‹ La Diplomatie au temps de Machiavel (volume 2)Chapitre 21 sur 30 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Dans tous les pays la nomination des ambassadeurs appartient au pouvoir exécutif. Ils sont nommés en France par le roi en conseil, à Rome par le pape en consistoire, ou du moins sur l'avis des cardinaux qu'il croit devoir consulter, dans les républiques italiennes par le conseil dirigeant ou Seigneurie, parle sénat de Venise, parles Decemviri de Florence, par le conseil de Gênes. Dans l'ancienne république d'Avignon, leur nomination appartenait aux consuls, en temps de consulat, au conseil des syndics et r/avaires en temps de podestariat : le podestat ne pouvait conférer que des missions à deux jours de marche, au maximum1.

Si l'ambassade comprend plusieurs membres, un ordre du conseil du roi décide que tel personnage « sera' mis ou roole des ambassadeurs qui sont ordonnez pour aller à... ' ».

L'ambassade est un office de l'ordre le plus élevé: «Les ambassades, dit Machiavel, sont dans un gouvernement les emplois qui font le plus d'honneur à un citoyen, et il faut y être apte pour mériter le nom d'homme d'Etat... Une première ambassade est une épreuve qui décide de la carrière d'un homme'. » Pour la défense d'Olivier le Roux, on allègue, aux

1 V. nos Coutumes et règlements de la république d'Avignon, p. 136, p. 89.

2) Ordre du conseil pour Benoit Adam, envoyé à Rome, 25 oct. 1484. Reg. du Conseil de Charles VIII. p. 1 12.

• ! Machiavel, Instruction à Raph. Girolami. Guichardin, au retour de sa première ambassade de 1512-1613 en Kspaj,rne, est nommé à Florence membre du conseil des Huit.

Etats-Généraux de 1484, qu'il a eu souvent « l'honneur d'une ambassade, surtout dans les Espagnes1. » Eu France, les fonctions publiques sont toutes très recherchées, jusqu'à la plus infime: à plus forte raison, les fonctions diplomatiques. Philippe de Communes, Claude de Seyssel montrent dans leurs écrits une certaine lierté du titre d'anciens ambassadeurs. Dans les états de la maison de Savoie, pays pauvre et monarchique, on convoite si violemment les fonctions diplomatiques qu'en cela, comme pour le reste, éclate une rivalité aiguë entre Savoyards et Piémontais, les frères ennemis. S'il y a deux ambassadeurs, l'un doit être Piémontais, l'autre Savoyard8. A Florence, à Venise, au contraire, c'est à qui ne sera pas ambassadeur. Dans les républiques italiennes, le monde politique ne se recrute que parmi les gens réputés incapables de s'assurer personnellement une vie indépendante : « La fortune ayant voulu, écrit plaisamment Machiavel, que je, ne puisse raisonner ni sur l'art de la soie ni sur l'art de la laine, ne sachant parler de gains ni de pertes, je suis forcé de m'occuper des affaires de l'Etat et de faire de la politique3. » Tout le monde est banquier, industriel, négociant, ou artiste ; on a un palais, une nombreuse famille, une vie large et confortable, les jouissances de l'art, les moyens de gagner de l'argent et de le dépenser, l'on est arrivé à l'âge du repos: il faut un bien grand dévouement pour s'expatrier, pour affronter toute sorte de fatigues, les changements de climat, les épidémies, les altérations de santé qu'on rapporte souvent, l'insécurité des voyages diplomatiques, les mauvais gites, tout cela pour perdre sa li-

1) Dernier, Journal des Etals généraux, p. 320. Olivier Le Roux avait été envoyé en Castille, en Catalogne, à Rome, en Angleterre, « et ailleurs » (IV. 20590, n° Si).

2) Rapport d'un ambassadeur milanais de 1478. Kervyn, Lettres et négociations, !, 204.

3) Œuvres, II, 611 : lettre xtn à F. Vettori.

berté,pour répondre de ses actes envers l'opinion et envers un gouvernement collectif, électif, plein d'intrigues, pour dépenser enfin -es revenus en vue d'un honneur médiocrement estimé. La proposition séduit peu'. 11 n'y a que les politiciens de profession, comme Machiavel, qui ambitionnent une mission; et lui-même t'ait, parfois, le difficile : « Si les hommes supportent des fatigues, c'est pour améliorer leur condition, et non la rendre plus pénible, » écrit-il de Home, dans un moment de mélancolie2. On dut recourir à la contrainte pour obtenir des ambassadeurs. Le sénat de Venise prononça contre le refus d'ambassade la peine d'une forte amende en 1271, la déchéance, pour un an, de toute charge et bénéfice de l'état en 1360. En 1 171, sur le refus formel d'un ambassadeur désigné pour la France, le sénat en élut un autre, Dom. Gradenigo, qui refusa également ; il fallut une injonction formelle, le vote d'un traitement considérable, et la menace d'une amende do 500 ducats s'il ne quittait pas Venise avant le 9 avril, pour le décider à partir au mois de niai'1. Une décision du grand conseil de 1479, édicta encore des peines sévères contre les refus d'ambassade '. Néanmoins, le mal ne (it qu'empirer et en 1500 il devient littéralement impossible de trouver à Venise un ambassadeur: « non si trovarâ chi volesseservir la terra, »dit Sanuto5. Fr. Foscari, élu, en septembre 1500, ambassadeur en France, oppose une résistance héroïque a ; le 19 juillet 1501, ou nomme enfin à sa place ZorziEmo,qui refuse absolument7. Mêmes difficultés pour l'ambassade en Hongrie : le premier

1) Canestrini, Scritti inedili. . ., p. L.

i) Lég. à la cour de Rome, lettre xxv, 1503 (lEuvres, II, p. 318).

8) Perret, Biblioth. de l'Ee, des Charles, LI, p. 122.

i) Sanuto, 111,4176.

6) Sanuto, III, T.'jT.

1) Sanuto, IV, 87.

élu fait valoir une excuse péremptoire... ; on élit Zach. Contarini. Celui-ci s'adresse au cœur des sénateurs : « il a une femme malade, et dix enfants ; il a déjà payé sa dette par dixambassades, dont trois au-delà des monts, c'est-à-dire deux en France et une en Allemagne ; à cette dernière, le roi des Romains l'a logé dans une maison où il y avait un homme mort de la peste : son père est mort des suites d'une ambassade, à Sienne, deux autres de ses ascendants aussi, l'un en Savoie, l'autre à la Corogne en Espagne ». La Seigneurie, émue, se laisse aller à accepter encore son excuse', et nomme J.Pisani. Celui-ci vient, tout en larmes, supplier qu'on l'écarté ; il a un père très malade, que son départ achèverait. On passe au scrutin, qu'on reprend par deux fois, sans résultat : heureusement, au milieu de la confusion, on résout enfin Pisani à accepter 2. Pour en terminer, et obtenir une ambassade en France, la Seigneurie décide cpie seuls, un membre du conseil, un avogador, ou un membre du conseil des X pourront décliner une ambassade : tout autre citoyen coupable de refus sera frappé d'une amende de 500 ducats outre les autres peines ; séance tenante, il réélit Zorgi Emo, qui refuse de nouveau \ L'année suivante, 1502, la lutte continue encore : sur trois ambassadeurs élus pour la Syrie, un seul, ancien consul à Damas, accepte4 ; l'ambassadeur élu pour l'Allemagne refuse8 : Marco Dandolo se fait marchander et refuser pour l'ambassade de Rome 6 que le professeur Ant. Giustinian accepte sous la condition expresse de conserver sa chaire et de nommer lui-même

t) 19 déc. 150Q (Sanuto III, 1205).

2) 2 déc. 1500 (Sanuto, III, 1207, 4210).

3) 3 août 1501 (Sanuto, III, 90).

4) 16 juillet 1502 (Sanuto, IV, 286).

5) Id.

6) 28 janvier 1502 (Sanuto, IV, 24).

son suppléant1. Quant aux ambassadeurs en fonctions, ils ne sollicitent que leur rappel. Dès qu'ils apprennent la Domination de leur successeur, ils se bâtent de remercier et demandent son envoi le plus tôt possible'.

Dans la vieille législation de la république d'Avignon, il était stipulé que personne n'irait plus d'une fois par an en ambassade, sauf les avocats, qu'on pouvait y envoyer deux et trois fois par an'.

Il n'y a point de carrière diplomatique au moyen Age, et par conséquent il ne s'y forme pas ce qu'on peut appeler de monde diplomatique. La science tecbnique du protocole n'est représentée dans une ambassade que par le secrétaire. On cherche, comme ambassadeur, au moins comme ambassadeur principal, un homme marquant et expérimenté, d'âge mûr, spécialiste, c'est-à-dire spécialement rompu au genre d'affaires qu'il va traiter ou connaissant le pays. Le système des envois spéciaux et temporaires varie à l'infini la physionomie des missions et donne beaucoup d'élasticité, beaucoup de subtilité à la physionomie de la diplomatie.

11 y a des règles générales et des règles spéciales à suivre dans le choix des ambassadeurs.

La première règle générale consiste à choisir des hommes d'un caractère sur. ce qu'on appelle de « bonnes gens et sages* : » intimement connus du roi, « de sa nourriture », dit Commines, dévoués et de sang-froid, ayant « reçeu quelque grâce ou bienfait, mais surtout saiges gens, » souples, pratiques, « gens complaisans, et qui passent toutes choses et toutes parolles pour venir à la fin de leur matière a. Tels ambassadeurs vouloit

1) 10 février 1502 (Sanulo, IV, 237).

S) Sept. 1503 (Sanuto, V, 143) et autres. 3) Coutumes et règlements, p. 135.

i Commines, c. xiv.

:, L'ambassadeur doit avoir toujours l'air paritique et doux, et savoir se renfermer dans les tenues de sa mission (Et. Dolet, De officio leyali, p. 20, 12, 18).

nostre roy » (Louis XI, si compétent en la matière] '. « Une sage ambassade, constituée selon les règles, a bien souvent rendu plus de services au royaume que des armements ou des dépenses », disait le chancelier aux Etats-Généraux de 1484 8. Il convient donc, comme on dit en chancellerie, de : « commettre et députer aucun personnage à nous seur et féable » ; toute commission d'ambassadeur mentionne la confiance générale du prince dans les « sens, souffisanccs, loiauté et preudhomie et bonne diligence » du personnage, ou dans ses « noblesse, expérience, discrettion, loyaulté et grant dilligence. . . » . Louis XI y ajoute volontiers des clauses spéciales, telles que « : N'ayant treuvé personne de nostre Royaume quy nous ait en nos plus secrètes et importantes affaires mieux et plus fidèlement servi 3, » ou encore : « Pour ces causes, et que mieulx que nul autre povez savoir et entendre... etc. pour la cognoissance quedesjàenavezeue... 4 » On cherchera donc un homme « bien entendu » 5 dans la politique, connu comme tel, qui ne se laisse pas aller à des intrigues ou à des bavardages compromettants G. En Italie, la souplesse native de l'esprit, la grande expérience que les jeunes gens prennent de très bonne heure de la vie à l'étranger, l'habitude des affaires, la haute culture intellectuelle mûrissent vite l'esprit et procurent d'excellents diplomates. A Venise, « l'on a plus de bon sens à l'âge de trente ans qu'ailleurs en celuy de cinquante, » disait Wicquefort au XVIIe siècle 7. A Milan, le duc trouvait des ambassa-

1) Mémoires, I, 208,264, 267.

2) Bernier, Journal des Etals Généraux, p. 50.

3) Pouvoirs de 1494. Mandrot, Ymbertde Batarnay, p. 180.

4) Pouvoirs de 1475. Mandrot, Ymbert de Batarnay, p. 301 .

5) 1497. Id.,]i. 304.

6) Comme Jacques d'Amancy, envoyé en Savoie (1453. Favrc, Introduction du Jouvewel, p. ccxi).

7) Mémoires..., p. 22.

deurs de premier choix dans le cercle professionnel de ses fonctionnaires. Mais en Franco on est obligé de les chercher

avec soin.

Outre la première condition générale d'aptitude, il est utile qu'un ambassadeur soit doué des dons extérieurs. Un orateur de Lithuanie produit à Venise un excellent etl'et, en février 1501, parce qu'on le trouve « jeune, docte et de belle apparence1. » Dans ce même milieu, si connaisseur, on prise également un envoyé ecclésiastique d'Alexandre VI, qui se présente à l'audience, vêtu en religieux par dessousct simplement en noir pardessus, quoique évêque: il est jeune, parle une langue exquise. « et est fort notre ami* ».

Une bonne santé sera nécessaire pour affronter les fatigues matérielles, et pour se bien présenter. L'évèque de Calaborra. nommé par Alexandre VI légat à Venise, est très ricbc, aimable, libéral et de grand esprit, mais vieux et débile; il tombe malade en route, et, à Venise, il faut le porter pour la première audience3. Raymond Pérault, évêque de Gûrck, un légat entbousiaste et ardent s'il en fut, se voit arrêté à Ulm par un accès de goutte, et au lieu d'aller haranguer les Suisses et la diète de Nuremberg pour les projets de croisade, il lui faut simplement écrire des lettres*. Charles VIII, qui ne connaissait pas d'obstacles, tenait bien à employer le sire du Bouchage, lorsqu'il lui écrit : » Pour aucunes eboses, dont j'ay à faire de vous, je vous prie que, incontinent ces lettres vehues, si vous estes en disposition de vostre personne que puissiez cliemyner. que vous eu venez devers moy et à vostre aise, selon ce (pie la santé de vostre personne le

1, Sanuto, III, 1433. Cf. E. Dolet, p. II.

Sanuto, III, 1349.

• o Sanuto, Spedizione, p. il. Cf. Burckard, III, 12. 4) Bibl. Impériale de Vienne (Autriche), ms. 7600, n°s 3 et 4; 7772.

pourra requérir ' . »... Envoyé par Charles VIII à propos des affaires de Saluées en plein mois de février, l'évêqué de Narbonne tarde un peu à partir, « moiennant sa vieillesse et la froidure qu'il a faicte8. » Il faut donc choisir des hommes encore vigoureux, en même temps qu'éviter les jeunes gens8.

Il convient aussi que l'ambassadeur ait une réputation estimable et sérieuse. La mission devient plus aisée lorsqu'il passe d'avance pour « docteur de grande autorité', » ou pour honoré de la conliance personnelle de son souverain". Même dans les cours où l'on aime à s'amuser, la réputation de joueur et de débauché n'ajoute pas à la considération. Machiavel était trop connu sous ce rapport : son ami Philippe de Nerli lui écrit que, depuis qu'il est en ambassade à Venise, il n'y a plus à Florence ni jeu, ni laver/ies, ni « qualche altra cosa": » Machiavel transporte tout à Venise ; il y joue gros jeu, il gagne 2 ou 3.000 ducats, il s'y amuse, et, il a beau ne pas s'en vanter, sa conduite nuit à l'effet de ses démarches7. L'existence que comporte la diplomatie présente des dangers sous ce rapport, même pour l'homme le plus grave ; mais il faut savoir garder les apparences. Un homme sérieux par état, un religieux mathurin, général de son ordre depuis 1473 8, et lettré

1) Lettre de Charles VIII, fr. 2923, f° 8. Lyon 27 novembre.

2) Lettre de Charles VIII, Paris, 20 février (fr. 2923. ï» 7). François Sl'orza écrit à son agent à Florence de recommander et d'excuser près de Corne de Médicis trois ambassadeurs du duc de Bourgogne « vieux et mûrs », que la grande chaleur oblige à stationner h Milan deux ou trois jours (5 août 1463. Archivio Sforzesco).

3) E. Dole!, ouvr. cité, p. 8. Lambert Grimaldi. eu 1 158, envoie en ambassade Jean André Grimaldi, son frère, encore « legum studentem », mais avec Luc Lantier, bourgeois de Vintimille (Saige, I, 287).

4) G. Hesler, 1474. Commines, 1. iv. c. n. S)Dép. de Valori, 29 janvier 1803-4.

6) Artaud, Machiavel, II, 203.

7) Artard, id., 203-204. Cf. El. Dolet, p. 17.

8) Vies des graves et illustres personnages.. . (par Jean Le Clerc), 1009, in- 12, no 48.

très distingué, Robert Gaguin, auteur d'ouvrages fols que des pommes latins sur l'Immaculée Conception* ou Devariis humane vite incommodis Elegia*, passe la fin de sa vie en ambassades pour le compte de Charles VIII et de Louis XII, à Home, à Florence, en Bretagne', en Angleterre *, on Allemagne, jusque sa mort arrivée le 2'2 mai loOl) : il nous reste de lui des poésies un peu Légères, composées lors de son ambassade de 1 ïî>l> en Angleterre: mais nous voyons qu'il conservait à ses distractions un caractère personnel et confidentiel. Pendant qu'un des ambassadeurs allait en France chercher des instructions. Gaguin et François de Luxembourg, chef de l'ambassade, restes à Londres sur un pied de réserve nécessaire, jusqu'au retour de leur collègue, occupent leurs loisirs à rimer gravement sur cette question: « D'où procède vertu, ou de nécessité, ou de honnêteté?5. » Ils auraient pu faire pis.

Outre l'habitude des affaires, et surtout des grandes affaires dont la meilleure école est le conseil du roi 6, il est bon qu'un ambassadeur soit préparé à sa mission par sa participation à une ambassade antérieure : le fait se produit souvent. Charles VI II rein oie plusieurs fois de suite en Italie M. de Faucon 7. Le milanais Erasme Brasca, chargé de la mission, honorifique et difficile, de mener eu Allemagne la nouvelle reine des Romains Bianca-Maria Si'orza, et de l'assister. était un secrétaire durai, rompu aux affaires, d'abord mem-

1) Trad. parÀlcide Bonneau, Paris, Liseux, 188.'>, 8«.

2) Plaquette in-4«, de't ff.f lettres rondos, s. d. (\eva 1600), à Paris, rue S'-Jaeques « ad signurn capitisdivi Dyonisii ».

3) Mémoires de Brelcujne, III, 667.

4)Ms. fr. loo38, no 188.

• i Montaiglon, Anciennes poésies, VII, p. 22.'i.

6) Contînmes prétend que le meilleur diplomate qu'il ail connu, le plus « adexire à conduire de grandes matières » était le sire d'Imbercourt, ainsi l'orme à la grande politique (1. v, c. xv).

7) Delaborde, Expéd. de Charles VIII, p. 208.

bre du conseil, créature du chancelier Simonetta et exilé avec lui, puis ambassadeur pour le mariage d'Anna Sforza avec le duc de Ferrare en 1489 ; il avait négocié aussi le mariage de Bianca1. Pour une ambassade très importante en Allemagne, la Seigneurie de Venise élit en 1495 Zaccharia Contarini, envoyé près de Maximilien précédemment, lors de son avènement2. En 1509, pour la paix avec l'Empire, Venise choisit un savio de Terre-ferme et grand personnage, et Alvise Mocenigo, ancien ambassadeur en Allemagne, persona grata près de Maximilien3. Il estbonepic l'ambassadeur ait une connaissance personnelle des affaires du pays où on l'envoie: Venise eut la main très heureuse en prenant comme ambassadeur A Constantinople en 1503 un ancien négociant* vénitien de Pera, qui s'illustra dans les affaires publiques par son énergie et sa haute intelligence, Andréa Gritti3. Sous Charles VIII, l'ambassadeur habituel pour la Bretagne était André d'Epinay, archevêque de Bordeaux, originaire de Bretagne, prélat de haute valeur. La considération d'expérience locale, malgré son importance, ne doit pourtant pas prévaloir sur les autres. Pierre de Médicis se repentit d'avoir accrédité en France comme ambassadeur de Florence un fondé de pouvoirs de sa banque, Laurent Spinelli, « homme de bien en son estât, dit Commines, et assez nourri en France, mais des choses de nostre court ne povoit avoir congnoissance °. » Charles YII1 eut grand tort d'envoyer en Espagne Guillaume de Poitiers, baron de Clérieu, titulaire du marquisat de Co-

1) F. Calvi, Bianca M. Sforza, p. 37.

2) 1495. Sanuto, Spedizione, 290.

3) Sanuto, IX, 382.

4) En France, le roi emploie des 1 WC à diverses missions Guill. Briconnet, qui appartenait à une famille du commerce de Tours (l'r. 20590, 70).

5) 4 mai 1503 (Sanuto, V, 29).

6) Mémoires, II, 350.

tronc en Calabre: bon liomme, crédule, qui se laissa berner à la cour d'Espagne par clos promesses qu'on lui fit pour son marquisat1. Quant à Louis XI, il manqua du tact le plus élcmentaire en accréditant, en 1170, à la cour de Bourgogne Guyot Pot, bourguignon d'origine, considéré par Charles le Téméraire comme un traître, et un renégat, qui reçut en arrivant une réponse foudroyante.

M. de Gingins a fait remarquer, avec raison, combien on se préoccupait à Milan de choisir des ambassadeurs appropriés au caractère de la cour où on les accréditait: près d'une femme la duchesse de Savoie, régente), le gouvernement milanais envoie, en I 174, Antoine d'Appiano, courtisan délié, insinuant, un peu efféminé, trop efféminé même pour le caractère viril de la souveraine. Quand la duchesse s'éloigne, on accrédite près de son conseil un homme d'affaires habile, remuant, intriguant. A la môme époque, le diplomate milanais le plus en vue et qui passe dans diverses ambassades pour les règlements de grosses alla ires est Jean Pierre Panigarola. Appartenant par sa naissance au négoce de Milan, Panigarola devait sa carrière à une haute intelligence politique : il écrivait beaucoup et d'un style net, précis ; c'est un observateur de sang froid, qui voit bien les choses et en rend compte sans passion. La faveur dont il jouit montre que telles étaient les qualités maîtresses d'un ambassadeur aux yeux du gouvernement milanais 2.

En France, les ambassadeurs de quelque importance sont pris dans le conseil du roi. Toutefois, une grande question, d'ordre intérieur, semble dominer la matière : c'est la rivalité des « robes courtes » et des « robes longues », des gens d'é-

1) A. ileGallicr, Essai historique sur la baronne de Clérieu, p. lO.'i : Comminés, 1. vm, c. xxm.

2) Dépêches des ambassadeurs milaiiais, I, xi et suiv.

pée et des gens déplume \ rivalité permanente, dont Brantôme se fait longuement l'écho. Charles VIII ne se servait guère que des gens d'épée : Louis XII, François Ier, préféraient les gens de robe 2. Leurs successeurs revinrent aux robes courtes.

Brantôme, quoique homme de robe longue (il l'était bien peu), préfère les gens d'épée et donne la palme à la diplomatie <( résolue » de Charles VIII; jugement que l'histoire aura quelque peine à ratifier, car Charles Mil ne brilla jamais par l'habileté diplomatique. Les gens de plume et d'église, dit Brantôme, sont mous, ils no savent pas prendre un parti vigoureux. Les ecclésiastiques ne savent que rhabiller leur bonnet carré, retrousser leurs jupes de satin ou de velours, serrer leurs pouces, tous procédés qui ne font pas peur; ils n'entendent pas le point d'honneur, ils sont cachotiers. D'ailleurs il y a « des affaires et matières chevaleresques, et de guerre, plus que d'autres d'Estat ». L'homme d'épée tient mieux sa place ; il est ferme sur les préséances, peut-être un peu bravache, la main sur l'épée et la toque en l'air, mais cela n'est pas mauvais; on le respecte, on craint ses coups de tête \

Voilà un jugement léger et un peu tranchant : en diplomatie, il s'agit moins de résoudre que d'observer; la circonspection présente moins d'inconvénients que l'emportement: la diplomatie est l'antinomie de la guerre, elle n'a de raison d'être que par son caractère pacifique. Elle suppose d'ailleurs des connaissances acquises, notamment la connaissance du latin. Brantôme lui-même, dans un autre passage, déclare sans excuse les ambassadeurs qui ne savent pas très bien parler

1) A Rome, naturellement, Burckard distingue, mais à un tout autre point de vue, les « oratores laïci » et les « prelati oralores » (Diarium, III, 17S). i) Brantôme: Et. Dolct, De oj'ficio letjati, p. 10. 3) OEuvres, t. III, p. 94-104.

au moins L'espagnol, Le Latin, Le français et L'italien ; autremont, dit-il. ce sont « de grands veaux qui ne scavent et ne parlent que Leur Langue de veau »... « Quant a la latine, Le temps passé n'en Bavoieni guères ; les autres qui crachoient quelque latin, o'estoil quelque latin de brévière, mal raffiné et tamisé. D'autres l'ont peu bien parler, mais c'estoient des oyseaux rares l ». Est-ce à des soldats qu'il demandera une étude si raffinée? Selon Claude de Seyssel, Louis Xll avait les mêmes exigences, et c'est ce qui le tourna vers les robes longues. Il aimait les savants et les aidait par des gages, pensions, bénéfices et offices, il « leur a donné honnestes charges d'ambassades » ; ainsi il a fait venir en France et nommé ambassadeur l'helléniste Lascaris. « Et par ces moyens advient que le royaume de 'France, lequel auparavant estoit noté de n'avoir aucuns clercs qui sceussent bien parler latin, mais estoit leur latin rude et barbare, et à ceux qui en vouloit apprendre convenoit aller en Italie trouver des maistres; à présent est pourveu d'hommes excellens, tant en grec qu'en latin, de sorte que peu à peu s'en va perdant cest ancienne barbarisme, et, si ce règne dure encore longuement, ainsi que nous désirons et espérons à l'ayde de Dieu, je ne doubte point que le parler latin ne soit aussi commun ou plus en France comme en Italie 2 » .

Le diplomate doit aussi savoir l'histoire, cette grande maitresse, selon Commines, de toutes « les fraudes, tromperies et parjuremens » 3. 11 connaîtra par elle les précédents, indispensable élément des négociations. Dès son premier pas. un bon ambassadeur emprunte aux précédents le canevas de

Page 1