter et d'enlever en franchise dans l'Ile-de-France deux cents pipes de vin ; le roi d'Angleterre accrédite aussitôt en France deux agents spéciaux pour surveiller l'importante opération7. En 1512, Louis XII adresse solennellement au roi d'Ecosse, sous la conduite d'envoyés spéciaux et par un navire spécialement frété, la « Petite Loyse », trente-six poinçons de vin de Bcaunc, cinquante-et-un tic vin clairet d'Orléans, huit de vin blanc de Blois, douze de vin de Bagncux, près de Paris ; tons ces vins nouveaux de l'année et coupés par d'autres ; il ajoute à ce présent huit cents boulets de fer et 15.000 livres de poudre à canon8. Que citerons-nous encore? Eugène IV envoie au duc de Bourgogne une hostie miraculeuse9 ; Germaine de Foix, reine d'Ara-
1) Il en demande îi Laurent de Médicis (Roscoë, I, 183).
2) Le roi de Portugal (147.3. Fr. 29095, n° 1464).
3) En 1483, Sixte IV envoie à Louis XI. en prêt, le corporal sur lequel « chantoit monseigneur Sainct Pierre », avec d'autres reliques (Commines, 1. vi, c. x). On envoie à Louis XII de jeunes musiciens « pu tti musici », du vin, on pense à lui offrir des engins de chasse (Desjardins, Négociations, II. 070, 678).
4) Aubery, Hist. m. de Charles VIII (fr. 23286), fo 21 (1484). Lu 1495-96, le sultan lui offre des reliques de saints en échange du corps de Djem (Sanudo, Spedizione, p. 279, 348).
5) Id., fo 97 (i486).
G) Arckivio Venclo, fasc. 71, p. 247.
7) En 1500. Ms. fr. 26107, 201 ; fr. 25718, 42 ; Catalogue de la Collection Lajarriette, no 1827.
8) Ms. fr. 20616, ji«s 56, 55.
9) 27 déc. 1433. 01. de la Marche, édition Beaune et d'Arbaumont. I, p. 203, n. 1,
HAPP0HTS DE SOUVERAIN A SOUVERAIN 281
gon, à sa tante Anne de Bretagne, une oraison à qui elle doit d'être enceinte et qu'il faut porter sur soi' ; le duc d'Urbin à la Seigneurie de Venise, quarante chevreuils^ daims ou cerfs, et un sanglier2 ; Marguerite d'Autriche au roi d'Angleterre, un incomparable cameguin d'Allemagne9 ; le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, à Bajazct, des selles et des harnais brodés, des gants de chamois, des colliers à chien, des flacons, aiguières et kanaps d'argent ou de vermeil....
Les souverains entretiennent aussi un commerce épistolaire de courtoisie ou d'étiquette, dans les grandes circonstances do leurs vies personnelles : notifications de mort et d'avènement*, de mariage", lettres de condoléance0, de félicitations7 pour la
1) Calai. Lajarriette, a« 1335.
2) Février 1500. Saimlo, III, 103.
.! Ms. t'r. 4054, f» 274.
4) La marquise de Salaces écrit à la Seigneurie de Venise.pour lui annoncer
elle-même la mort de son mari. Elle écrit en italien et signe « lui mi II i ma servilrix ». Le doge répond par une lettre de condoléances, en latin (février 1504. Sanulo. V. 8.'>1). Lettre particulière, en italien, de Galeazzo Sforza, annonçante! racontant à la Seigneurie de Venise la mort de son frère (4510. Sanulo. XI, 36). Ludovic Sforza l'ait pari, à Maxiinilien de la mort du duc de .Milan par une lettre latine, contenant créance pour un secrétaire, et à Bianca- Maiia, reine des Romains, par une lettre analogue, en italien (1494. Calvi, Bianca-Maria Sforsa-Visconti, 80-81). Lettre de Charles le Téméraire avisant Louis XI de la mort de son père (ms. Du pu y 84, l'° 48). Lettres de Louis XII au duc de Ferrare.a la reine de Castille (Urilisli Muséum : Manuel de l'Amateur d'autographes, n° 1 OS, p. I7!i : Desjardtns, Négociations, II, 362). Notification delà mort du duc de .Milan au doge de Venise par la duchesse et son tils (Milan, 2o déc. 1 i70. Archivie Sforzesco), en lalin. Elle lui annonce que, malgré ce coup, le dévouement de tous la soutien! et que l'Etat est aussi solide qu'auparavant. Notification par Ludovic Sforv.a de la mort de son neveu Galaczzo,à Lucques,à Sienne (1 l94.Archivio Sforzesco) : avis, la tin, sans date, en quelques lignes pleines d'une tristesse inexprimable. Bref de Jules II annonçant sa nomination (Archives de la Loire-Inférieure, E. 15).
5) Fr. 29(30. f» 11.
6) Longues lettres (orig.) du dauphin Charles au duc et à la duchesse de Bourgogne, pour les consoler de la mort du duc Jean ; le feu duc avait promis de ne jamais aider l'adversaire d'Angleterre cl de vouloir la paix. Le dauphin espère la même chose (Ms. Moreau 1425, 84, 85).
7) Lettres de félicitations du doge de Venise à Jules II. pour son avène-
naissanced'un fils *,pour une guérison', lettres pour demander des nouvelles de la santé', pour des questions de parrainage*... Les lettres de ce genre sont souvent adressées en double au roi et à la reine, et portées parmi émissaire spécial". En Italie, les correspondances princières ont un objet quelquefois purement littéraire ou artistique6. Parmi les lettres d'affaires, la catégorie la plus nombreuse est celle des lettres de recommandation1, lettres de chancellerie, banales et impersonnelles, en faveur d'un banni, d'un prisonnier, d'un voyageur":
ment, la première du 8 nov. 1503, très lyrique, la seconde du 10 nov.,uu peu froide (Sanuto, V, 437, 331). Lettre du gouverneur de Gènes Rochechouart
à la Seigneurie de Florence, pour la féliciter de l'arrangemenl des difficultés de Monaco (30 mai loti. Saige, Documents, II, 112).
1) Ordre de Louis XI de célébrer dans le royaume îles réjouissances pour la naissance du premier enfant de la reine de Gastille, sa cousine (I iôi. Lett. de Louis XI, 11. 36). Lettre du duc d'Orléans à Ludovic Sforza, de félicitations pour la naissance de son fils. Le duc se dit heureux de voir sa parenté s'accroitre (Arch. de Milan, Pot. estere, l'r;>, 1494-93. Asti, 6 février 1498).
2) IL de la Ferrière, Le XVI* siècle et les Valois, p. 1.
3) Louis, dauphin, au prince de Navarre (don Carlos, fils de Jean II, roi de Navarre1, 20 août 1460 ; Lettres de Louis XI, I, n° xcy).
4j Lettre du roi d'Angleterre à Marguerite d'Autriche pour lui demander d'être marraine de l'enfant dont la reine est grosse (ms. IV. 1054, f° 273 . Richemont, 21 novembre).
5) En même temps que Charles le Téméraire écrit à Louis XI pour lui notifier la mort de son père, il écrit à la reine et lui annonce l'envoi « du sire du Fay, porteur de restes », qui va lui demander de continuer ses bonnes grâces au fils (18 juin 1407. Don Plancher, Hist. de Bourgogne, IV, pr. cclk et cci.iii : Gachard, Analectes, cxxvn).
0) Miscellanea di storia italiana, t. XI, p. 30i.
7) 23 mai 1466. Lettre de recommandation du marquis de Montfcrrat au due de Milan (Archiv. Sforzesco).
8) « In ejus absentia aperiantur per consiliuin et présidentes suos » (Lettres de Louis XI, 1.351. Lettres du duc de Milan au dauphin, 23 avril 1461). Lettre de recommandation de Philippe-Marie Visconti au duc de Calabre, pour Jean Grimaldi (17 mai 1434. Saige. Documents, l, 99). Lettres de Louis XII, aux Florentins (Champollion, Mélanges, I, p. 676, 080, 681-082). Lettre de recommandation d'Henri VII d'Angleterre, aux Royaux d'Espagne, pour Henri de Croy, qui désire s'engager à leur service contre les Infidèles (5 mars 1486. Campbell, Materials for a htslory of the reign of Henry Vil, l, 343).
quelquefois aussi des demandes do renseignements '. Quant aux lettres extra-diplomatiques, ci" Boni presque toujours des mises eu demeure* d'agir ou de fournir des explications. Les explications demandées peuvent être fournies par la même voie, et régler l'affaire * ; néanmoins elles présentent un caractère comminatoire4, difficile à éviter5.
1) Lettre1 de Catherine Sforza Riario, à Ludovic le More « Un Sforzino, qui
se dit lils naturel de François Sforza. vient nie demander asile pour entrer clans un couvent. 11 a été. dit-il, incarcéré onze ans à Monza, et privé deses biens qui ont été donnés à Galéas de S. Severino. Je ne le connais pas. et ne puis l'accueillir sans \otre autorisation » (1497. Archivio Sforzesco).
2) Lettre du roi d'Aragon au roi d'Angleterre, protestant contrôla prise de quatre galères vénitiennes par Colombo, amiral français (5 nov. 1485. Campbell, Materials for a hislory of thé reign of Henry Vil, 1. p. 108). Lettre de Louis XI à la duchesse de Savoie (17 avril 1466. Archivio Sforzesco). Elle prépare des armements et des alliances contre Milan. Le roi défendra Milan. Il écrit de même à Venise. Lettre de Louis XI en faveur du duc de Milan au doge de Venise, 15 juin 1 iiiti (Arch. Sforzesco),en latin (réponse du doge, le 6 juin 1466). Réponse du pape à la lettre de Louis M en faveur des Sforza (21 juin 1 iliii. Arch. Sforzesco). Note circulaire de Louis XI aux marquis de Ferrare, de Montferrat et de .Mantoue, à l'occasion de la mort de François Sforza (1466), en latin, et identique, mutatis nmlandis: « Ludovicus Dei gratia Francorum Rex. Carissimeet amantissime consanguinee. » Le roi rappelle les services îles Sforza et parle de son propre chagrin. Le fils de Sforza est monté sur le trône pacifiquement : «Intendimus igitur, decrevimus et statuimus non secus illius curam et patrocinium suscipere et sub spécial) corone nostre tutella defendere ac illi preesse, » comme s'il était de notre royaume. Ces princes ont été les amis du feu duc, « et ita vobis consulimus, hortamuretiam.stringimus et vos rogainusut nostri ainoreet aftinitalis nostre inluitu non aliter duci (ialeaz.. favere et assistera velifis...» Nous aurons pour amis ses amis, pour ennemis ses ennemis. Note dans le môme sens à Florence, à Sienne, à Bologne, sauf que Louis XI y insiste sur les services de François Sforza (Archivio Sforzesco).
3) Lettres de Ferdinand d'Aragon et Louis XI: lat. 9782 : fr. 3882, fo 12; fr. 3884, fo 9 v .
4) Lettres comminatoires île Charles Vllà François Sforza (Arch.de Milan, Pot. Est.. Francia, Corrispondenza. Melun, 19 avril) ; du roi d'Angleterre au duc de Gueldre (fr. 2960, fo 13): de Louis XII aux gens de Luccrne (Chanipollion, Mélanges, IV, 383).
5) Février 1500. Sanuto, III, 105.
Elles servent aussi à dénoncer, avec le même caractère comminatoire, les menées de puissances rivales !.
Enfin, elles peuvent encore servir, au contraire, à accentuer la conclusion favorable d'une négociation diplomatique3.
Ainsi, les correspondances directes des souverains ont nécessairement le défaut ou de la banalité ou d'une signification trop arrêtée3. Puis, elles prêtent aux trahisons ou aux indiscrétions. Pour exciter le roi d'Angleterre, Louis XII lui communique des lettres du roi de Castille*. Le doge de Gênes envoie au pape Nicolas Y des lettres de Jean Grimaldi, en le priant de les lui retourner après eu avoir pris connaissance5.
A moins de vouloir frapper un grand coup, il est doncélé-
1) Lctlre directe de Maximilien aux roi et reine d'Espagne, pour leur dénoncer les actes des Français (23 juin 1495. Boislisle,£f ienne de Vcsc, p. 256). Lettre de Charles VIII à Ludovic Sfor/.a pour l'avertir des menées du pape (7 mars l'i\)b. Revue des documents historiques, 2" année, p. 172), en français, c'est-à-dire avec un caractère intime.
2) Lettres au roi de Portugal (en français : « Très hault et très puissant prince, notre très cher et Irèsamé frère et cousin»), |o du 0 sept. 148'». Réponse a la réclamation verbale de son ambassadeur sur des faits de piraterie : la lettre déclare en général qu'on a donné satisfaction, comme le prouvent les patentes qu'on envoie parle héraut, et qu'elle fait valoir en formules pompeuses; elle parle des « bonnes et gracieuses remontrances » qu'a dites l'ambassadeur et de sa créance. Cette lettre est destinée à être remise à l'ambassadeur (Reg. du conseil de Charles VIII, p. !)7); 2» autre lettre, à la même date, exprimant en quelques mots qu'on a donné satisfaction aux réclamations. On a promulgué la sûreté d'entrecours avec le Portugal. On envoie les patentes. Prière de promulguer les mêmes en Portugal, devant le héraut Lionnois.
3) L'arsenal de la diplomatie primitive comportait des défis directs. V. le défi du ducdeGucIdrc à Charles VI (12 juillet 1387. Douct d'Arcq, Choix de Pièces, I, 78), en latin, bref, et très impertinent, avec le titre : « Karole, qui qui vos dicitis rcgcin Francie, » cl la mention: « Ad futuram rei memoriam »: le duc appelle le roi « Vos», il cite la parole de l'Écriture: « Nemo potestduobus dominis servira. » Sa famille a toujours été liée à l'Angleterre, il a promis hommage au roi de France et d'Angleterre. 11 se déclare l'ennemi de Charles, qui a usurpé l'hérédité de celui-ci.
4) Anonyme, Djuvième voyage de Philippe le Beau, publ. par Gachard, p. 201.
5) 21 avril 1451.Saige, I, 222,
mentaire pour un souverain d'écrire le moins possible. Isabeau de Bavière prie le due de Bourgogne de lui envoyer des' gens de confiance, «car uous parlerons à eulxde plusieurs choses (pie nous ne povons pas bien à plain mander ne escrire '.» A une lettre directe, on répond vaguement « qu'on fera tout son possible » et l'on envoie un agent \ Ou bien on prendra un moyen indirect pour éviter de rendre blessante une démarche désagréable : le roi écrit au premier ministre étranger*, lequel est toujours flatté de recevoir une lettre de souverain, même embarrassante. Ou bien on peut répondre par des lettres patentes indiquant le refus qu'on veut opposer, procédé rare, qui a l'inconvénient de la publicité et qui crée des engagements accentués*.
Les lettres de souverain ne règlent que des affaires très simples ; elles formulent une réclamation, ou la réponse. Mais elles interviennent efficacement à titre accessoire dans les négociations, pour soutenir par des affirmations5, pour ré-
1) Ms. Moreau 1423, no 88 (23 oct. 1419).
2) Lettres de Louis dauphin au duc de Milan (Lett. de Louis XI, I, nos XCIX, cxxni).
3) Lettre comminatoire de Maximilien au cardinal d'Amboise. Le roi délaie de rendre au sire de Vergy ses places. Prière de hâter le règlement de ces questions de guerre. Maximilien est prêt à reoonfermer la paix faite par son tïls à Senlis (ms. fr. 2910, fl> 2. Ysbrock (Inspruck), 12 mars 1501).
i) Pat. de Philippe-Marie Visconti (14 octobre 1134. Saige, I, 100). « Illustris princeps ac cxcellentissimus dominus pater noster carissimus, dominus Amedeus duxSabaudie, Cablaysii et Auguste princeps, marchio in Italia, cornes Pedemontum et Gebennensis, Yalentinensisque et Dyensis », a demandé la démolition du château de Monaco, qui nous appartient, à cause des difficultés avec la ïurbie. Philippe-Marie souhaiterait lui plaire ; mais, après mûre réflexion, il croit le château utile a la sûreté de Gènes. Il donne sa parole « recti principis» d'y mettre un bon capitaine.et ce capitaine jurera au gouverneur de Nice de ne faire aucun excès (patentes en latin, sans adresse, -an-, signature du prince).
5) Louis XII à Ferdinand, 12 juillet. K. 1639} d' 3.
chauffer par dos assurances amicales1, pour prendre acte de certains faits, accepter certaines ouvertures, presser l'œuvre diplomatique, apporter des renseignements autorisés', bref, pour collaborer sous les formes les plus diverses à l'action de l'ambassadeur. Une lettre royale, très gracieuse, très aimable, faisant un grand éloge de l'ambassadeur, est aussi un moyen parfait de déguiser un refus sous les formes les plus affectueuses8.
La correspondance entre princes n'existe régulièrement qu'en cas d'action officiellement commune. Alors, et jusqu'à ce qu'une brouille officielle intervienne, il y a un actif échange de lettres ou de billets, qui consiste surtout en envois de nouvelles 4.
Les lettres aux princes étrangers, sauf dans ce dernier cas, sont par excellence des actes royaux délibérés en conseil, et rédigés en chancellerie B. La minute est établie dans les bureaux, examinée, puis étudiée. La signature autographe du prince ne fait que la compléter6. Les lettres entièrement au-
1) Louis XII à Ferdinand, 6 novembre. K. 1639, dr 3.
2) Lettres diverses du doge de Venise Loredan (J. 991-992. 23 août et 8 nov. 1308: 14 et 16 juill. 1509 ; lettres d'Henri VIII (.1. 920, nos .{ et 6 : 13 oct. et 23 déc. 1814).
3) Lettre au doge de Venise, 29 nov. 1484. Reg.du conseil de Charles VIII, p. 191.
4) Arch. de Milan, Pote Est9, Duca d"Orléans.Billct,daté d'Asti; 27 février. (1493) à 4 heures, de Louis d'Orléans au duc de Milan, «son cousin », où il lui dit qu'il vient de recevoir d'excellentes nouvelles de Charles VIII. 11 envoie copie de ces lettres annonçant la conquête de Naples, « sachant qu'elles vous feront plaisir » (A ce moment, Ludovic Sfor/a était déjà brouillé avec Charles VIII). Cf. aux mêmes Archives (l'ot. Est.. Francia, Corrisponden/.a), tout le dossier des lettres de Charles VIII à Ludovic. Cf. les lettres du duc de Bourgogne à la duchesse de Savoie, en 1476(Gingins la Sarraz, Dép. des ambass. milanais, 1, p. 297), pour préparer une entrevue (id., p. 335), pour la réconforter (Cf. p. 341).
5) Reg... de Charles VIII, p. 43-46.
6) Lettre des gens des comptes de Blois au comte de Dunois et Longue-
lographes de souverains sont extrêmement rares1. Quand un prince ou un souverain de second ordre s'adresse à un roi dont il dépend plus ou moins, sa signature doit être placer tout à l'ait au bas do la page, et elle est immédiatement précédée d'une formule, autographe (ou censée autographe), formant une ligne ou deux au-dessus de la signature. C'est une marque de respect. On signe comme un sujet, sauf l'absence du mot sujet.
Tout prince qui prétend à un droit quelconque d'ambassade ou de souveraineté signe de son seul prénom, usage conservé jusqu'à nos jours par les évêques. En s'adressanl au roi de France, le duc de Bretagne signé: « Vostre très humble et obéissant cousin, Francovs3: » le duc de Lorraine : « Vostre très humble et très obéissant serviteur, RenédeLor.*»; la duchesse Yolande de Lorraine : « Vostre très humble et très obéyssante, Yolant * » (ce dernier mot seul autographe).
Le duc de Savoie, s'adressanl à Anne de Beaujeu, simple gardienne du roi, lui écrit sur papier, dans la forme des lettres ordinaires, avec la signature placée très bas, et la simple mention : « Vostre serviteuret cousin, Charles*. » Quelquefois
ville, 8 novembre (s. d.). Nous avions, disaient-ils, préparé des lettres pour écrire selon votre avis an duc de Milan. KUes allaient partir, quand un serviteur du gouverneur d'Asti en rapporte une autre toute différente. Nous avons fait alors de nouvelles lettres au duc de Milan et SBr Ludovic, pour les remercier de leur bon vouloir et de leur gracieuse réponse au gouverneur {Titres Orléans, IX, 609).
1) Le Cntuloijue de la collection Lajarriette cite (n« 1828) une lettre autograplie de Louis XII à la duchesse de Savoie (Blois, 28 février 1303). Coinmines raconte que, pour donner plus de force a une lettre écrite par Marie de Bourgogne à Louis XI en 1471). celte lettre était autographe, mais de trois mains: de Marie, delà duchesse douairière et du sire de Uavenstein (1. v, c. xvi).
■2) Fr. 15538, 20.
3) Fr. 15538, 30.
4) ld., 34.
5) ld., 106.
par insistance très spéciale, le souverain ajoute unpost-scriptum autographe, avant ou après sa signature1. La lettre du duc de Savoie que nous venons de citer, porte, après sa signature, les trois lignes autographes que voici : « Madame, sy vous plest, vous me manderés le plus hrief cpie vous sera posiblc la réponse, et ce qu'il vous pléra que je face. »
Ces lettres sont écrites sur bon papier s, dans le format des missives ordinaires. L'intitulé porte la mention du prince envoyeur et du prince destinataire: le roi de France a l'habitude de nommer le destinataire en tète (quelques autres chancelleries, de Danemark, de Portugal, notamment, nomment leur roi le premier3). Ainsi Louis XII écrira à Ferdinandle Catholique: <c Très haut, très puissant et très excellent prince, nostre très cher et très aîné frère, cousin et allyé, Ferrand, par la grâce de Dieu Roy d'Arragon, des Deux-Sicilles, de Jhérusalem,ctc. Loys,par icelle mesme grâces Roy de France, duc de Millau, Ssr de Gênes * » L'égalité résulte de la formule sacramentelle : « par icelle mesme grâce »; la mention de fraternité aussi est indispensable ; en Italie, on la remplace couramment par l'expression, fort à la mode au sud des Alpes, de Paternité 8. Ferdinand, roi de Naplcs, pour refuser une alliance de famille,
1) Lettre de condoléance du roi de Sicile, à Galéas, nouveau duc de Milan (22 mars 1466. Arcliivio St'orzesco), en italien, pour consolations et garantie d'amitié. Lettre de Louis XI à la duchesse de Milan (23 mars 1466), en français. Il déclare qu'il défendra les intérêts de la duchesse comme les siens propres : à la lin, aulogr : « Belle tante, tenez, vous seure <|uc je ne vous faudré de ryen. Fcryt de ma main. Loys » (Arcliivio St'orzesco).
2) « In bona caria » (Sanuto, III, 196).
3) Formulaire, dans les Mélanges de Camuzat.
4) K. 1G39, df 3.
5) Longue lettre de condoléance du roi de Sicile à la duchesse douairière de Milan, du 19 mars lifili (Arcliivio St'orzesco). Il l'appelle « lllma et l'otentma Dux, mater nostra colendissima » ; il lui envoie des consolations, des protestations de dévouement, il signe « Tester filius », et écrit en italien (Arcliivio St'orzesco). Bologne, placée sous le protectorat de la France,écrit au roi
que propose Louis XI, formule ainsi ' : « Serenissimo et Christianissimo principi ac illustrissimo Domino Ludovico, Dci gratis régi Francorum. . . , tanquam patri nobis carissimo s». ('. Cst aussi la formule habituelle de la chancellerie milanaise. En France, en Angleterre, on préfère ajouter quelques mots d'amitié au salut : Henri VI d'Angleterre, écrivant au roi de France Charles YII pour lui annoncer la cession du Maine à la Maison d'Anjou, concilie fort habilement la cordialité avec le refus persistant du titre de roi : « A très hault et puissant prince", nostre très chier oncle de France, Henry, parla grâce de Dieu roy de France et d'Angleterre, vostre nepveu, salut et toute cordialité, affection d'amour, avec entier désir de vraye paix et bonne concorde 3 ». Dans la teneur de la lettre, on revient volontiers aux termes de fraternité. Louis XII affirmera au roi d'Aragon que, « quoy qu'on luy aye dict, il espère et attend de luy ayde et amitié, comme d'ung frère loyal on doibt attendre *. »
L'empereur dit, en parlant de lui-môme: « Ma Majesté », mais il est seul à employer cette formule. Les Italiens appellent un roi « Votre majesté » ou « Votre Sérénité » 5 : le duc de Bourgogne dit au duc de Milan « Illustre prince, très cher cousin », puis simplement « Vous ». Au pape, on dit
de France : « Serenissime princeps ac sacra et Chi-ma Regia M'»s> Domine ac pater et prolector noster observanlissime » (Lettres du 17 oct. 1502. Archives de Bologne, Comune, Lillerarum, 1500-1505, c. 155 v°).
1) Ms. fr. 388 i, fo 12.
2) Louis XI lui écrit: « Serenissimo potentissimoque principi Ferdinando, Dei gratia Siciliae régi, consanguinco nostro carissimo, Ludovicus, cadem gratta Francorum rex, salutem et sincene dilectionis affectam. Serenissime potentissimeque princeps, consanguinee noster carissime... » (ms. fr. 3884, fo 8, reg. du chancelier Doriole).
3) 28 juillet 1447. Quicherat, Th. Bazin, IV, 280.
il IL de La Fetrière, Le XVI1' siècle et les Valois, p. S. b) En latin » Majéstati Vestre. » Le doge de Gènes donne c6 litre au duc deCalabre (4434.Saige, I, 99).
« Votre Béatitude » ou « Votre Sainteté », et ensuite : « Elle »\ Louis XII est peu formaliste ; il prend volontiers un ton paternel et affectueux. En félicitant chaudement le roi d'Aragon de la grossesse de sa femme, « sa nièce et fille », il l'engage à bien soigner « nostre dite fille » (laissant de côté le terme vrai, nièce), pour que, dit-il, le fruit qu'elle porte puisse bien arrivera son temps 2.
La lettre s'achève par une formule variable de salutation, ou de vœu, telle que : « Conservet vos Deus sospitem diuturne, semperque felicem » 3. Louis XII signe de sa main : « Vostre bon frère, Loys » 4. La lettre est contresignée par un secrétaire, pliée, fermée par un sceau plaqué 5.
Quant à la langue parlée dans ces lettres, c'est d'ordinaire la langue maternelle, mais il n'y a pas de règle absolue.
Lorsque les chancelleries italiennes s'expriment en italien, elles ont l'habitude de conserver le latin pour les formules initiales et finales. François Sforza signe, vis-à-vis de Louis XI : « Ejusdem Serenitatis Vestre Devotissimus servitor ». Les lettres princières italiennes respirent le goût de leurs chancelleries pour la pompe et la grande phrase de politesse fi. On y a l'habitude d'offrir ses biens et sa personne, par pure courtoisie d'ailleurs. Pour témoigner son dévouement à Louis XI, Fr. Sforza lui écrit : « Rimettoliberamenteinle mane sue non
1) ... « Quod cum littere ipse ab Ipsa cognite fuerint » (Lettre du doge de Gênes, liSl.Saige, I, 222).
2) 6 novembre. K. 1639, d* 3.
'■>) Lettre de Philippe, duc de Bourgogne, au duc de Milan, sur les projets de croisade, 9 mars 1463, a. st. (Arch. Sforzcsco). 4)K. 1639, dr3.
5) Id. (lettre du 6 novembre).
6) Not. lettre du Conseil des X de Venise (27 août 1514), au roi très chrétien (en italien) ; lettre de félicitations pour la paix avec l'Angleterre et le mariage avec Marie d'Angleterre. Grandes phrases, remerciements et prières à Dieu (Arch. de Venisej.
solamente questo facto, ma qualuncbe aida niia facenda ctlo stato etquanto ho al mondo, et la persona propria ! ».
Les lettres des souverains italiens sont très fréquentes.
Quant à la chancellerie des papes, elle est assez connue pour que nousla passions sous silence. A l'inverse des autres puissances, les papes agissent beaucoup par lettres directes, c'est-à-dire par huiles ou par brefs. Cela tient à leur pouvoir de juridiction. Le pape, qui porte le titre de Saint-Père, traite tout le monde de tils. Le roi de France signe en lui écrivant : « Yostre dévot filz, le Roy de France, Charles »s. Le pape entretient donc normalement une correspondance active avec les souverains, il leur envoie des félicitations ', des conseils, des avis*, des recommandations5. Partout où s'ouvre une négociation de paix, il se croit le droit d'intervenir. Dans un bref extrêmement chaleureux du 28 décembre 1509 au cardinal d'Amboise, Jules II proclame ce prélat l'auteur de la paix intervenue entre la France et l'Allemagne, et le félicite vivement; il déclare que. partout ailleurs, il aurait envoyé un ambassadeur, mais il s'est abstenu quand il a su la présence du cardinaL ayant tellement foi dans sa sagesse et son intelligence, que, <( là où est le cardinal, il croit se trouver lui-même... » 6.
Les correspondances des nonces pour cette époque n'existent malheureusement plus aux archives du Vatican 7. Mais
1) Arch. Sforzcsco ("23 nov. 1 463).
2) Lettre de Charles VIII. ils. fr. -2923, fo 40.
3; Bret à Ludovic Sforza, du 24 avril 1493. Chmel, Notizenblatl de l'Académie des Sciences de Vienne, année 1856, p. 447.
4) Bref au môme, 4 juin 1493 (pour l'engager à ne pas faire de sottes économies). Id., p. 466.
5) Le premier et le seul bref adressé par Pie III à Venise est en faveur de. César Borgia (Sanulo, V, 17).
6) Ms. fr. 2960, fo 4.
7 Plusieurs dépêches des nonces accrédités près de Charles VIII se trouvent dans les papiers de Podocalaro, à la Marciana, de Venise.
nous savons que les papes soutenaient énergiquement leurs nonces et leurs légats par des démarches directes !.
1) Le 13 novembre 1483, le pape écrit au duc de Bretagne pour le prier d'intervenir en faveur de son légat Ralue, que la France arrête à la frontière (F. Delaborde, La légation du cardinal Balue, Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, 1884).