CHAPITRE II
Le pape est la première autorité internationale '. De ce que les rois sont « vicaires de Jésus-Christ en sa temporalité, » il résulte que le pape est le roi des rois s. S1 Jean de Capistran (De auctoritate papœ, p. II) enseigne la primauté du pape sur le monde entier, comme représentant du Christ que, comme dit lePsalmiste, toutes les nations adoreront.
Le pape tient son autorité de Dieu, l'empereur tient la sienne des hommes, du peuple, dit encore Capistran 3. Sans doute, on fait la part de ce qui revient à César et de ce qui revient à Dieu : et pourtant, malgré les épreuves cruelles du Grand Schisme, malgré tout, la doctrine survit aux moments de plus grande faiblesse de la papauté *. On voit à la fin du XIV0 siècle Clément VII, faisant fonctions d'empereur pendant la vacance du siège, donner la sanction impériale à un acte d'une haute portée politique, le mariage de Louis d'Or-
1) Pour tout ce qui suit, on peut notamment consulterun traité développe-, Le Jardin de$ Nobles (ms. i'r. 193), composé en 1 464 (f° il) par Pierre dos Gros, frère mineur, pour le célèbre Yves du Fou, grand veneur, chambellan et homme de confiance de Louis XI. Ce traité comprend un traité de la tyrannie (fos lui, v° c. 1-200, c. 1), de l'hérésie (fo 185, c.1,-194 v°, c. 2), de l'empereur et du roi (173 v°-185), du pape (166, c.2,-173 v°).
2) Le Songe du Vcrgier (XlVe siècle).
3) Le auctoritate papae, p. I, in fine.
4) « Romanus Pontifex, in quo potestatis plenitudo consistit « (Bulle d'Innocent VIII au roi d'Angleterre, 1480, dans Campbell, Materials for a liistory ofthereign of Henri/ VII, 1, 392).
léaiis ei de Yalentine de Milan !. En Allemagne, on accusait formellement le roi de France Charles V d'avoir convoité la tiare, en 1378; et pourquoi? parce que, disait-on, Charles devenu pape eût donné la couronne impériale à. son fils, et l'empire se fût ainsi transféré en France *. Le jurisconsulte Martin de Lodi maintient aussi le principe : « Princeps superior débet deponere fyrannos, * » qui faisait du pape le maître des rois.
Mais laissons de coté ces théories sans intérêt pratique. Le pape reste du moins, cela n'est pas douteux, le gardien des traités, et par suite le contrôleur de la vie internationale. Le Souverain Pontife n'est pas un roi, le chef d'un gouvernement terrestre; il est un magistrat international indépendant, chef du tribunal suprême qui doit régler les difficultés internationales et veiller à l'exécution des engagements4. Il dispose dans ce but d'armes nécessairement toutes morales, mais très puissantes : les conseils, la censure, l'excommunication. « Le pape, dit encore Martin de Lodi, peut obliger les princes à observer la paix conclue 3... Le crime de rupture de paix entre les princes ressort de la justice ecclésiastique 6. »
Presque tous les traités, en effet, sont consacrés par un germent, et le pape seul peut dispenser de tenir un serment. Louis XI. en 1471, envoie une ambassade à Home prier Sixte IV de maintenir le serment par lequel le duc de Guyenne s'était engagé à ne pas épouser Marie de Bourgogne 7. Dans le serment qu'ils échangent le 22 août 1477, Louis XI et le
l)Orig.Arch. nat.K.553, IV.
■2) Weizsaecker, Deutsche Reichstags Akten, III, n<> 23. 3) De Confederatione..., q. 13.
i) Appel île Marguerite de Hourgogne au pape en 1493, publié par J. Gairdner, Hisloria régis Henrici septimi, Appcndix A, p. 393 et suiv.
5) De Confederatione... q. 19.
6) Ibid., q. 22.
7) Bibl . nat., fonds Bourré, L. 13.
duc de Bretagne jurent de ne pas se faire dispenser de ce serment par le pape l.
On peut même sanctionner directement un traité par l'excommunication. Le traité de 1510 entre la France et l'Angleterre stipule que chacune des deuxparties devra demander au pape, dans un délai de deux mois, cette sanction*. A vrai dire, la mention expresse de pareilles stipulations présente peu d'utilité : la sanoiionest de droit; on peut toujours réclamer l'excommunication contre un violateur de pacte international, sans se préoccuper de l'importance du pacte, car l'excommunication est une peine morale, destinée à châtier un fait illicite et non à sauvegarder des intérêts. Ainsi, qu'un sauf conduit soit violé ; à défaut de garanties matérielles (et d'ordinaire il n'y en a d'autre que l'honneur des parties), « fais excommunier » le coupable, dit l'auteur du JouvenceP: L'excommunication a pour effet, comme on sait, de retrancher plus ou moins complètement le coupable de la communion des fidèles, de prononcer une exclusion de la république chrétienne. Elle intervient donc très logiquement comme sanction du droit.
Elle présente aussi ce haut caractère de civilisation d'être une sanction purement morale, basée sur l'opinion, sur l'idée de justice, émanant d'un pouvoir tout intellectuel. Après Nicolas V, qui avait pris délibérément la direction du mouvement scientifique et artistique, Calixte III monte sur le trône pontifical. On lui demande s'il redoutait ses adversaires : « Non, dit-il. L'Eglise du Christ a plus de 3,000 hommes lettrés, dont les conseils et la sagesse sont de taille a arrêter fa-
1) Fr. 2811, 18-2, 183. Le cardinal Ascagnc Sforza avait jure, en 1503, à Louis XII de retourner en France. Xeanmoins.il n'y revint pas, s'étant t'ait. disait-on, secrètement délier de son serinent par le pape (Guichardin, liv. VI, ch. II).
2) Ordonnances des rois de France, XXI, p. 5oo, 556.
3) Edit. Fayre et Lecestre, IL 29,
cilement et à réprimer les efforts de tous les princes de l'Europe ! ' » Admirable parole, don! la diplomatie de tous les temps peut faire son profit. Malheureusement les influences purement morales nécessitent une culture assidue: ce sont des plantes d'une sauté bien délicate.
L'excommunication est encore, au commencement du XVI0 siècle, avant les abus de. Jules II, une arme assez puissante. Heureux ceux qui peuvent en Frapper leur adversaire! Le pape en sait le prix et se fait prier. En 1495, lorsque Ludovic Sforza, allié d'Alexandre VI. sollicite les censures pontificales contre Charles VIII, le pape lui répond : « Nous ne pouvons pas. nous y avons fort réfléchi, nous nous sommes entourés desplus graves conseils ; c'est l'avis unanime ;il n'y a ni motif ni moyen... Charles VIII a dû prendre la fuite ; pour donner prise à une censure, il faudrait au contraire qu'il attaquât un de nos confédérés. Mettez-vous à ma place, vous ne feriez pas autrement. » Alexandre VI offrait seulement d'adresser à Charles une ambassade, pour lui représenter le malheur d'une lutte entre chrétiens à la vue des Turcs et insinuer la menace de censures2... Bientôt après, Alexandre VI excommuniait l'armée française... Aussi, lorsque l'année suivante, une ligue se forma contre la France, et qu'on en vint à supputer le concours de chacun, le nonce pontifical suggéra que son maître ayant accordé une excommunication, pensait avoir payé sa quote-part 3. En 1474, Louis XI obtient, en grand secret, de Sixte IV des bulles d'excommunication contre le duc de Bourgogne : ces bulles sont portées en France par l'évêqùe de Viterbe à l' insu des cardinaux. Le duc se h;\te d'en appeler en cour de Rome : la consulte des cardinaux chargée de
i) Pontanus, De Principe, édit. de Lyon, l.'il4, G"".
--' Ji juillet l49o.Cbmel, Nolizenblalt, 1856, p. 467-468,
l'affaire opine très diversement '. Charles le Téméraire insiste avec son énergie habituelle. Il menace.. Mais de quoi menacer le pape ? De faire rappeler de Rome tous les prélats bourguignons, anglais, allemands, même espagnols..., c'est-àdire d'un schisme. Le S'-Pèrene s'en inquiète pas'2. La menace d'un concile est la seule qui puisse faire réfléchir les papes; c'est le seul appel contre leurs décisions, et un appel peu praticable. Lui-même, le duc de Bourgogne n'ose pas aller jusque là. L'Empire, la France, l'Angleterre, l'Espagne, à tout froissement diplomatique, menacent de cet appel, mais la menace n'aboutit pas; dangereuse dans les premiers temps qui suivent le concile de Bàle, elle devient rapidement inoffensive ; les divisions extrêmes qui déchirent la république chrétienne (car, jamais, à aucune époque, on n'a vu l'Europe entièrement d'accord) ne fournissent au pape que trop de motifs de ne rien craindre. Il est admis que le pape soûl peut convoquer un concile et que les princes ne peuvent y suppléer que sur le refus du pape. En 1511, Louis XII allègue l'exemple du concile de Constance, mais vainement ; on lui répond qu'on ne veut plus de schisme \
La cour de Rome devient ainsi le foyer principal de la diplomatie. C'est là qu'il faut, en premier lieu, entretenir des ambassades permanentes. Le roi de France ne peut se dispenser d'avoir toujours à Rome un ambassadeur, car « les adversaires pourroient en ce lieu pratiquer ce qui vouldroyent, sans qu'on en sût rien \ »
1) Gingins la Sarraz, Dépêches des ambassadeurs milanais, l, 3-4.
2) Gingins la Sarraz, Dépêches..., I, .'>.
3) Lelt. de Louis XII, II, 301. Cf. Intervention du pape pour la paix intérieure de l'Angleterre, et menace d'excommunication contre quiconque l'enfreindra (Bulle d'Innocent Vlll, 1486. W. Campbell, Materials for a history ofthereiijn of Henry VII. I, 393).
4) Lettres de Louis XII, II, 302.
Le pape reste le grand arbitre :
« Tout au sommet du hault estage Ou noustre sire a héritage, Par le chemin de juste vie, Assist Saint-Pierre.. ., »
comme le disait, à l'époque de schisme, le Livre de Mutation de Fortune '. Il reste un grand notaire des contrats internationaux. Les engagements entre peuples sont reçus, constatés et libellés par les notaires apostoliques, « apostolica auctoritate notarli ». institués prés de toutes les cours. Pour renforcer leurs serments, n ad majorent pZrmitatem, » les princes déclarent, en jurant des pactes, auxquels, d'ailleurs, ils manquent souvent, qu'on fera reproduire ces pactes par des lettres apostoliques mûrement élaborées : « liclere apostolice super ipsis forciores et meliores dictamine sapientum,substancia tamen non mutât a, easque traderc teneamur ac etiam teneantur successores nostri, » à première réquisition. Au bas de ces actes, les notaires mettent avec leur paraphe les clefs croisées de Saint Pierre i.
Outre ce grand rôle purement diplomatique, nous croyons presque inutile de faire observer que, comme juge suprême du for intérieur, et en vertu de son pouvoir purement spirituel, le pape occupait aussi une place majeure dans les questions internationales \ Les mariages entre princes nécessitent presque toujours des dispenses de parenté * ; le pape pouvait les faire attendre, et plus d'une fois, on le croira facilement, les
1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 3172, fo 95 ro.
2) Convention du 15 janvier 1494*95, entre la Fiance et l'Espagne. Arch. nat.. K. 1368j d. 2.
3) Y. dans col ordre d'idées, les procédures du concile de Constance sur le meurtre du duc Louis d'Orléans (not. ms. lai. 1481! c. 1 485).
4) Exemple : K. 1639, d. 3J)ispenses pour le mariage de Germaine de Foix et Ferdinand le Catholique (1505).
puissances adverses intriguèrent dans ce but. Le mariage d'Anne de Bretagne, héritière du duché de Bretagne, donna lieu, auprès d'Innocent VIII, à des efforts désespérés. On sait qu'Anne avait épousé, par procuration, le roi des Romains Maximilicn, qu'elle portait le titre de reine des Romains, et que néanmoins Charles VIII l'épousa en fait, un peu brusquement, sans aucune autorisation ni dispense, mais non sans un certain scandale. Il importait au roi de régulariser la situation. Il fit démontrer à Innocent VIII la nullité de la procuration duroi des Romains, ce dont Innocent « a esté très joieux » . Mais le pape se faisait prier pour les dispenses ; à chaque sollicitation du roi, il répondait en envoyant sa bénédiction, qu'il adressa ainsi trois fois. Enfin, au bout de deux mois d'efforts, l'ambassadeur de France écrit au roi que le pape est «délibéré vous bailler la dispense, plombée de la date que je luy en feiz larequeste,qui fut le lundi cinquiesme décembre J,ung jour avant la solempnisacion de vostre mariage, vous priant qu'il vous plaise le tenir fort secret, car l'empereur et le roy ont ja envoie plusieurs messages, qui, avec grant nombre de messieurs les cardinaulx. font continuellement très grande instance pour y donner empeschement... 2 ». C'était aussi une tradition que les causes intéressant les personnages princiers ou souverains échappassent à la juridiction habituelle de Y ordinaire pour ressortir directement à Rome. C'est ainsi qu'Alexandre VI se trouva juge de la demande en divorce formulée par Louis XII contre Jeanne de France, et constitua pour rendre la sentence une commission extraordinaire où
1) La dispense d'Innocent VIII et les actes relatifs à la clause qu'Anne de Bretagne « raptanon fuerit », se trouvent dans le Corps de Dumont, t. III, p. II, p. 274 etsuiv. Cf. Marino Sanudo, La spedizione di Carlo Vlll in ltalia, p. 20.
2) 17 février (1492), ms. fr. 15541, f°20i.
figurait le nonce apostolique1. Alexandre tira grand parti de cette affaire qui produisit dans les relations internationales des conséquences très importantes1. Une question du même genre mit Alexandre VI eu présence des Moscovites ou Russes, en 1501, malgré la séparation de leur église. Le duc de Lithuanie, gendre du duc de Moscovie, se trouvant en guerre avec son beau-père cl voulant divorcer, envoya au pape pour cette affaire une ambassade qui fut reçue avec de grands égards*.
Enfin, le pape tenait tous les rois en respect, comme chef du clergé de chaque Ktat.
Bien que. dans une partie» des classes élevées, la foi ne subsistai plus guère et que le paganisme, avec le débordement des mœurs, envahit l'Italie et l'Europe, tous les hommes politiques se trouvent d'accord pour considérer la religion comme la base irréfragable, comme la seule base de la société, le vrai rempart de Tordre et de la prospérité publique *. Et
1) Procédures politiques du règne de Louis XII, Procès de divorce. ■1) La demande de divorce du roi de Hongrie, finalement agréée par Alexandre VI, dura plusieurs années.
3) Sanuto, III, 101, 155, 1549.
i | Dans les idées du Moyen-âge, le pouvoir n'étant que la mise en pratique d'une autorité divine, a lui-même un caractère divin, ("est un sacerdoce, le sacerdoce des ressorts intellectuels et moraux du pays. C'est l'incarnation de la justice et de la foi, la substitution d'une justice supérieure aux désordres et aux violences qui naîtraient chaque jour entre les hommes, si leurs rapports résultaient d'une sorte de contrat tacite, et s'ils n'étaient réglés que par leur intérêt. Le contrat qui lie les hommes les uns avec les autres n'est pas libre et ne peut jamais l'être, parce que leurs rapports sont forcés. Les passions et les intérêts de chacun ne pourraient produire que trouble et anarchie. La force supérieure qui les lie les uns aux autres, c'est la Providence ; mais la Providence est essentiellement juste. Le gouvernement de la Providence doit donc se manifester sur celte terre par un gouvernement fait a son image. Ceux qui, par la coutume et l'ordre naturel fies choses, se trouvent avoir entre les mains le dépôt sacré de l'autorité, c'est-à-dire l'homme ou les hommes les plus élevés du pays, doivent se conformer à ses lois. De là vient
nous ne parlons pas ici des princes philosophes, d'un tempérament religieux, libéral, humanitaire, comme Louis XII, ni, naturellement, des hommes d'église (c'est peut-être à Rome qu'on songe le moins à ces questions). Nous parlons des sceptiques, des prédicants de la force matérielle. Quel sceptique plus complet que Machiavel? Quia été plus dénué de préjugés que l'auteur de la Mandragore, cette comédie cynique et grossière à qui sa gaité valut d'ailleurs L'honneur d'être représentée au Vatican ? Machiavel écrit : « Il est fort nécessaire de prier. Bien fou, celui qui interdit au peuple les cérémonies et toutes ses dévotions ; ces dévotions, c'est la garantie de l'union, du bon ordre et par conséquent de la prospérité * ».
Et qu'on ne voie pas là une de ces boutades, dont Machiavel est coutumier et qu'il contredit quelques pages plus loin. Non.
que le pouvoir présente trois caractères intrinsèques, qui sont de son essence : la paix, la justice, la foi. Les rois de France, à leur sacre, prêtent le serment de maintenir la paix et la justice, de réprimer l'iniquité. A ce vieux serment, nous trouvons joint, en [365, celui de l'inaliénabilité des droits de la couronne et le serment d'exterminer l'hérésie (crime public). En 1484, le serment de Charles VIII ne mentionne pas l'inaliénabilité, et il ajoute la miséricorde à la justice. François 1er, Henri IV prêtent le serment de Charles VIII. La promesse de chasser lés hérétiques remonte au concile de Latran, de 1215. En France, il n'y a pas, à proprement parler, de droit publie comme en Angleterre. Les rois ne reçoivent que des conseils moraux. S1 Thomas d'Aquin a écrit un livre Du régime des princes, Guill. Perrault, Le livre du gouvernement des roys (iï. 1728). Mais l'œuvre essentielle en cette matière est celle de Gilles Colonna. plus souvent nommé Gilles de Home. Colonna, précepteur du fils de Louis le Hutin (Philippe le Bel) composa pour lui le traité De Regimine principum.Ce traité demeura classique dans tout le Moyen -Age. 11 l'ut imprimé à Venise en 1471!, à Rome le 9 mai 1482. Traduit en espagnol pour l'éducation de don Pedro, tils du roi Alphonse de Castillc. il fut publié sous celle forme a Séville le 20 octobre 1494. 1) « E son ben necessarie l'ora/.ioni :
E matto al tullo è, quel che al popol vieta
Le cérémonie e le sue divo/.ioni ;
Perché da quelle hiver par che si micta
Unione e buon ordine, e da qucllo
Buona fortuna poi dipende... »
Il revient souvent sur la même idée ' : « 11 faut, dit-il, qu'un prince soit religieux, dévot. Je m'explique: il faut qu'il le paraisse, car le monde ne se soucie que de l'extérieur et ne juge des choses que par leur effet, non par leur essence. Si quelques intimes pénètrent le défaut de sincérité du prince, qu'importe? ils n'oseront pas aller contre l'opinion générale». — « Un prince sage, dit-il encore, ne doit pas craindre d'ajouter foi à de taux miracles, peut-être même d'en supposer. On ne gouverne les peuples que par la foi. Est-ce cjuc les anciens capitaines romains croyaient à leurs oracles, aux vols d'oiseaux, à la nymphe Egérie ? Certes, ils en savaient la valeur ; c'était, à leurs yeux, le ressort que rien ne remplace * et qui seul donne aux peuples la force d'où naissent les exploits * ». Le jurisconsulte Pontanus considère aussi comme le strict devoir du prince de faire publiquement acte de foi, par exemple de baiser tous les jours en public l'Evangile*. Dociles à ces principes. Charles VIII, Louis XII ne manquaient point d'assister régulièrement à la messe tous les jours, même en campagne 5. Quant à Louis XI, on sait qu'il poussait la dévotion beaucoup plus loin 6. Soutenu par cette doctrine7, en même
1) Discorsi, liv. I, eh. 11 et suiv. V. Le Prince, c. 13 et 18.
2) Un Etat ne subsiste et prospère que par le courage et la prière (Machiavel, L'Ane d'or, chant V, ui fine).
Discorsi, 1. I, c. 12, 13, 1 -1.
i) De Principe, édit. de Lyon, 1844, G v°.
5) André de la Vigne : Reij. des offrandes de Louis XII, Arch. nat., KK. 88 : nombreuses dépêches d'ambassadeurs.
6) La grande ordonnance sur la justice, de Blois, 1498 (Ordonnances, XXI, p. 178), porte, article 1 : « Et pour ce que la première et principale partie de justice est religion, pour laquelle faire garder et observer ont esté faites plusieurs belles constitutions contenues es saint-; décrets de Basic et pragmatique sanction dont sommes protecteurs. » Louis XII cherche à secouer le joug de Rome, il se considère comme chef de son église nationale, même comme son réformateur (V. la lettre d'Henri VII d'Angleterre, fr. 2961, fl> 1), comme son défenseur.
7) François 1er menaçant l'ambassadeur du pape de permettre la religion de
temps que par son influence intellectuelle, et par son immense fortune, le clergé représentait en France environ le tiers de l'Etat1. L'Eglise de France comprenait onze archevêchés et cent-un évêchés, largement dotés2, sans compter d'innombrables bénéfices. Depuis l'ordonnance de Louis XI qui avait abrogé la Pragmatique Sanction, le roi et le .pape s'entendaient pour disposer, à. eux deux, des évèchés, sans tenir compte des élections par les chapitres. De là une source incessante de correspondances diplomatiques du plus haut intérêt pour le gouvernement3. Tous les corps de l'Etat étaient intéressés dans ces négociations, surtout le parlement qui, sous le couvert des principes de l'Eglise gallicane, « quorum rexprotector et custos est », avait introduit l'usage d'attribuer au chancelier, aux présidents, maîtres des requêtes, conseillers, greffiers, notaires, avocats du roi, procureurs au parlement, la bonne part des bénéfices et des privilèges *.
Quant à la police à exercer sur ce grand et puissant corps du clergé, elle rendait nécessaire l'accord intime du gouver-
Luther, celui-ci lui dit : « Sire, vous en serez, marry le premier ; et vous en prendrait très mal, et y perdriez plus que le pape; car une nouvelle religion mise parmy un peuple ne demande après que changement du prince. » — « Aquoy songeant incontinent le roy, dit Brantôme, il embrassa ledist nonce et dist qu'il estoit vray... Voilà pourquoy le grand sultan Soliman dcffendil celle de Luther comme la peste, se fondant sur ces mesmes raisons » (Brantome, t. IV, p. 294).
1) Comme propriétaire foncier, d'après Claude de Scyssel. Sonordre intervenait, dans les Etats, pour le tiers.
2) Discours de Cousinot au pape, dans Duel os, Ilr'st. de Louis XI, t. IV, p. 342, 351 .
3) On trouve partout des pièces de ce genre : V. not. fr. 2811 ; Chronicon archiepiscoporum Rolhomagensium (lat. 5659) ; Archives de la Seine-Inférieure, G. 1142, du Puy-de-Dôme, Eveché, (1.18, de la mairie de Bourges, AA. 13, etc., etc. Cf. l'opuscule de Thomas Bazin, Mémoire sur le rétablissement de la Pragmatique sanction.
4) Gallia Çhristiana, II, Preuves, p. 176, n° XIX ; fr. 2917, 1G, 1(> v®.
LES TK01S AUTORITÉS 33
nemcnt avec Rome '. On s'en aperçut bien en France, quand Louis XI voulut poursuivre le cardinal Baluc et l'évoque de Verdun5, quand le gouvernement de Charles VIII fit arrêter les évoques de Montauban et du Puy 3 : de même, sous Louis XII, quand le cardinal d'Amboise, quoique légat en Fiance, voulut entreprendre la réforme des monastères *. La cour de Rome pouvait faire naître mille difficultés, et elle y excellait 5. Nous n'insisterons pas sur ces matières délicates, qui intéressent plutôt la politique intérieure et religieuse : remarquons simplement quelle importance et quelle force elles donnaient à la diplomatie romaine.
Ajoutons que les questions de juridiction ecclésiastique présentaient quelquefois un intérêt tout politique. La nomination de l'évèque de Tournai donnait régulièrement lieu à de graves difficultés, parce que l'empereur prétendait cette ville terre impériale et ne reconnaissait à la France qu'un droit de
1) On vivait, en principe, sous le régime de la bulle Unam sanctam de 1306 (Extravagantes communes, lib. Y, tit. VII, c. 2).
2) Y. Duclos, Hist. de Louis XI, IV, p. 303; Archivio storico Lombardo, 188o, p. 17 et s.
3) Histoire de Louis XII, tome II.
4) Louis XII demande à Alexandre VI de priver de l'archevêché de Vienne en France le cardinal de San Scverino, juin 1300 (Sanuto, III, 403).
5) Cela ne se produisait pas qu'en France. Alexandre VI mécontent de la conduite de Ferdinand le Catholique envers César Borgia, « fa diftîcultade concederc lo arhilrio ricierchato de reformare tutti li monasterii de Hispania. » Réformer les couvents, répondait-il, est chose louable, « ma el reformarc le intratc loro (les revenus] et le boni, como vorriano le Alteze Régie che fusse concesso arbitrio a tre vescovi, è cosa pernitiosa, ne le quale quelle Alteze mirano solo a guadagno. » Il accusait ouvertement le roi et la reine d'Espagne de vouloir s'emparer des biens des couvents pour eux-mêmes, 4'en faire « marchandise » sous prétexte de réforme, etc. (Dépêche de l'am. ■ bass. milanais, 1499; ms. liai. 1592, fo 264). Cependant, le cardinal d'Amboise était investi, par bref spécial, du droit de réforme sur les monastères de France (L. 327, n" 8).
garde sur elle, bien qu'elle fût française, et très française, de temps immémorial '.
En Bretagne, le clergé se faisait le rempart de l'esprit d'indépendance. Très dévoué au pays, il affectait même de se séparer de la France dans les questions religieuses. Pendant le grand schisme, il refusa de reconnaître, avec la France, les papes d'Avignon ; plus tard, il repoussa la Pragmatique *.La Bretagne est représentée à Rome, par un procureur spécial. A chaque avènement de nouveau pape, elle envoie directement son obédience ; le pape la reçoit, et maintient le rang de l'envoyé ; quand il adresse une bulle ou un bref au clergé français, il en expédie une copie séparée au clergé de Bretagne. En général, la cour de Rome traite la Bretagne avec une prédilection toute spéciale 3. A un moment seulement, en 1490, lorsque la Bretagne succombait, Innocent VIII préféra, pour l'évêché de Nantes, le candidat français, Robert d'Epinay,qui ne réussit pas d'ailleurs sans beaucoup de difficultés *.
Le Dauphiné refusa aussi d'admettre la Pragmatique. Pour mettre fin aux difficultés, Sixte IV, en 1472, abandonna aux ordinaires « pour six mois » la nomination aux bénéfices B. Il y avait là des questions de nature à préoccuper un gouver-
1) Thésaurus de doms Martène et Durand, II, e. 1760, 1765, 1767; discours de l'ambassadeur d'Allemagne, lettres du pape et du Sacré-Collège.
2) Dupuy, Hist. de la réunion de la Bretagne, I, p. 10.
3) Jules II, par molu proprio en faveur d'Anne de Bretagne, confirme les engagements de Nicolas V et de Pic II de ne nommer aux bénéfices bretons que des bretons (18 kal. jan. 1504. Archives du Vatican, Reg. sécréta Julii H, n«984, f. 220 v°).
4) Dupuy, ouvr. cité, II, 196. En 1499, on ne reçoit à Rome l'obédience séparée de la Bretagne que sur une lettre directe et spéciale de Louis XII, qui recommandait au pape l'envoyé de la reine pour l'obédience et le renouvellement des privilèges de la Bretagne (Lettre de Baugé, 14 lévrier: Epislolœ IUuslrium, class. X, cod. clxxiv, à la Marciana, à Venise).
5) Extravagantes communes, lib. I, lit. IX, c. 1, De Treuga et pace.
nemenl sérieux, résolu à assurer l'unité du pays ; aussi peut-on supposer qu'elles entrèrenl en ligne de compte lorsque Louis XI résolut de couper court aux dissensions* religieuses et fit sa paix avec Homo en sacrifiant la Pragmatique.
En Provence encore, les papes conservaient de leurs anciens rapports avec ce pays l'habitude d'évoquer volontiers les affaires. Los évêquea « suivaient ce train », comme disait M. de la Trémoïlle, qui concluait à la nécessité d'y veiller '. Dans le même ordre d'idées, l'alliance de Louis XII avec le pape lui valut, en 1500, des huiles qui donnaient pouvoir au cardinal d'Amboise en Milanais d'avertir, par voie personnelle ou générale, les ecclésiastiques hostiles à la France, et d'agir contre eux jusqu'à privation de leurs bénéfices 5 : mesure fort importante, car le haut clergé milanais avait donné le signal de la résistance nationale, et il était fort nécessaire de modifier son esprit 3.
Bien plus, la cour de Rome se trouvait le conseil-né de certains pays, et c'est par elle qu'on pouvait les aborder le plus aisément. C'est ainsi que, le 11 mai 1496, l'empereur s'adresse au pape pour se plaindre des agissements de Pévêque-comte de Valais \ et plus tard Louis XII fait de même. En Hongrie, en Pologne, la papauté jouait un rôle vraiment tutélaire, parce qu'elle défendait les frontières. Elle avait même possédé autrefois sur les établissements religieux de Pologne « un droit de protection », sorte de nu -propriété indivise, qui les rattachait directement à Rome et donnait au pape une
1) Fr. 2928, f» 30.
■2) 10 kal. sept., 6 kal. oct. Orig J.506, n<>« M. 17.
pape conféra directement à Julien de la Hovère la grande abbaye de Chiaravalle, dont était jusque-là titulaire le cardinal Ascagnc Sforza, qui, « pro dieti ducatus Mediolani pace, quiète et tranquillilate, ad présent deti' netur a (Arch. du Vatican, reg. 872, 1° 142).
ij Chmel, Notizenblatt de 1856, n<>80.
part directe d'influence dans les affaires du pays : ce droit tomba en désuétude vers la fin du XIVe siècle '.
Par suite de cette haute autorité, la diplomatie pontificale se trouve mêlée à presque toutes les négociations du Moyen- Age. Même aux temps difficiles de sa relégation, les documents relatifs à Urbain V 2, par exemple, nous montrent son activité et son influence. Urbain V n'était pas un génie, mais simplement un homme soigneux et attentif. Nous le voyons négocier un mariage, le mariage de Jeanne, reine de Sicile, avec le duc de Touraine : intervenir pour la paix entre les comtes de Comminges et de Foix, et s'adresser dans ce but à tous leurs partisans, organiser un arbitrage ; veiller sur le sort fait au comte d'Armagnac prisonnier, et négocier sa délivrance ; négocier la paix entre les rois de Navarre, d'Aragon et de France ; régler les décimes ; prêter de l'argent au roi de France ; défendre les droits et le patrimoine des églises ; agir contre les compagnies ; solliciter du roi de France des dégrèvements de fouages pour les provinces ravagées ; lui recommander le sénéchal de Jieaucaire, les habitants de Carcassonne et de Narbonne... ; pacifier des différends locaux en Dauphiné et en Valentinois ; s'opposer au mariage du roi d'Angleterre avec Marguerite de Flandre ; régler, par voie d'arbitrage, un différend entre la France et l'Angleterre.
On juge par cette simple énumération la place que tenaient dans sa diplomatie les négociations de paix et d'arbitrage. Le pape, en effet, exerce dans le monde les fonctions traditionnelles et continues d'arbitre : « L'empereur et le pape, dit
t) Blumenstok, Opieka papieska 10 wiekach s'rednich (La protection papale au Moyen-àge), dans le Bulletin de l'Académie des sciences de Cracovie, janvier 1889, p. xv.
2) Maurice Prou, Elude sur les relations diplomatiques du pape Urbain V avec les rois de France Jean II et Charles V.
LES TKOIS AUTORITÉS 37
Sumner Maine, et plus encore le pape que l'empereur, étaient incontestablement, en définitive, des auteurs de paix, » et cette constatation de l'illustre professeur anglais est répétée avec éclat par un diplomate de ses compatriotes, David Urqnhard, dans son « Appel d'un protestant au Pape pour restaurer la loi des nations. » Oui, jusqu'à la fin du XV° siècle, la grande influence des papes en matière internationale s'est ainsi exercée '. Que de fois, par exemple, dans la guerre de Cent Ans, les papes interviennent entre la France et l'Angleterre! C'est le grand et beau côté de la doctrine que nous avons indiquée, d'aboutir à un arbitrage permanent, indépendant et autorisé. Les exemples abondent. Le bullaire de Martin V, conservé aux Archives nationales de Paris, est rempli d'exhortations à la France et à l'Angleterre. On remarquera aussi avec quel soin les brefs pontificaux respectent les droits des nationalités. Quelques années avant que Jeanne d'Are vint, au nom de l'autorité divine, sauver l'indépendance de son pays, le pape Martin V adressait au dauphin Charles, en 1422, après la mort de Charles VI, à l'heure la plus critique, un bref d'une admirable élévation. En saluant roi un prince qui l'était à peine, il l'exhorte à se montrer le père de sa patrie, à se dévouer complètement, à faire son devoir '. Les diplomates d'Eugène IV furent les principaux artisans de la paix d'Arras. qui mit fin à la guerre de Cent Ans \
On reconnaît tellement le pape à ce rôle d'arbitre * que,
1) Citons, comme exemple, une très-curieuse bulle d'Alexandre V, faisant appel à l'équité du roi de France (J. 734, n<' 14).
2) Douel d'Arcq, Choix de pièces, I, 'ciT.
3) Mém. d'Olivier de la Marche, I, 204
î) Vers 1 133, le duc de Savoie, Amédée VIII, devint, par sa sagesse, par la haute considération dont il était entouré, le médiateur de l'Europe. Il fut accepté comme tel par la France et l'Angleterre. Aussi pensa-t-on à lui comme pape et il porta quelque temps la tiare sous le nom de Félix V.
pendant le Schisme, quand la chrétienté désorientée se demandait où était son véritable chef, chaque représentant de la papauté s'affirme par des interventions pacifiques. Le récit des désordres qui se produisirent à Montpellier en octobre 1379 ', à propos d'impôts, nous en offre un curieux exemple. De même aussi, il n'est pas besoin d'instructions spéciales pour que les envoyés du pape prennent d'office un rôle de conciliateurs, et qu'on le leur reconnaisse -. Les exemples sont nombreux. Le cardinal-légat d'Estoute ville, en route pour rentrer à Rome après l'accomplissement de son mandat, accourt s'entremettre entre la France et la Savoie \ Le 9 mai 1412, un nonce de Jean XXIII, frère Thomas de Fermo, général des frères prêcheurs, proroge la trêve entre Gênes et le roi de Sicile, en vertu de pouvoirs que lui confère ce prince *. On voit par ce détail typique que le nonce, quoique représen-
En 1483, Sixte IV intervient comme médiateur entre Milan et la Suisse (Dr von Liebenau, Papst Sixtus IV als Vermittler zwischen Mailand unit der Schweix,, 1 48H. dans l' A nzeiger fur Schweizer Geschichte, n° G, 1891], etc.
•1) Le jour même où il reçoit la nouvelle, le pape « envoya par deçà Monsieur le cardinal d'Albanie, frère du pape Urbain de saincte mémoire, » pour consoler le peuple et faire cesser toute rumeur et mettre la ville en paix. Arrivé le 29 octobre, le cardinal repartit pour Avignon le 22 décembre et revint le 28 avec « conseil du pape, de luy et mandement du Roy », de se soumettre à l'ordonnance du duc d'Anjou, lieutenant du roi. » Soumission fut faite le ter janvier; le cardinal repartit le 4, revint d'Avignon le 7 pour notifier l'ordonnance du duc. Le lundi 16 janvier, le duc vint avec mille lances et beaucoup d'arbalétriers ; au devant de lui sortirent à pied lous les ordres mendiants et autres, les religieuses et grande quantité d'enfants mâles «innocents »,puis les consuls et le pcuple,criant,à baille voix et avec larmes : Miséricorde ; les dames sortirent devant la porte S1 Gilles. Le mardi 24 janvier,le duc rendit publique sa sentence : le 3fevrier.il prit la baillie, nomma un bailli, et repartit avec sa gendarmerie le 17 février. La sentence prive Montpellier de consulat (Ms. IV. 18433, n« 2).
2) Dans le bref où il confirme au cardinal d'Amboise la légation de France, Jules II appelle un légat « tanquam pacis Angelum » (L. 328, n° 1).
3) Favre, Introduction du Jouvence I. p. clxxxii.
4) Saige, Recueil de documents relatifs à la principauté de Monaco, 1, I.
tant en fait un pouvoir étranger, ne passait pas pour étranger aux parties, puisque l'une d'elles en fait son propre mandataire et que l'autre l'accepte pour tel sans hésitation et même volontiers. Un incident de 1475 nous montre encore l'élasticité du rôle des envoyés pontificaux, et le parti à en tirer. L'empereur était d'accord de taire la paix avec le duc de Bourgogne ' ; mais, retenu par une clause de traité qui lui interdisait d'y souscrire sans la participation de Louis XI, il s'arrête à l'expédient suivant : Le légat du pape intime aux deux parties l'ordre de poser les armes, sous peine d'excommunication. Dans ces conditions, on passe une trêve d'un an, qui est signée, et jurée entre les mains du légat s.
Sumner Maine, rendant, en vrai Anglais, un plein hommage aux avantages pratiques et élevés de ce rôle de la papauté, ajoute : « Mais l'explosion des grandes guerres de religion.des guerres entre catholiques et protestants, mit un terme ;i ces influences pacifiques. Le pape, bien entendu, se trouva nécessairement d'un côté des combattants s. »
Les guerres du XVIe siècle ne pouvaient plus, en effet, laisser la papauté neutre, elles terminaient son rôle arbitral : en fait, cependant, ce rôle avait presque disparu à la fin du XVe siècle, et il n'en restait de traces que dans la chancellerie, dans des formules auxquelles personne ne croyait plus ♦. Sous
1) En 1174, un légat apostolique va chaque jour d'une armée à l'autre pour traiter la paix. Le roi de Danemark, logé dans une petite ville près des deux armées, travaillait aussi à la paix (Commines, 1. IV, c. II).
2) Gingins la Sarraz, Dépêches des ambassadeurs milanais, I, 157. :■!) La guerre, I, 20.
4) « Nous sommes affoiblis de toute foy et loyauté les uns envers les autres. On ne sait plus par quel lien s'assurer », dit Commines (1. II, c. vi).Et il développe éloquemment la pensée suivante (1. Y, eh. xix) : Les plus grands maux viennent des plus forts car où est le juge international ? C'est faute de foi. L'homme puissant ou pauvre ne peut être régi efficacement que par la justice de Dieu, la crainte de l'Enfer, l'espoir du Paradis.
Alexandre VI, sous Jules II, la papauté prit les allures diplomatiques et politiques d'une principauté temporelle. Le mouvement s'acheva avec Jules II, qui ne se piquait pas du titre d'apôtre de la paix. Cette confusion des pouvoirs se manifesta d'abord, au XVe siècle, par l'offre de la tiare à des princes, tels que le comte d'Angoulcme ou Amédée de Savoie, qui fut un moment pape sous le nom de Félix V. A tort ou à raison, un mauvais renom entoura bientôt les conclaves ; on prétendit qu'on s'y livrait à un trafic de votes, les ambassadeurs se complurent à répéter ces accusations de simonie1. La tenue même de la cour prêta, par des détails souvent insignifiants, à la médisance. Innocent VIII, Alexandre VI, Jules II aimaient la chasse, et se livraient à ce plaisir comme les princes les plus séculiers \ Jamais un pape n'admettait de femmes à sa table ; on se scandalisa de voir Innocent VIII donner, le 16 novembre 1488, pour le mariage de sa petite-fille, un banquet où assistaient, avec des cardinaux, la nouvelle mariée, sa mèro qui était fille du pape, et quatre femmes de la famille 3. Alexandre VI alla plus loin, ses mœurs étaient mauvaises, et, malgré son grand sens gouvernemental, il ne sut pas assez garder les apparences ; un ambassadeur écrit, le 20 février 1503, qu'on est en plein carnaval et qu'on ne peut voir le pape : le pape assiste aux courses, aux comédies et à tous les plaisirs, avec quelques cardinaux, les uns en soutane,
1) L'ambassadeur de Venise écrit, le 9 octobre 1503 (conclave de Jules II', que les votes se vendent publiquement; que c'est un effroyable opprobre de ravaler la papauté à une mise aux enchères (Villari, Dispacci di A. Giuslinian, II, 2oo). Philippe Valori, Bernardine- Corio donnent des détails analogues sur le conclave d'Alexandre VI, ils accusent le cardinal Ascanio Sl'orza d'y avoir gagné 100.000 ducats (Dépêches publiées par ïhuasne, Diarium, II, p- 610-611,612, 61b).
2) Burckard, Diarium, I, 323; Diarii di Sanuto, VI, 536, VII,748.
3) Burckard, Diarium. L 321-323.
LKS TROIS AUTORITÉS 41
les antres travestis ; il mène dans sa voiture dos femmes travesties. Deux jours après, le 22. L'ambassadeur vénitien sollicite pour sa ville un pardon de S' Antoine, c'ost-adire un bref d'indulgences : Alexandre VI le lui fait faire séance tenante, en riant '. Aussi le pape Alexandre est il très déconsidéré.
Peu après son avènement, on ne parlait à Rome et ailleurs que d'une réforme nécessaire de l'Eglise, qui commencerait par son chef. Mais Alexandre était lin diplomate; il profita de l'inexpérience de (maries VIII,qui, après avoir annoncé à grand fracas de vastes plans de réforme, après avoir ouvert l'oreille aux projets de la majorité des cardinaux de « faire un autre pape ', » finit par écrire qu'il arrivait en fds soumis, pré ta lui- même obédience et ne s'entendit pas avec l'Allemagne. Louis XII n'aimait point Alexandre ; un de ses premiers actes, comme roi, fut d'écrire à Florence en faveur de Savonarole. La politique les rapprocha et les rendit alliés intimes. Jamais les Français, cependant, ne purent dissimuler leur haine et leur dégoût pour César Borgia : et l'on vit même les Vénitiens représenter à Louis XII, par pur souci de sa gloire, disaient-ils, (( qu'il ne convenait pas au glorieux titre de Très- Chrétien de soutenir le tils du pape 3. » Quanta Jules II, il marque l'extrême décadence du siège apostolique, parce qu'il y installe, par un étrange contre-sens, le goût et le règne de la force*. C'est un grand et fougueux capitaine ; on lui confère la prêtrise après son élection sur le S'-Siè^e. Violent,
1) Sanulo, IV, TOT,
2) La Pilorgerie, Bulletins de la grande année. p. 135. :i) 1302. Guichardin, 1. V. cli. IV.
•i) Lejiiriseonsulte Rigault examine sérieusement, en 1512, cette question: « An sit licitum Romano pontifici inferre bellum regibus chrislianis » (Allegationes Vincentii..., P» xi et suiv.).
impétueux, changeant, il ne se plaît qu'à la tête des armées : malgré le vent et la neige, quanti il ne peut marcher, il se fait porter; il aime à passer des revues '; il bénit des étendards 2, il lance, sous forme de brefs latins, des ordres de jonction et de concentration de troupes 3. Un jour, au camp de Corneto, il dînait avec le provéditeur vénitien ; un arbalétrier vient solliciter sou absolution, pour avoir (du temps où Venise était excommuniée par le même Jules II) tué quelques soldats pontificaux. Le pape la lui accorde, à condition qu'il tuera le même nombre de Français. Puis Jules admet au baisement des pieds tous les marins de l'escadre vénitienne *. Voilà en quoi Jules II est pape, quand il s'agit de conquérir des territoires pour la principauté romaine, comme pourraient le faire les gouvernements de Venise, de Florence, de Naples, de Ferrare... Hors delà, il chasse à cheval, en grandes bottes; il va en mer pêcher s. Il aime peu les offices, surtout les longs. On remarque qu'il va à la messe le jour de Pâques 1510, « parce que c'était le jour de Pâques ; » mais, auparavant, il mande le cardinal Grimani qui va la dire, et il a avec lui un long entretien politique 6. Il apprécie peu l'art de cacher ses sentiments, de les envelopper avec onction, cet art diplomatique qui trouvait à Rome son académie. En apprenant, au mois d'août 1509, la capture du marquis de Mantoue, il s'emporte et jette sa barrette par terre, en blasphémant Sl-Pierre '.
De leur temps, Alexandre VI et Jules II furent, sans aucun
1) Sanuto, XI, 730, 782.
2) Sanuto, XI, 214.
3) Sanuto, XI, 509.
4) Août 1540. Sanuto, XI. 262.
o) Sanuto, VIII, 23.
6) Sanuto, X, 416.
7) Sanuto, IX, 81 .
doute, les plus grands princes de l'Italie, mais ils furent simplement princes. La papauté succombait à des tentations, naturelles (Tailleurs, et même séduisantes : le souci de reprendre d'anciens états, puis celui de rendre à l'Italie la paix et l'homogénéité. Comme suzerain féodal de Manies, le pape se trouvait depuis 1492 personnellement mêlé à la question politique la plus -rosse et la plus difficile '. Il avait certainement un grand rôle à prendre en Italie. Dansée flot de petits états divisés par des intérêts commerciaux, par des lois de protectionnisme à outrance, pas d'esprit national possible : les états italiens ne songeaient qu'au commerce; ils se faisaient concurrence. Une seule autorité morale s'élevait au-dessus d'eux, et pouvait donner à l'Italie quelque cobésion : le pape 2. De là. cet éternel projet de ligue italienne, ligade Italia, dont le pape serait le protecteur et le chef, « capo è protectore '. »
C'est ainsi qu'en 1 496, Alexandre VI devient le lien de la ligue générale avec l'empereur, l'Angleterre, l'Espagne, Venise. Milan, contre la France, dans un but de sauvegarde italienne *. ('/est ainsi qu'à partir de 1498, sa diplomatie raffinée et habile va jouer avec Louis Xll une partie compliquée, dans le but de remanier à son profit la carte d'Italie.
Une caricature de 140!) représente le pape cherchant à voir
1) Ferdinand de Naples, dans une longue dépêche à L. de Paladinis, son envoyé à Rome, lui expose que les Français s'apprêtenl à envahir Naples, d'accord avee le duc de Rari (Ludovic le More). Rari sollicite le pape de se couder celle entreprise, lui promettant d'augmenter aussi son pouvoir et celui de ses lils. D'accord avec le cardinal de Naples, faites tout, lui dit-il, pour entraîner le pape à abandonner ce parti et à revenir à l'amitié de Naples ; 1462 (Trinchcra, Codice aragonese, t. II, p. H, p. 42l).V. Delaborde, Expédition de Charles Ylll en Italie.
2) Perrens, Histoire de Florence, t. VI.
3) Réponse de François Sforza à l'ambassade de Jean de Croy, t iiil (Archivio Sforzesco).
4) Ms. Moreau 708, p. 183.
des cartes que tient le roi de France, pour savoir de quel côté il doit se déclarer et l'enjeu qu'il faut mettre !. Ayant ainsi ses affaires, ses intérêts, son territoire, le pape de Rome se trouve dans la mêlée au rang commun, et méconnaît sa raison d'être au point de vue diplomatique.
Aussi s'aperçoit-on que les princes à leur tour se considèrent comme les chefs de la religion dans leurs propres royaumes, et traitent avec le S'-Siége d'égal à égal. Henri VII d'Angleterre se met en tête de faire canoniser Henri VI, son prédécesseur de la maison de Lancastre. Dans une lettre fameuse du 18 septembre 1512, l'empereur Maximilien écrit à sa fille qu'il a résolu de « ne jamès plus hanter famé nue », qu'il veut résigner l'Empire en faveur de son petit-fds Charles *, devenir coadjuteur du pape, et ensuite pape lui-même, « et, après, estre saint, et que yl vous sera de nécessité que après ma mort vous serés contraint de me adorer, dont je me trouvère bien gloryoes. » Il commence, dit-il, à pratiquer les cardinaux, et il pense en venir à bout avec deux ou trois cent mille ducats. Le roi d'Aragon fera en outre voter les cardinaux espagnols en sa faveur 3.
Le fait le plus surprenant peut-être, au point de vue spécial qui nous occupe, est de voir, en 1511, le roi d'Ecosse intervenir pour la paix et envoyer un ambassadeur comme médiateur entre le pape, d'un côté, le roi de France et l'empereur, de l'autre. Les rôles sont ainsi renversés.
« Les papes, dit Guichardin*, ayant établi leur puissance temporelle, oublièrent peu à peu le salut des âmes et les préceptes de Jésus Christ. Uniquement livrés aux grandeurs delà
t) Musée de la Caricature (Paris, 1834), I, pi. 3.
2) Le futur Charles-Quint, futur empereur et futur moine.
3) Lettres de Louis XII, IV, l.
4) Liv. IV, eh.V.
terre, ils ne se servirent, dans la suite, de l'autorité spirituelle que comme d'un moyen pourétendre leurs Ktats, et la chaire de S'-Pierre parut plutôt remplie par des rois que par des pontifes... On ne pensa plus aux successeurs, ni à perpétuer la majesté et la dignité du pontificat ; chaque pape en particulier ne songea qu'à procurer à ses enfants, ses neveux, ses parents, non seulement une fortune opulente, mais des souverainetés et des royaumes... Leur puissance s'est néanmoins soutenue en partie par l'autorité de la religion, dont le pouvoir est si grand sur les esprits, mais surtout par la facilité que ces chefs de l'Eglise ont de gratifier les grands princes et leurs créatures par le moyen des dignités ecclésiastiques et des bénéfices. Certains du respect que leur concilie la dignité dont ils sont revêtus, ils savent encore qu'on ne peut les attaquer sans se couvrir de honte et qu'on s'expose par là à soulever tous les autres princes contre soi. Enfin, ils n'ignorent pas que, même après leurs défaites, ils sont toujours maîtres des conditions de la paix, bien résolus d'ailleurs de profiter de tout leur avantage, si la victoire est pour eux ».
A côté du pape centralisant l'empire des âmes, a toujours existé la théorie d'une monarchie universelle ' : cette monarchie, c'est l'Empire, le Saint-Empire romain. Appliqués à l'étude des lois romaines dont ils sont les ardents admirateurs et que, pour beaucoup d'entre eux, rien n'a remplacé, le6 jurisconsultes se complaisaient dans une fiction, bien délicate, qui leur permettait de revenir sans cesse à l'application de leurs textes sacrés. Pour eux, la république chrétienne ne représentait pas un nouveau droit des gens ; ils y voyaient pour ainsi dire une ruine de l'Empire romain, sous une forme
1) F. P. Contu/./.i, Le leggi di composizione e decomposizioue degli Slati, l>. 131.
de gouvernement, en quelque sorte fétlérative, introduite par le malheur des temps. « Dans le droit romain, dit Bartole, nous ne trouvons pas mention de représailles. Plus tard, nos péchés ont mérité prévalu nostra mériter ant) que l'Empire romain tombât dans la poussière pendant longtemps, et alors rois, princes, cités même, surtout en Italie, ont cessé de reconnaître un maître temporel, du moins en fait ; dès lors, plus de chef suprême à qui recourir. Il a fallu se défendre, et les questions de représailles se sont présentées tous les jours ' ». Ainsi, auxyeux des romanistes et des gibelins, l'introduction dans le monde des principes d'indépendance individuelle et nationale, réglée et contenue par un pendule purement moral, représente la subversion et l'abomination. Avec la monarchie universelle, point de difficultés internationales, puisqu'il n'y a plus de nations et que l'immense égalité de l'esclavage régit le monde2. Le droit des gens n'a pas cessé de les effaroucher, parce qu'on ne le trouve pas écrit dans le Digeste et les Pandectes, et le droit naturel n'est qu'un vain mot, comme le proclament aujourd'hui quelques bons esprits \
A défaut d'Auguste et de Tibère, qui étaient un peu loin, les jurisconsultes se rattachent à Charlemagne qui, quoique un peu barbare, incarnait pour eux le dernier retour du monde aux principes véritables. Charlemagne avait prétendu être un empereur romain : aussi quelle légende autour de ce nom à la fin encore du XVe siècle !
1) Traité liepresarium, préface. Nous reviendrons, plus loin, sur cette matière îles représailles.
2) Ne pas obéir à l'empereur est péché mortel, d'après Vr. Zoannetti, De Romano Imperio, dans Ziletti. Tructatus tractatuum, XVI, p. 28, n° 219.
31 Certains jurisconsultes en arrivent à appeler les clivera Etats sertiones Romani fmperii, et à traiter les nationalités de t'ait impie et subversif, car, suivant la parole du Christ, il n'y a place en ce inonde que pour Dieu, représenté par une Eglise unique, et pour César, auquel est dû tout tribut (Francisci Zoannetti, De Romano Imperio, p. 28, col. 1, no 218).
Par un singulier concours des choses, le culte de Charleinagne trouve un acquiescement universel. Les chansons de geste célèbrent Charles à l'envie, comme le héros chevaleresque par excellence. La papauté le saluait elle-même, comme un empereur sorti de ses mains 'et digne d'elle. On travaillait ainsi pour l'avenir, pour Charles-Quint. Présentement, la suprématie impériale n'était qu'un rêve ; sa décadence avait bien précédé celle de la papauté. A la fin du XIV0 siècle, on pouvait encore la discuter, à titre d'exercice scolastique : Honoré Bonet, dans YArbre des batailles, se demande si le roi de France, si les rois d'Angleterre ou d'Espagne doivent obéissance à l'empereur, et facilement il répond : « Non s. L'empereur n'est que le plus haut des princes 3 ». Christine de Pisan va plus loin : elle dénie à l'empereur le droit de faire la guerre au pape, et le traite, comme Grégoire VII, de « procureur de l'Église et subgiet du pape », susceptible d'être déposé en cas de désobéissance *. A la fin du XV0 siècle, on ne se demande même plus s'il existe un César international 5 ; pour chasser les Français d'Italie, l'empereur se ligue avec d'autres puissances, grandes ou petites, sur un pied d'égalité parfaite G. Dans une négociation, l'ambassadeur de France alléguera l'amitié traditionnelle de l'Allemagne et de la France 7...
L'empereur allemand ne représente plus la force ; il règne sur un pays oligarchique, où les princes, ses électeurs,
4) Hergenrôtlier, Histoire de l'Eglise, trad. Belet, 11,734 et s.
2) G. lxxxiii, i.xxxiv.
4) Le livre de chevalerie.
5) L'empereur est le « premier prince de la ehrestienté et advocat de l'Eglise » (151 1. Le Glay, Négociations, l, 417).
6) Ligue de 1496.
7) Créance de Louis XII, 23 novembre 1501. Kr. 10074, n° 27.
n'éprouvent aucun embarras à suivre des voies fort diverses. Dès lors, où est sa raison d'être ? L'Empire n'est qu'une formule de chancellerie ; il ne demeure entier que sous ce rapport. Rien de curieux comme les protocoles de la chancellerie allemande. Elle opère par diplômes solennels, où l'énumération sacrée des titres impériaux occupe une place incommensurable. La correspondance est pompeuse, enflée, gourmée. D'après son style , l'empereur ticntlcs destinées du monde, il règne sur l'univers. Malheureusement pour lui, il gouverne peu de chose. 11 est censé incarner la force des Césars ; la force lui manquant, que lui rcste-t-il ? De vaines prétentions de droit, ridicules, telles que ses vues sur l'ancien royaume d'Arles J I L'empereur est la grande victime du Moyen-Age. Il a disparu devant le pape.
Le seul point grave de la politiqueimpériale, c'est le trouble permanent qu'elle se complaît à entretenir en Italie. Grâce à la faiblesse etaux divisions des étais italiens, l'empereur peut encore y jouer quelque rôle, avec des investitures ou avec des menaces, seules armes dont il dispose. Jusque dans les temps modernes, l'empereur d'Allemagne traite la Maison de
1) V. fr. 3910, n° 71. Bulle d'or tic l'Empereur Charles VI iommant Charles, dauphin de Viennois, son neveu, son lieutenant au royaume d'Arles. Paris, 1378, id.januarii(en latin), avec indications, années du règne et d'empire. No 72, id., portant dispenses au dauphin, malgré son âge. Paris, non. januarii 1378. Cf. Ludewig. Singularia juris pttMfci,p.536 ; pour les droits prétendus par l'Empire sur le Dauphinc, d'Aehery, Spicilcgium, III, 517 ; Leibnitz, Codex, p. 1, n. 48, p. 188. Pour Avignon, on soutenait que la cession au pape avait dû être homologuée par l'empereur ; mais il est assez remarquable qu'à Avignon, au XIIIe siècle, on traitait les Français eux-mêmes d'Allemands. Un acte de 1206 appelle le roi de France « rege ïcutonicorum existante » (Coût, et règlent,, de la Républiq. d'Avignon, p. 13). Quant à la Lorraine, son indépendance officielle parait dater de 1341. Ces questions de droit historique, auxquelles on attachait jadis de l'importance, ont l'ait l'objet d'assez nombreux travaux aux XVIIe et XVII1« siècles, repris de nos jours, en dernier lieu, par RI. Fournier, dans son savant livre sur Le royaume d'Arles.
LES TROIS AUTOKITÉS 49
Savoie de vassale ', et Le Piémont de fief impérial '. A Florence, on se moquait de ses prétentions', mais il ne persistait pas moins à les émettre. A Asti, le duc d'Orléans, maître de ce pays, 1rs avaient reconnues dans un temps où la France lui créait des difficultés : depuis lors, il n'en était plus question *. La suzeraineté impériale sur Gènes ligure encore, à titre de réserve générale, ou, si l'on peut ainsi dire, de porte de sortie, dans l'acte par lequel les Génois se donnent à la France, en 1393: depuis lors, on l'oublie totalement. Pendant toute la durée du XV0 siècle, les Génois ne pensent qu'à se donner tantôt à la France, tantôt au duc de Milan ; ils songent même au roi d'Angleterre, jamais à l'Allemagne. Ce qui n'empêche pas Maximilien d'écrire aux Génois, le 0 décembre 1495, pour les exciter contre Charles V1I1, qu'il « les absout du serment prêté par eux à la France 5 », absolution qu'on eût encore acceptée du pape, mais qui, venant de l'empereur, parut quelque peu surannée et ne produisit pas l'effet attendu.
Les ducs de Milan reconnaissaient, au contraire, tenir Gênes en fief de la France6, et quand elle se soumit à Louis XII, il ne fut pas plus question qu'auparavant de la suzeraineté impériale.
A Milan, grâce aux événements, l'empereur intervint davan-
1) lui 1700. l'Empereur Léopold mel encore au ban de l'Empire, comme vassal, le duc Victor-Amcdcc, pour avoir pris le parti de la France.
•2) Investiture île 1416, à Amédée VIII ; Guichenon, Histoire de Savoie, VI, ■J.'ii; Lûnig, Codex Italiœ diphmatieus, II, 687, 8oi. En li~.">, l'empereur fait acte de suzerain en commettant le marquis de Saluées pour juger en son nom les débats des marquis de Ceva (KK. .'>-2(i, f° 49), mais cette tentative échoue.
3) Histoire de Louis XII, t. III.
i) Investitures données à Charles d'Orléans le 1^ sept. 1413, puis a Marie de Clèves; Hisl. de Louis XII, t. I ; Faucon. Rapport de deux missions. p. 59.
.. Ms. ilal. 144t.
Recueil de Simonella (ms. lai. 10133).
50 LA DIPLOMATIE Alt TEMPS DE MACHIAVEL
tage. Il commença par refuser son investiture à François Sforza, qui s'en passa et la refusa ensuite quand on otfrit de la lui vendre. Ludovic Sforza avait bien des raisons d'être moins difficile : il venait d'attirer les armées françaises en Italie ; il passait pour avoir tenu en chartre privée, puis assassiné le duc de Milan, son neveu, et, en tous cas, il usurpait le duché sur les fils de celui-ci. Mais les Sforza étaient tellement riches que l'empereur Maximilien avait épousé une sœur du malheureux duc, Bianca-Maria Sforza ; Ludovic pouvait largement payer une investiture, il la paya largement. C'est pourquoi il agit d'accord avec l'empereur ' et pourquoi aussi, en 1495, après quarante-cinq ans de possession des Sforza, l'empereur leur accorde l'investiture dans la personne du moins recommandable d'entre eux 2. Cette formalité n'empêcha pas Louis XII de conquérir deux fois le duché de Milan, en 1499 et en 1500 ; pour ne pas se brouiller avec l'Allemagne, Louis XII acheta à son tour, pour 200,000 écus, l'investiture impériale, passée ainsi à l'état de formalité fiscale. Hors delà, le rôle de l'Empire en Italie se borne à des lettres solennelles, à des affirmations altières, à des rodomontades sans effet. C'est ainsi qu'au mois de juin 1495, lorsque Louis d'Orléans occupe Novare, Maximilien lance au monde des proclamations pompeuses et indignées. Il condamne le duc d'Orléans, il envoie des ordres à Milan, àFerrare, à Sienne3. Le 21 juin, il fulmine de Worms une proclamation aux Milanais. Les Français, dit-il, ont violé le territoire impérial (le territoire de Novare) ; « nous voulons les punir rudement
1) Lettre menaçante fie Ludovic Sforza à Louis d'Orléans, Milan, 3 janvier (1495), invoquant la suprématie impériale (Arch. de Milan, Pot. esterc, Francia).
"2) Histoire de Louis XII, t. III.
3) Calvi, Bianca-Maria Sforza Visconti, p. 112, 113.
acerbe), les détruire de Pond en comble ; nous réunissons les forces du S'Empire » etc., etc. ïl fulmine Bans cesse ; mais les Français ne rencontrent pas à Novare de troupes allemandes \
Le seul vestige de la puissance impériale consiste, avec le style di' chancellerie, dans un droit honorifique de préséance. On admet très bien que l'empereur passe pour le premier des princes chrétiens " : a Home, ses ambassadeurs ont le pas sur les autres • ; après eux, viennent les ambassadeurs de France '.
I : llist. de Louis XII. tome III. Il écrit en Espagne des lettres non moins altières,; on le dirait maître de l'Italie. De W'orms. le 29 juin 1495, il tait part à Ferdinand el Isabelle de ses grands préparatifs. Suivant lui, tout sera prêt en peu de jours : il s'emporte en termes pompeux et véhéments contre le français, qu'il veut aller attaquer, partout où il le trouvera, « in limitibus palriarum nostrarum ». 11 a reçu avec grand plaisir les ambassadeurs d'Espagne. Ânt. de Fonseca el J. Dalbion, arrivant d'Italie : l'ambassadeur espagnol à Venise lui a l'ait dire (pic la flotte espagnole, descendue à Naples, avait attaqué les Français. .Maximilien l'approuve. Mais, dit-il, j'attends la continuation de celle nouvelle pour marcher. En attendant, vous, marche/. ! — De Worms aussi, il leur écrit, le 2:1 juin 1 195, avec tout l'appareil gothique de sa chancellerie (duc de Bourgogne, comte de Flandre, etc.) : « Edocemur in dies certissimis nunciis et gravissimis (indique querelis ohlundimur Francoruin Regem, Victoria Xeapolilani Hegni elatum.usque adeo dominandi cupiditate allici.nl et nobilissimas Italie urbes (pie etiam sacro imperio immédiate subjecte sunt, immo el Romani ipsam, solii nostri antiquum domicilium et catholice ecclesie nos tre liber tatem, una cum dominici gregis paslore, servitio premere el insolentie sue subdere enitatur. Quoque eo felicius votis suis fortuna respondeat,jam Hediolani statum per Aurelianensem ducem magnis copiis liinc aggredi, inde et Venetos el quidquid reliquum Italie superest forti exercitu impetere in hoc reditu suo medilatur ». La lettre continue ainsi par d'immenses phrases pour prouver la nécessité de s'entendre contre un « insolenlissimus viclor ». El il s'excuse de ne pas être plus long(Orig. Arcli. nat. K. 1483).
2) V. not., une estampe de 1501, présentant un faux monogramme d'Albert Durer, dans la Collection Hennin, I. III, 208.
'.'>) Burckard, Diarium, et ci-après.
ii On discutait toutefois s'ils ne devaient pas passer avant les ambassadeurs du i Roi des Romains », titre que l'empereur conservait jusqu'à son couronnement. 11 y eut à cet égard un débat de préséance à Kome en 1 180 : on admit l'ambassadeur allemand à passer le premier.
Entre le grand courant libéral, qui voudrait voir toute autorité humaine soumise à un contrôle moral, la tyrannie combattue par tous les moyens ', les papes surveillants des rois, et le courant autoritaire, juridique, romain, qui veut une autorité unique, vigoureuse, sans partage, il y avait place pour une troisième théorie, moins absolue el, par suite, appelée à triompher sur les ruines des deux autres. Ce troisième système est celui d'une monarchie chrétienne et tempérée, c'est le système français.
La monarchie française, basée sur le consentement des peuples, allie en elfet les deux éléments. Elle est essentiellement religieuse, plus que religieuse, sacerdotale, hiératique. Les rois de France se considèrent traditionnellement comme des pontifes *, comme des oints directs du Seigneur : c'est par un miracle que, grâce a Jeanne d'Arc, le ciel a sauvé en leur personne la nationalité française. Des miracles, ils en font chaque jour, puisqu'ils ont reçu le privilège de guérir les écrouelles en les touchant '.
La formule Deigrqtia, qui ramène tout pouvoir à Dieu, selon le mot deSt-Paulet la doctrine de l'Eglise, signifie aussi que les rois de France ne reconnaissent que Dieu comme maître * :
1) « Tyrannum occidere non modo licitum est, sed aequum et justum ».
2) Louis le Gros, dans le préambule de ses diplômes en faveur des serfs de Saint-Maur (1 118) et de l'Eglise de Chartres (i lv28). s'exprime ainsi : « Cuni juxta sacratissimarum legum inslituta. Regia potestas, ex injunclo sibi officio, Ecclesiarum defensioni et bonori plurimum vacarc debeat : opéra' pretium est eos quibus lanta permissa est a Dco potestas carum tranquillitati et paci atlentiori sollicitudinis cura providereet ad laudem Dei omnipotenlis,per quem Reges régnant, Ecelesias et earum res quodam bonoris privilegio decorare ut in bonis actibus et regium morem exerceant et supernse relributionis praemium indubitantèr recipiant » (Ordonnances, 1, p. 3, '•>).
3) Nous nous sommes étendus avec plus de détail sur ce point dans notre livre- La Veille de la Réforme. Cf. Favyn, Hist.de Navarre (1012), p. 18-19.
4) V. Allegationes Vincentii (Rigault),... super Bello Italico (Paris J. Frel-
ils sont oints par une huile sainte, envoyée du cie] : c'est du ciel que Clovis reçut l'écu aux fleurs de lys, du ciel que les pois tiennent le don des miracles, du ciel que vient l;i translation de la couronne à Hugues Capet, selon la révélation divine de S' Valéry1. En même temps, ils sont essentiellement rois temporels. Comme les Francs, leurs aïeux, ne dépendaient do personne, pas même de l'empire romain, les Français ne reconnaissent aucun empire '. « Le roy de France se peut appeller roy franc, car la temporallité de son royaume il no lient de nullv fors que de luy niesmes 3. » Dans ces conditions, il n'y a rien de plus haut qu'un roi dans son royaume, ('/est pourquoi, ajoute un jurisconsulte, on appelle le Christ roi et non empereur, la Vierge reine et non impératrice \ Le roi de France participant ainsi du caractère spirituel et temporel, fils soumis du pape ou des conciles quant a la foi, cependant directement sacré, sans recevoir, comme l'empe-
lon. 1512). Le roi de France « dipitur imperalor in regno suo » (fo xxix); il un rcconnail pas de supérieur: le pape ne peut pas l'obliger a donner sa parole par écrit (fo xxvm); la loi salique remonte à Pharamond, premier roi de Kranee « de vero stipile Troianorum » (fo x.xi.x) ; la Maison de France est sainle ei consacrée par des miracles, parmi lesquels la victoire de Fornouc : Louis XII est le protégé de la Providence (fo xxxx).
1) Glose de Cl. Guymier, Pragmalica sanctio, Paris, Ed. Petit, déc 1514, fo II i-o et v°.
2) Id.
3) Débat des héraulx d'armes de France et d'Angleterre, publ. par P. Meyer et Pannier, p. 133. Les rois de France, d'Espagne. .. ne reconnaissent aucun supérieur cl exercent chez eux les droits impériaux (Ant. Corseti, De potcslate Regia, pars IV ; Jo. Feraldi, C.enoiiiaiiensis, Dejuribus et privil. regum francorum, I. Longues démonstrations que les rois de France, d'Angleterre, d'Espagne, ne sont pas sujets à l'Empereur, par IL Honet, dans L'arbre des batailles, c. i.xxxiii, et s. V. aussi le traité Contra rebelles suoruni regum, aureum singulareque opus Joannis de Terra tiubea..., cum postillis Jaeobi Bonaudi de Sauselo... (Lugd., Crespin, lo^ii) fos 34, M, 112, il, :;:;, ;:>....
4) Joannis Hedin, De Majestate principis, L
reur sa couronne et son titre des mains du pape \ no devait pas évidemment être éloigné de jouer le rôle d'empereur chrétien.
Après Charlemagne, les royautés allemande et française étaient d'abord, pour ainsi dire, restées sœurs; la scission ne s'opéra que par L'avènement de la dynastie nationale des Capétiens. La rupture se produisit sous Philippe Auguste1. Au XIIIe siècle, les croisades, le glorieux règne de S' Louis donnèrent à la dynastie Capétienne un prestige extraordinaire, et l'on peut dire que, depuis lors, elle est sans cesse hantée par l'ambition de la couronne impériale. Philippe le Hardi, dès 1273, posait sa candidature 3. Philippe le Bel. le sage Charles V, conçurent la même pensée, (maries de Valois, frère de Philippe le Bel, ayant épousé Catherine de Courtenay, héritière du trône de Constantinople, visait, quant à lui, à l'empire d'Orient *. Vers la tin du XIV0 siècle, cette ambition prend un autre tour. Les rois de France ne paraissent plus s'en préoccuper : ce sont les princes de la Maison de France qui la nourrissent. En 1393, Charles VI promet, si lui ou un prince de sa race est élu empereur, de donner à G aléas Visconti le titre que celui-ci voudra (le titre de roi) en Lombardie :i, et, en effet, d'après l'activité extrême déployée en Allemagne par le duc d'Orléans, on peut supposera ce prince
1) Jusqu'à leur couronnement par le pape, les empereurs, toul eu exerçant en fait leur autorité, ne portaient que le titre de Roi des Romains.
2) A. Leroux, Recherches critiques sur les relations politiques de la France avec F Allemagne.
3) V. Champollion-Figeac, Documents inédits, 1841, I. 1, ii"xxvn, Rappori îles ambassadeurs au roi sur une entrevue avec le pape : Coutumes et Règlements de la République d'Avignon, p. 52.
4) Y. Moranvillé, Les projets de Charles de Valois sur l'Empire de Constantinople, Biblioth. de l'Ecole des Chartes, Ll, p. 63 : Ducange, Histoire de l'Empire de Constantinople.
5) Jarry, Vie. . . de Louis de France, p. 110.
dos vues intéressées V En 1 i73, Charles le Téméraire, négociant le mariage de sa fille avec Maximilien d'Autriche, proteste qu'il ne demandera pas à l'empereur d'abdiquer, comme le bruit en courait, qu'il lui demandera simplement le titre de roi des Romains, pour le transmettre plus tard à Maximilien. qui va devenir son fils 3. Il semblait que le roi de France se jugeât désormais au-dessus de cette ambition. En octobre 1501, sur le désir de l'empereur, Louis XII souscrivit volontiers l'engagement formel de ne jamais entreprendre « d'estre empereur 3, » et il agit en conséquence. Le sénat de Venise a beau, en 1509, le dénoncer comme visant à devenir « empereur des Chrétiens.., monarque universel » monarcha del mondo) % personne n'y croit.
Il n'e^t pas douteux que, réserve faite du pape et de l'empereur, le roi de France ne soit le premier des rois 5 : tout le monde le reconnaît et l'affirme. Après ou à côté de l'empereur, il occupe une place à part. Les témoignages sont nombreux à cet égard 6.
1 1 Vers 1397, Robert de Bavière, malgré sa parenté avec le roi de France, déconseille à l'empereur Venceslas toute entrevue avec le roi, « la France ne pouvant travailler qu'à l'affaiblissement île l'Allemagne et ne cherchant qu'à prendre l'Empire • (Weizsaecker, Deutsche Reichstugs Akten, III, n» 23).
2) Chmel, Monutnenta Babsburgiea, I11' partie, p. -l'2.
3 K. 1639, il. 3. Louis XII. dit Seyssel, a refusé le titre d'Empereur ct.n'a pas voulu subjuguer toute l'Italie : il l'a défendue contre les tyrans, notamment contre César Borgia (Hist.du roy LoysXllc, p. ±2 v°, 23).
4) Instructions du 17 mai 1509 : Arch. de Venise, Secreto 41, f° 180 v°.
5) « Le plus noble des rois » (Alleijationes Vincentii Rigault,... super bello Italico, Paris. J. Frellon, 1512 : l'° xxvm), le plus puissant des rois chrétiens, dit Seyssel (Hist. du roy Loys XII'', p. 64) ; « precedit in sedcndo cricrns. iiii.i. de Terra Rubea » (P> H4 \°. 34 c. 1, 15).
(il « Je suis liérault du plus grant roy des crestiens ». dit un héraut français [/ des héraulxd' armes, puhl. par P. Mcyer et Pannier.p. 129). Cf. Ducange, De lu prééminence des rois de France au-dessus des autres rois île la terre. Les juristes français se sont surtout emparés avec orgueil de deux lextesde l'illustre Baldo, que nous citerons après eux : Balde (Commentar. ad lib. de feud.,
D'un autre côté, la France tenait alors le premier rang comme puissance militaire. On connaît le mot de Maxim ilien que, s'il était Dieu et qu'il eût plusieurs enfants, il ferait l'ainé Dieu et le second roi de France l.
Etait-elle plus impopulaire en Europe que l'Allemagne ? non ; lorsque le jeune Charles VIII, dans un moment de folie juvénile, descendit en Italie pour y chercher la couronne impériale d'Orient comme un autre Charlemagne 2, c'était à qui se presserait sur son passage \ On le reçut à Florence en souverain de la ville : on avait démoli un pan du mur d'enceinte pour lui livrer passage ; à Sienne également * ; à Lucques, les habitants, habillés de blanc, portaient l'écusson de France sur la poitrine 5. A Rome, il agit en maître : la justice
fit. de prohibita fendi aliénât, per frideric, circa finem) dit : « Ouero ulruni sieut débet injuramenlo fidelitatis excipi Kex. puta, doifiinus Hex Francorum
qui super omnes reges esl. Respondeo sic. cum sil dominus jurantis et ejus cui juratur, et quoad suos subditos ipse sit in regno suo tanquam quidam corporalis deus ».Balde dit encore (Consilior.'à): « Super omnes reges christianorum rcx Francorum obtinet coronam libertatis et gloriœ. » Dès le temps de Saint-Louis, Mathieu Paris écrivait : c Rex Francorum regum censetur dignissimus »,et il racontait que, dans un banquet donne par Saint-Louis (4254). à Paris, le roi s'assit au milieu, avant à sa droite le roi d'Angleterre, à gauche celui de Navarre. Au XVIe siècle, Thomas Campeggio, évoque de Feltre (De auctor. sacror. concilior., cap. 10) dit également: « Omnium consensu receptum est christianissimum regem primum esse inler reges et primum ei deberi locum post imperalorem ». On peut voir sur cette question le savant mémoire de M. Alpli. Rivier, Note sur la littérature du droit des nens (Bruxelles, 1883). |). 60. Nous avons eu souvent recours à cette savante bibliographie.
1) Cl. de Seyssel, Hist. de Louis XI I, p. 69.
2) Sanudo, La spedizionc di Carlo VIII, p. 2"2. Cf. Canlù. Gli Sforza e Carlo VIII, p. HO.
H) Flori, De bello ilalico : A. de la Vigne: Schiavina. Annales Alexandrini et autres.
4) Delaborde, Expédition de Charles VIII, p. 457 et suiv. : plaquette gothique de l'époque, in-4o, s. 1. n. d., racontant cette entrée : Le Vrnjier d'honneur : Sanuto, Spedizionc, 13H,
5) Sanuto, Spedizione, 109.
s'y rend en son nom, il fait élever des fourches patibulaires ; les proclamations portent sa signature '. A Naples, il entre non en roi. mais en empereur, dans un costume théâtral, la pomme d'or dans la main droite, le sceptre dans la gauche, couronne en tête, sur les épaules un vaste manteau impérial fourré d'hermines.2 Charles VIII, quant à lui, laissait dire qu'il visait à la monarchie universelle \ Personne ne s'en étonne...
La France était-elle réconciliée avec l'Allemagne? Tant s'en faut. Louis XI, Louis XII ne trouvèrent jamais au-delà du Hhin de voisins bienveillants, et. à la cour de Fiance, tout un parti, représenté surtout par l'amiral de Graville *, par Aune de Beaujeu, persistait à voir de ce côté l'ennemi héréditaire. En mai 149-i, Charles VU! eut lui-môme la sagesse de refuser à l'empereur une participation bénéficiaire dans l'expédition de Naples, malgré les ohjurgations de Ludovic le More 3.
Pourquoi donc Louis XI, Louis XII6 se désintéressent-ils si nettement du titre impérial ? ('/est qu'ils possèdent un titre spécial, celui de Roi Très-Chrétien, qui, dans la république chrétienne et au dehors, leur confère, à leur avis, un rôle équivalent, sinon, même plus glorieux et plus actif. Grâce
I) Burckard, t. II, aux dates : A. «le la Vigne.
•2) Delaborde : A. de la Vigne.
.'. M. de la Pilorgcrie, 3, La lùion de Jehan Michel ; prophétie répandue dans toute la France, annonçant que Charles VIII reconquerrait Jérusalem m et qu'il sera de tous les roys île terre le souverain et dominateur sur tous les dominans et unique monarclie du monde. »
i) Perret, L. Malet de Graville, p. l.'ii.
5) Archives de Milan, Potenze Estere, Francia, I494-9a.
G) François 1er revint à la politique de Charles VIII. Déjà frère Jean Thenaud, dans sa Relation de 1542 (Le Voyage d'Outremer, publ. par .M. Scliefer) croit devoir appeler la comtesse d'AngouIéme sa « très illustre et impcrialle daine » (p. 113), et le roi « le très chrestien... roy et empereur de la sacrée monarchie » (p. 2).
aux croisades, grâce à ses admirables ordres religieux, la France jouit, dans tout l'Orient, d'un prestige immense et exclusif. Tout européen, tout chrétien se couvre de son drapeau. Là bas, on ne connaît point l'empereur, on ne connaît point le pape : tout étranger est un franc1.
En Occident, les rois de France accroissent extrêmement leur prestige, ils méritent leur titre quasi-impérial de très chrétien, par leur prétention au rôle do protecteurs du S*- Siège2, prétention sou vent admise, parfois implorée par les papes 3. Vis-à-vis de la papauté d'Avignon, le rôle était facile. Quel beau temps pour le protectorat français, que celui où la faiblesse de Benoit XIII nécessitait la garde du duc d'Orléans4, où Boniface IX invoquait le roi de France comme souverain roi de la chrétienté et défenseur de l'Eglise 5 ! Plus difficile au XVe siècle pour beaucoup de motifs, la même politique, convenablement maniée, donne encore de bons résultats.
1) Seyssel, Hist. du roy Loys XIIe. p. 7H. Girol. Osorius, (De gestis Emanuelis régis Lusitanix, lib. 5), écrit en parlant îles Turcs : « Postea, cum Lusitanos animadverterent eadein propemodum disciplina bellicas res administrera, franeos nominarunt. Francorum enim nomen ex eo tempore quo Jerosolvina duce Golhefrcdo capta est, per omnes solis orientis regionis maxinia cum gloria pervagatum est. »
2) L'Église « lugebat..., ut pia mater », de la désolation de la France, « clypeus et munimen singulare defensionis totius Christianitatis.... » (Th. Bazin, liv. II, p. 97. Cf. Froissart, ch. 52, ch. 67).
3) Le pape Grégoire XI, réclamant le secours du roi et de l'empereur, dit en propres termes : « Nec permittant ipsani Ecclesiam, prout nec progenitores eorum, — et presertim régis Francie — permiserunt suis in conspectibus sic immaniter sub inipioruni pedibus conculcari ; ad cujus det'ensionem et auxilium idem etiam imperator specialiler juramenlo astringitur ac etiam tenetur ». Bref du 12 janvier 1378 à l'archevêque de Rouen, Inventaire... des biens de Guill* de Lestrange (Paris, 1888, 4°), p. 155.
4) Bulle de Benoit XIII, proclamant cpie le roi de France croit utile un concile général pour l'union de l'Église. Nous le désirions, nous l'acceptons. La faveur des princes et rois est nécessaire pour ce concile. Le pape prie le duc d'Orléans de s'en occuper (8 janvier 1401. Dumont, II, 296).
5) Froissart.
Charles VII lui-même, malgré tous les embarras de son règne, se laisse appeler >• bras dextre de l'Église1. » Louis XI montra supérieurement tout le parti qu'on pouvait tirer de cette direction.
Connue on l'a bien,dit, c'est par le calcul qu'il cherche le prestige impérial1. Il abandonne résolument toute velléité de séparation entre la France et Home3, il exalte le Souverain Pontificat, mais il se pose nettement en protecteur de Home. ('/est surtout en Intervenant comme arbitre volontaire dans les affaires italiennes en 1 i 78 qu'il prend la place jusque-là réservée, par la théorie, au pape ou à l'empereur. Il ordonne à ses ambassadeurs d'exposer que le roi de France, « comme imitateur de ses nobles progéniteurs, a esté et est tenu, entre les autres princes, le plus singulier et espécial protecteur de la foy. » Voilà le principe. Il en conclut que le roi doit aviser à la paix de la chrétienté, et (pie le pape, comme vicaire de Dieu, doit faire de même. Il croit utile de réunir un concile, et il pense que le Saint-Père, chef et pasteurdel'Kglise, père spirituel de tous, s'y prêtera, « auquel appartient principalement de pacifier les différends qui sont entre les princes clirestiens pour obviera l'effusion du sang humain4». Tel est le programme exact du rôle de la monarchie très chrétienne,
I) Uemontrance Verba mm aurîbus percipe. Rigault rappelle, en 1812, le mot île Sixte IV que le roi de France est le (ils « validi&simtls » de l'Église (Alleyationes Vincentii, t" xxvi).
i) Delaborde. ouor. cité, 2i4.
H) Personnellement d'ailleurs, il croit à la religion comme on croit aux paroles, dans certaines campagnes : il y voit un procédé sur et facile de guérir ses maladies, de vaincre ses ennemis, de tromper ses voisins.... Comme roi, il juge qu'il a droit à des miracles. Il ne demandait pis le salut de son âme. Il prenait donc la toi telle qu'elle était, avec le pape à Home. 11 jugeait ridicule de prétendre disputer au pape ses attributions : il préférait se mettre bien avec lui. se poser, s'il se pouvait, comme son protecteur et se servir de sou influence.
1) Instruction : copie, dans le ms lat. 11802.
d'après la France. Là, plus de querelles d'investiture, plus de heurt radical entre deux pouvoirs absolus. Le roi très chrétien est le protecteur de l'Eglise, c'est-à-dire le régulateur du monde, le vrai descendant et héritier de Charlemagne. Telle est bien la pensée de Louis XI ; selon lui, « la monarchie de la religion chrétienne consiste vraiment en sa personne.1 » C'est ce que ses ambassadeurs, dans leur discours au pape, vont amplement formuler et développer : ils présentent le roi de France comme le vrai empereur du monde chrétien, non pas en vertu d'un vain titre, ou de traditions romaines, ou du seul principe de la force, à la manière allemande, mais en vertu de traditions chrétiennes, d'un droit tout chrétien, opposable au pape lui-môme2: « Si, disent-ils,
1) Cf. J. de Terra Rubea, op. cit., f. 45, 114, 120.
2) « Sicut enim Dominus nosler Jésus Christus Itanium Petrum principem apostolorum et suos successores in pastorali ot'fieio inslituil, ul gregeni dominieum in fide reetn, pacis unione et Dei famulatu conservaient, eliani Reges Francorum conscrvnlores et prolcctores singulares et spéciales fidei catholicae sanctœ Romame ecclesiae et sunimorum ponlificum constituit. adeo quod tociens quotiens per inlidelles oppressi fuere el aliqui ipsorum a sede aposlotica expulsi, ipsi Reges Francorum accercita nohilitate et militia Francise personaliter ad lias et alias partes se Iranslulerunl, hostes dehelarunt, etcum Dei auxilio victoriam obtinuerunt, ipsosque summos pontitiecs in eorum sede apostolica restituerait. Propler quod nomen christianissimum et in eorum regno imperium merito liaberemeruerunt el obtinuerunt. Plena est enim historiacliristianissimorum Regum preconiis; nulla unquamietasgloriamillorum obliterabit. Namquis Aquitanos Nornianosquereligionem Chrisli per Galliam |)ersequentes edomuit ? Franci. Quis Saxones tociens fidei catholicae rebellantes perfregit? Franci. Quis Roesmos atque Polonos christiano nomine subsultanles in i'rena redegit? Franci. Quis Ungaros Panonas dévastantes coercuit ? Franci. Quis Longohardos Romanam Ecclesiam diripienles conlrivit ? Franci. Quis Gnt'cos ex Apulis atque Campania expulit? Franci. Quis Saracenos ex ïricassii (Var. Trinacriis) delurbavit ? Franci. Quis Antiocliiam Ptoleinaides Alexandriam et nostne salulis ot'licinam Jerosolimam ex barbarorum dentibus ali([uando detrahere praesumpsjt ? Franci. QuisusqucadEupliratemet Tygrin signum Crucis portare et Edesscm Mésopotamie urbçm Christiano nomini ausus est restituera? Franci. Quis citeriorcm Hispaniam ex Maiirorum nianibus eripuit ? Franci. Quis laceratam, vexalam, conculcatam et omnibus modis
LES TROIS AUTORITES Gl
N.-S. Jésus-Christ a investi Saint-Pierre, prince des apôtres, et ses successeurs de L'office pastoral pour conserver les ouailles du Seigneur dans la vraie croyance, dans l'union, dans le service de Dieu, c'est lui aussi qui a constitué les rois de Fiance conservateurs et protecteurs, particuliers et spéciaux, de la foi catholique, de la Sainte Eglise romaine et des souverains pontifes : à tel point que, chaque lois qu'on a vu le pape attaqué par les Infidèles ou même chassé du siège apostolique de Rome, on a vu aussi le roi de France appeler ses années et sa noblesse, se transporter en personne près du pape ou ailleurs, attaquer L'adversaire, et, avec la gr;\cc de Dieu, vaincre, et replacer les Souverains l'ontifes sur leur siège. ('/est pourquoi ils ont bien mérité et obtenu le titre de ltoi Très Chrétien et L'empire dans leur royaume. L'histoire est pleine de la louange des rois très chrétiens; le cours des siècles ne fera jamais oublier leur gloire. Qui a dompté les Aqui-
a tyrannis oppressant Apostolicam Sedem ad libertatem et gloriam pcrduxit? Pranci. Quis lotam religionem christianam lune fere infidelem existentem ad catholicam tidem et sanctœ Romanre ecclesiae obedientiam reduxit? Franci. Non est ignota nec potest abscondi civitas supra montem posita. Nulla gens tain barbara, tain inculta. tain inhospita, ad quant Francorum Regum gloria non pervenerit : christianissimorum Regum noinen, Dco disponente, in omne permanebil avum... Exegit silii Francorum Regum (mot supprimé, dans le ms n° 8883) virtus moiuimenluin ire per omnesquod nulla possit destruere velus tas. Ipsi enim soli ebristianissimi Reges Francorum oleo sancto a Cœlo et Paire luminum descendent perunguntur armaqueliliacœlitus condonata defferunt, miraculis evidentissimis clarent, ar sanctam Ecclesiam amplissimis patrimoniis temporalibns plus quam omnes alii imperatores et principes seculi dolarunt... Do domino nostro Rege Christianissimo, quid dicemus ? Cerle post sanctum Karolum .Magnum nullus fuit in hoc sœculo qui tam amplissima patrimonia Ecclesise dederil ut ipso et quotidie donarenon cessât... Et super his et aliis tidem catholicam, sanctam Ecclesiam et lîeligionem christianam ac illarum subversionem coheernentibus, Régi Christianissimo jure haereditario post Sanctitatem Vestram pertinct concilium générale convocari facere » (copies, ms. lat. U80:>; ïr. 3883, 3880). — Ce discours sert de texte au Panegyricus Jacobi Bonaïuii, imprimé à la suite du Contrit rebelles... op. J. de Terra Rubea, l'o 120 vo.
tains, les Normands, persécuteurs de la foi en Gaule? les Francs! Qui a brisé la rébellion acharnée des Saxons contre la foi catholique ? les Francs! Quia donné un frein aux Bohémiens, aux Polonais, insurgés contre le nom chrétien ? les Francs! Qui a arrêté les dévastations des Hongrois en Pannonie ? les Francs ! Qui a réduit en poussière les Lombards, lors de leur assaut contre l'Eglise? les Francs ' ! Qui a chassé les Grecs d'Apulie et de Campanie ? les Francs ! Qui a repoussé les Sarrazins de la Sicile? les Francs! Qui donc a cherché sans cesse à arracher aux griffes des barbares Antioche, Alexandrie, et le berceau de notre foi, Jérusalem ? les Francs! Qui a osé porter l'étendard de la Croix jusqu'à TEuphrate et au Tigre, et rendre au nom chrétien Edesse, ville de Mésopotamie ? les Francs ! Qui a tiré des mains des Maures l'Espagne citérieure ? les Francs! Qui a rendu à la liberté, à la gloire, le Siège Apostolique déchiré, opprimé, humilié, accablé de toute manière par des tyrans? les Francs ! Qui a ramené à la foi catholique et à l'obéissance de la Sainte Eglise romaine la chrétienté, presque entièrement alors pervertie ? les Francs ! On ne peut pas ignorer, on ne peut ca cher une ville bAtie sur une montagne. Il n'y a pas non plus une nation si barbare, si peu civilisée, si inhospitalière, où la gloire des rois de France n'ait pénétré. Le nom des rois très chrétiens vivra, Dieu aidant, jusqu'au dernier des âges... La valeur des rois de France leur a élevé un monument que rien ne détruira. Seuls, en effet, les rois Très Chrétiens de France sont oints d'une huile sainte, envoyée par le Ciel, par le Père
1) On se demandait si Cliarlemagne était français ou allemand, et l'on concluait en général qu'il était français, puisqu'il était roi de France et de Lombardie avant de devenir empereur. C'est par lui toutefois que l'Empire passa de r'rance en Allemagne : « postca Theulonici virtutibus jirotneruerunt » (R. Gastaldi, de Pérouse, De Impemlore, quaest. vu).
des lumières, portent en armoiries des lys venus du Ciel, brillent de très évidents miracles; el ils ont doté la Sainte Eglise de très amples patrimoines, bien autrement que tous le> autres empereurs et princes du siècle... Quant à notre présent roi Très Chrétien, qu'en dirons-nous ? Certainement, depuis Charlemagne, aucun n'a tant accru le patrimoine de l'Église, connue il ne cesse de le faire chaque joui' par ses dons. Pour tous ces motifs, et d'autres encore, qui intéressent directement la foi, l'Eglise, la religion chrétienne et leur existence, il appartient héréditairement au roi de France, après Votre Sainteté, de procéder à la convocation d'un concile général. »
Louis XI. on le voit, professait 411e, selon l'opinion courante1, le titre de Très Chrétien venait de Charlemagne et en représentait l'hérédité. 11 consacra ce principe par une dévotion particulière envers « ses grands aïeux » , Charlemagne et Saint-Louis, dont il fit placer à Paris en 1477 les statues hien en évidence 2.
Cette doctrine ne rencontre point de contradicteurs. Dans le discours d'ouverture des Etats généraux de 1484, le chancelier de Charles VIII la rappelle. Il mentionne tous les service rendus parles Gaulois [gallicis armis: l'idée de Gaule suhstituée à l'idée de France marque seule une nuance) à la papauté. « C'est pour de tels motifs cjue le roi et le royaume ont reçu le nom de Très Chrétien. Quelle est la noblesse de notre magnifique couronne3 ! » Quelques années plus tard, c'est le roi de France que Savonarole annonce, c'est lui qu'il appelle
1) Le nom de Roi très-chrétien passait pour venir de Charlemagne, en reconnaissance iic -es bienfaits pour l'Eglise. Les rois de France étaient les héritiers de Charlemagne, pour tout le monde, quoique l'Empire eut passé à des princes allemands, dit Guichardin (liv. IV, eh. V).
■2) Chronique de Jean de Roye.
3j Journal des États-Généraux de 1484, p. 40.
pour protéger l'Eglise. Et lorsqu'il s'adresse directement aux princes, pour réclamer un concile, comme cette pensée ressort ! Savonarole, dans sa lettre à l'empereur, dit : « Sérénissime Empereur», et finit par ce mot sec: « Adieu (Vale !)» Aux rois d'Espagne, il rappelle leurs gloires personnelles, et la souscription marque plus de foi: « Soyez heureux dans le Seigneur, votre salut! » Quant au roi de France, il l'apostrophe ainsi: « Roi, vivez éternellement! » Il l'appelle « lepluspuissant roi des chrétiens »,roi« dénommé très chrétien, que Dieu a choisi pour ministre, à qui il adonné la force et le glaive1». N'est-ce pas de tout point la théorie impériale de Louis XI? Cette théorie, que Charles VlIIsuitmal, Louis XII la reprend dès son avènement2. Dans une lettre adressée à la commune de Bologne, il parle comme « protecteur de l'église »3; il couvre de cette même idée sa campagne en faveur de César Borgia. La fiction se poursuit assez bien jusqu'à la mort d'Alexandre VI. Louis XII veut alors la consacrer (et il pensait, d'ailleurs, agir dans l'intérêt de l'Eglise) en faisant élire à. la papauté le cardinal d'Amhoise. Ayant échoué dans cette voie, ayant obtenu seulement une sorte de pape national * en la personne de Georges d'Amhoise comme légat, bientôt en conflit militaire avec Jules II, il revint à la vieille idée des églises nationales, dirigées par le souverain, idée qui s'était développée lors du grand schisme, que Charles VII avait soute-
t) Perrens, Vie de Savonarole, 3« édit-, p. 409, III, 413 : Cf. CommineS.
2) Le roi de France est tenu à prendre la tête de toute croisade, « tanquaifl princeps ebristianissimus et catbolicus, atquê fidei christianae zelator eximius, » est-il dit dans le traite de Bude, de 1500 (l)uniont, III, II, 443).
3) Lettre à la commune de Bologne, Milan 5 novembre 1499 : publiée par Alvisi, Cesare Borgia, dur.a di Romagna, p. 4b'5.
'») « Comme se yl estoit le pape de Rome », note ms. de l'époque citée par M. de la Fjns Mélicocq, Bulletin de la Société de l'Histoire de France, 18(18. Ire partie, p. 185.
nue en France, et qui allait prendre corps définitivement sous le couvert de la Réforme. Cependant, même dans cette déviation, Louis XII conserve avec honneur le titre de Roi très Chrétien1, dont il est toujours permis d'arguer près de lui', et, après son adhésion au concilede Latran, il retrouve à Rome uni- situation privilégiée, au moins quant a la préséance. Dans la chancellerie romaine, lorsqu'on parle des princes et rois, on nomme l'empereur, le roi de France, et on mentionne en bloc « les autres rois et princes chrétiens. V
On comprend, parce qui précède, qu'en traitant avec un empereur, le roi de France avait la prétention d'agir sur un pied d'égalité.
Des détails de la réception faite en 1378 au roi des Romains par le roi de France, on voulait même conclure que le roi avait pris le pas sur l'empereur. On chercha à tirer les mômes conclusions du cérémonial de la réception de l'archiduc en 1501 ; car l'archiduc fit trois honneurs, c'est-à-dire trois saluts profonds au roi, qui ne lui rendit que le dernier, et le lendemain, à la messe, l'archiduc lui présenta l'écu pour l'offrande *... C'est, de bien petits détails de cérémonial, tirer de grandes conséquences. En 1400, Charles VI reçut l'empereur
1) Rigault se demande encore, en 1512, si les rois chrétiens peuvent déclarer la guerre au pape : question souvent agitée, mais trop brûlante pour qu'il y réponde (Allegatioiies, t'° xxxni).
2) Emmanuel, roi de Portugal, lui écrit, le 1er oct. 4î>10 : * Meminerit Majestas Vestra se christianissimum ubique gentium sicut nomine ita et re ipsa verissima judicari : qua gloria hue usque tam a vestris Majoribus quam a Vestra CeKitudine conservata. »
i!) « Christianissimusin Christofilius nosler, Maximilianus, in imperatorcm eleclus, Julii papa' II pfaedecessoris nostri, nostro vero tempore, clarissirme
memoriir, Ludovicus Krancorum, et acleri reges et principes christiani
Lateranensi concilio adhaeserunl » (Bulle de Léon X. de mars lol6.Les bulles de Léon X, de Paul III, suivent cet ordre).
•i) Détails de relie réception dans la Chronique de Nie. Ladan [RecitMÏ des Chroniques Belges) : Mulinet.
Manuel Paléologue à peine sur le pied de l'égalité. Le roi n'alla pas à son avance. Manuel trouva Charles sur son trône, entouré de courtisans et d'un orchestre bruyant. Ensemble, le roi et l'empereur ôtèrent, l'un son capuchon, l'autre son chapeau ; ensemble, ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; ensemble, ils s'embrassèrent. Le moindre faux mouvement aurait pu compromettre cette parfaite égalité '.
Les grands traits que nous venons d'évoquer forment le cadre où se meut la diplomatie, et dont elle ne peut se séparer. L'orientation de la politique générale en ressort. La rivalité des empires s'était trahie dans les croisades ; quoique l'esprit de croisade ait disparu à l'époque où nous nous plaçons, le peu qui en reste trahit encore cette rivalité. Lorsqu'au XVe siècle, le puissant duc de Bourgogne se met en tête des projets de croisade, qu'il n'exécute pas d'ailleurs, on peut lui supposer l'arrière-pensée de reprendre eu sous-œuvre, pour son compte, le caractère très chrétien du roi de France. L'esprit de rivalité avec l'Allemagne amène surtout la France en Italie, d'où elle travaille, pendant plusieurs siècles, à chasser l'Empire. Quant à la malheureuse Italie, à force de servir de champ-clos à ces batailles, elle y a perdu son individualité. Elle oscille d'une influence à l'autre, suivant les temps, suivant les lieux; il n'y a plus chez elle qu'un esprit de bourgade ; on trouve des guelfes, des gibelins, mais pas d'Italiens. Le commencement du XVIe siècle est l'ère la plus critique des luttes entre les descendants de Charlemagne... De cet effort séculaire de la France en Italie, résultait une véritable puissance. La France se considérait comme suzeraine de Gênes 2, de Saluées 3, et des petites seigneuries de la
1) Clir. ms. latine, citée iris. lat. 9809, t'o :i6.
2) Ms. lat. 10133 etc. A plus forte raison, elle prétendait des droits sur Avignon (Seyssel, Hist. du roy Loys XIIe, édition 1583, p. 52).
3) Arrêt du parlement de 1390. J. 609, nos 2, 3.
rivière de Gênes. Elle exerçai1 un protectorat sur le Mo ntl errât. Florence. Pise, Sienne, Lucques se regardaient comme
ses satellites. Le roi de France se prétendait, en vertu de droits tout particuliers, roi de Naples ! et duc de Milan ', il était seigneur d'Asti. Le duc de Ferrare lui était dévoué. La Maison de Savoie, tout en cherchant, par des voies silencieuses, a se rapprocher de l'Empire, marchait dans son orhite et se bornai! à se mettre au meilleur prix possible 3. La France opposait ainsi aux prétentions antiques et vagues de la Maison d'Autriche tout un faisceau de faits récents et de droits juridiquement établis. L'Allemagne n'était plus en état de s'y opposer; Charles Quint n'existait pas encore. Maximilien dut homologuer, bien à eontre-cœur, le fait acquis, à condition toutefois que Louis XII jurerait de ne pas travaillera l'unité de l'Italie sous la protection de ses armes et de ne pas « se porter ne nommer père du pays d'Itallye » *,
La France et l'Allemagne auraient pu se rencontrer sur un champ de bataille plus direct, sur les bords du Rhin. Certains politiques, en France, soutenaient que la France ne devait pas représenter seulement la France, mais bien l'ancienne Gaule, et que conséquemment elle avait droit à ses frontières naturelles. Cet irrédentisme est très en faveur à la fin du XVe siècle, grâce à la prospérité du pays: aussi avons-nous vu le chancelier de France toucher la fibre sensihle, en parlant devant les Etais généraux de 1481 des Gaulois, tandis que la diplomatie de Louis XI, plus timorée, ne parlait que de Francs quelques années auparavant. Au commencement du XVIe siècle, la
\) Orig. du Traité des droits du roi sur Naples, IV. 18567. Cf. fr. 18565, 4840-il, 1363 etc. : Godeïroy, flirt, de Charles Vf II, p. 170-183 : Dupuy, Traité des Droits du Roy : Jacq. de Cassai), La recherche des Droits du Roy.
2) Histoire de Louis XII, t. 1.
3) Carutti, Storia delta Diplomazia di Savoja, t. I.
4) K. 1639, d. 3 (année 1501).
théorie gauloise ne se discute même plus ; elle règne sans partage dans le patriotisme national1. L'historiographe officiel de Louis XII, Jean d'Auton, tout en écrivant qu'il" va « de Lyon en France », suivant une vieille locution, appelle Gaule, ou Gaules, la réunion de tous les Français, et il comprend même sous cette étiquette certains pays de Suisse et d'Italie manifestement placés hors des frontières dites naturelles. On s'accordait à faire rentrer dans les (laides l'ancienne Gaule Cisalpine, suivant une théorie reprise plus tard par Napoléon Ier, et très hien vue des intéressés. Claude de Seyssel, né en Savoie, et par conséquent spécialement touché par la question, considère la Lomhardie comme un pays ethnographiquement gaulois2. Les Lombards soutenaient cette théorie, s'en vantaient môme, et Guichardîn l'accepte sans aucune difficulté \ Quant à l'Allemagne, il suffit de lire un manifeste allemand de 1491, publié par M. Le Glay ', pour voir qu'on y appelait les Français « Francos Gallos » et pour y lire en toutes lettres l'aveu que (d'empereur et divers rois et princes possèdent diverses parties de la Gaule. »
1) V. les détails que nous avons donnés à ce sujet dans La Veille de la Réforme.
2) Histoire du roy Loys Xll», édit. 1587, p. 65 v». Le royaume de France « ne contient pas entièrement les deux parties des Gaules » (id., p. 22) : cependant Louis XII étend son empire « hors des limites de Gaule » par Gènes, la Corse, Chio (Seyssel, ici, cile même Milan : id., p. 2 v°). Il est égal à Charlemagne(p. lSv<>). Cf. une lettre de Decembrio à Inigo d'Avalos, contre Panormita, qui lui reproche d'appeler Geltica la (iaule cisalpine, dans une traduction d'Appicn. Il invoque un passage de Silius Italiens (Argelali, Bibl. scriptorum Med., t. II, p. n, c. 2104). Champier, dans son Epistola trophei gallorum (Tractatus primus, c. i, de l'édit. de 1507) établit que la Gaule a pour limites le Rhin et les Alpes. Plus tard, on verra des auteurs comme Favyn [Hisl. de Navarre, p. 463) considérer l'Allemagne comme un fief de la France.
3) Liv. :■,•, c. iv.
4) Négoc. de la France avec l'Autriche, t. I, p. 3.
Louis XI et Anne do Beaujeu se préoccupèrent beaucoup delà frontière du Nord. Mais, de ce côté là, l'intervention rencontrait de bien gros obstacles. Louis XII se contenta d'un succès diplomatique, de l'hommage que lui prêta l'archiduc pour le comté de Flandre en 1499 *, et les vues sur l'Italie remportèrent. Du reste, il agissait connue ses prédécesseurs : Charles VU s'était comporté de manière à mériter la reconnaissance des Sforza, qui le portaient aux nues 3, et Louis XI lui-même s'efforçait sans cesse de se créer des attaches audelà des Alpes, par des mariages,3 des alliances, des pensions1, des négociations tt...
Pour compléter le tableau des Autorités, il faut, en présence
I) Cérémonial François, II, p. 644. Cf. fr. 17909, ('<>• il-116. •il Philelphe l'appelle le plus grand des rois, l'effroi des Turcs, grand dans l'histoire el dans tout l'univers :
« Pa tri toque omni regno spoliatus et auro,
Soins eras, soli spes erat una Dcus.
Nain tilii relligio, pietas quam recta tuetur,
Se CQmitem semper, se sociam tulerat.
Hee tibi fiducie lantuin dédit oinnia prorsus Uttibi non duhio pectorc susciperes. »
[Cnrmina : exemplaire venant de la bibliothèque de Pavie. nis. lat. 8L27, f» i3vo).
t 0 secli decus, omnis
Vii tus se comitem fa têtu r ullro (ici., f» L2).
8) Louis XI lit épouser à (îaléas Sforza sa propre belle-sœur,Bonne de Savoie : il voulut marier son fils à la fille du roi de Naples, bâtard d'Aragon, lequel refusa.
i) Louis de Saluées venait à la cour et recevait une pension (not. ms. Clairambault 223, f° 297) ; François d'Esté, marquis de Ferrare, était chambellan (Clair. ±li) ; Frédéric d'Aragon, plus lard roi de Naples, mort en France en 1504, quitta la cour de Bourgogne à la veille de la bataille de Moral (147(i) et vint à la cour de France. Il s'y lit des amis et devint un véritable seigneur français. On a de lui une lettre fort amicale au sire du Bouchage (en bon français ; publiée par H. de Mandrot, Ymbert de Batarnay, p. Mï).
■'.' Florence était l'alliée héréditaire de la France. Après la mort de Galéas Sforza, Louis XI s'allia aux Vénitiens,
du système français, placer le système ottoman, sa contrepartie classique.
Machiavel a mis très fortement en relief l'antinomie absolue, selon les idées du temps, des deux systèmes, l'un libéral et chrétien appuyé sur des éléments libres, l'autre autocrate, appuyé sur l'esclavage. « Les exemples modernes de ces deux gouvernements, sont, dit-il, le Turc et le roi de France ». En France, ajoutc-t-il, on trouve moins de cohésion apparente ; il y a des mécontents, et une foule de seigneurs indépendants, influents, sur qui un pouvoir étranger peut avoir prise ; néanmoins, on ne conquerra jamais la France parce qu'on y rencontre trop d'éléments, et qu'il faudrait successivement faire le siège de chacun. La Turquie, elle, présente plus d'unité ; c'est un vaste corps, très discipliné. Pour i'attaqUër, on ne peut compter que sur ses propres forces. Mais si l'on atteignait la tête, si le Grand Turc disparaissait dans un désastre, tout tomberait : ou pourrait détruire sa famille, et tout serait dit1.
Claude dcSeyssel développe avec fierté le même parallèle8, au nom de la France 8.
De plus, ou admet qu'entre ces deux antinomies aucun rapprochement n'est possible, bien que la suite des temps dût prouver surabondamment le contraire'. Peu importe qu'on discute en théorie sur la légitimité de la guerre aux Turcs et Sarrazins ; en France, comme en Espagne, on trouve cette
i) Le Prince, cil. iv.
2) V. aussi l'opuscule de Symphorien Champier, Domini Sytnphorirtni Chaniperii et Sebastiani Coppini Molltssionensit in legem Maohàmeticam bialogtts, fo xvii, l'dit. de 151 1 .
3} Histoire du roy Loys Xll\ p. 70 et s.
4) Vue ambassade lufque arrive en 1483, chargée do reliques el d'argent, pour demander au roi de reprendre Djem au pape. Louis XI refuse de la recevoir (Communes, 1. vi, c. x).
guerre toujours juste. Dans une encyclique d'Alexandre II aux évoques espagnols insérée au Décret de Gratien, le pontife distingue entre les Sarrazins et les juifs. Contre les premiers, disait-il. on doit lutter, parce qu'on se trouve dans Le cas de légitime défense : ils nous attaquent, ils s'emparent île villes el de possessions chrétiennes, ('outre les seconds, c'est-à-dire les juifs, rien de pareil : « ceux-ci sont toujours et partout prêts à servir ' ».
Telle est encore la formule officielle : il est convenu de voir dans le Turc l'ennemi commun. L'hostilité du Turc est la première des formules de chancellerie ; c'est ce qu'on nomme techniquement « materia christiana, res christiana * », et l'on ne saurait imaginer toute l'utilité de cette formule, qui est l'ABC du diplomate. Veut-on faire la paix ou la rompre, intervenir dans les affaires d'autrui ou repousser une intervention, masquer un projet, se mettre en tête d'une négociation, déranger des projets gênants..., agir, en un mot, d'une façon quelconque et quel (pie soit le but à atteindre, on mettra en avant la materia christiana. Cette mise en œuvre varie peu: « Nécessité de s'unir contre le Turc menaçant, progrès des Turcs, excès des Tnrcs... Constantinoplc. .. Jérusalem... ». On peut, au besoin même, s'étendre, parler des femmes violées, des autels renversés, des chrétiens réduits à l'esclavage..., mais d'ordinaire on n'en prend point la peine. A lire toutes ces variations diplomatiques sur le concert contre les Turcs, et à considérer les voix qui s'élèvent de toutes parts, depuis un sombre mandement du comte de Charolais, du 20 décembre t i.'ii, qui, à la suite de la chute de Constantinoplc, dépeint par avance le Turc réduisant tous les royaumes, détruisant la ■
1) « Hii iliaque servire parati sunt ». Décret de Gratien, secunda pars, causa xxiii. quest. vin, c. xi (édit.Friedberg, I, c. 'J.'J.'i). %) Diarii di Sanuto, III, passim.
foi, supprimant le nom de J.-C. l, jusqu'au tour aimable des poëtes qui convient les rois à délivrer Jérusalem en leur promettant la protection d'Apollon et les sourires de la Vénus de Paphos 2, on pourrait s'imaginer que l'Europe entière va partir en croisade. Il n'en est rien, et on ne s'entend pas plus contre l'empire ottoman que pour le reste. C'est, dans la pratique journalière, une pure allégation de chancellerie. Nous n'entreprendrons pas de dénombrer les services infinis qu'elle rend : citons-en sommairement quelques exemples. Tout d'abord, elle tient une place prépondérante dans la chancellerie pontificale, et sert à tout. En 1490, les envoyés du pape appuyent la paix au nom du Turc ' ; en 1494, Alexandre VI veut détourner de Naples l'expédition de Charles VIII, en parlant du Turc 4 ; en 1498, il charge ses nonces d'insister près de Louis XII pour « l'union des princes chrétiens, contre les Turcs, œuvre de tout son pontificat 5 », mais, comme il désire la conquête de la Romagne pour son fils, il estime maintenant que la première croisade doit s'elt'ectuer en Italie et que Ludovic le More est un suppôt du Croissant °. Néanmoins, en 1501, lorsque s'ébauche un projet de croisade, l'évêque de Césène prononce à Saint-Pierre, le jour de la Pentecôte, un sermon qui célèbre l'alliance du pape, de la Hongrie et de Venise contre le Turc ; il annonce des indulgences, on chante le Te Deum, le pape lit les oraisons contre le Turc, donne la bénédiction solennelle '' ... Jules II y apporte
i) Gachard, Analectes, n" m.
2) V. notre édition de Jean d'Auton, I. p. 400.
3) Rawdon Brown, Calendar of State papers and ms. relating lo english affairs preserved in tlie archives of Venice, I, 192.
4) Instruction d'Alexandre VI au cardinal de St-Euslache, légat en Fiance, sur la guerre contre les Turcs, 1494: ms. nouv. acq. lat. 2022, n« 28.
o) Procédures politiques du règne de Louis XII, p. 1106 et s.
fi) Rapports d'Asc. Sforza. Jean d'Auton, t. I, p. 327,328, 340 etsuiv.
7) Burckard, Diarium, III, 141.
moins d'ostentation. Il prélève pour la construction de Saint- Pierre an droit sur la dîme de croisade ' ; il loue vivement le roi Je Portugal de ses projets de croisade qu'il renvoie à une commission de cardinaux8. Un pape ne peut que louer un projet de croisade, mais on sent que les temps ne s'y prêtent plus.
C'est bien pis dans les autres cours.
Louis XI n'oublie pas les Turcs quand il morigène le pape en 1478, comme successeur de Charlemagne a. Craignant par dessus tout l'unité de l'Italie et redoutant de voir le roi de Naples prendre dans la Péninsule une influence décisive sous rouvert des projets de croisade, il fait, en 1480, parcourir l'Italie par une ambassade chargée de mettre la future croisade (dont il se souciait fort peu) sous le patronage de la France et du pape *. ('/était, en effet, l'honneur des rois très chrétiens d'être croisés-natifs, et ils ne pouvaient le laisser à d'autres 5. Louis XI ne manque donc pas de protester, en 1478, que son plus grand rêve serait que lui ou son fds allassent combattre le détestable Turc : il supplie humblement la Vierge-Marie de lui accorder cette faveur'. Naturellement, en 1494, Charles VIII, dont Alexandre VI repousse énergiquement la venue en Italie au nom du Turc, n'agit qu'à cause du Turc. La crainte du Turc forme un des considérants
1 ) Les orateurs d'Espagne refusent la bulle du pape pour le décime du clergé contre les Infidèles, à cause de la clause de retenue à Rome du quart, pour la construction de St-Pierre (août 150S. Sanuto. VII, 606).
2) .Mondes Leal, Corpo Diplomatico Porluguez, I. 93-93 (bref du 27 février 1306).
3) Kervyn, Lettres et négociations, I, 183. 4) Dclaborde, p. 140.
o) Pic II écrit à Louis XI que l'honneur de combattre les Turcs revenait de droit à la France (Me'm de l'Acad. des Inscriptions, cités par Delabortje, p. 313).
6) Ms. fr. 3863, fo 15.
de son traité préliminaire avec l'Espagne '. Comme il faut de l'argent, il lève des impôts au nom du Turc et même du pape : « Le roy, à l'exortacion et poursuite de Nostre Sainct- Père le pape et do plusieurs roys chrestieus, a intencion de mectre sus une grosso armée pour résister aux damnablcs entreprinses des Infidelles. . . 8 », et il continue sur ce ton jusqu'à la fin de la campagne, — jusqu'à la fin de son règne. Louis XII, discrètement questionné en 1508 par l'ambassadeur de Venise sur l'objet de la ligue de Cambrai, entièrement dirigée contre Venise, répond « qu'on a fait là une bien bonne besogne contre les Turcs ». Dans les pouvoirs donnés le 8 février 1512-1 513 au sire de Lautrec pour traiter avec l'Espagne, on lit un long préambule sentimental. sur l'utilité de la paix pour la chrétienté, les maux de la guerre, le retard de la Sainte Union de l'Eglise et, « par conséquent, de l'expédicion necessero contre les Infidelles ennemysde nostre sainctefoy catholicque ». On peut ainsi demander la paix au nom du Turc, pour sauvegarder son amour-propre ; c'est de style 3.
Les ducs de Bourgogne doivent beaucoup à l'idée de croisade. Ils avaient [iris une part active à la malheureuse croisade qui se termina par la bataille de Nicopolis. lisse constituèrent de même les alliés des rois de Castille et de Léon*. Philippe le Bon tint toujours à être considéré comme le chef des croisés. La fête extraordinaire qu'il donna en 1454 aux
1) 11 octobre 1494. K. 1308, il. 2.
2) Ccdulc des États de Languedoc (Hoislisle. Etienne de Vrsr, p. 80, n.4). Pendant ce temps, Alexandre VI écrit en Allemagne, en Espagne, a Venise, pour organiser une ligue contre la France (id., p. 79)..
4) 29 oct. 1405. lettre de Jean Sans Peur à Henri IV, roi de Castille et Léon. Il accepte volontiers ses ouvertures pour renouveler l'affectueuse alliance entre leurs deux maisons, il est prêt à le soutenir contre le roi de Grenade (Gachard, Analectes, Ile série, cccxtv).
ambassadeurs et chevaliers dé la chrétienté pour les exciter à la croisade est restée mémorable smis le nom de fête du Faisan '. En lifilî. le duc de Bourgogne se mit encore avec éclat à la tète des nouveaux projets de croisade. En 1468, Venise, traitant avec lui, s'en excuse près de Louis XI par la crainte dn Turc ; mais Louis XI refuse de prendre cette allégation au sérieux '.
Le roi de Xaples. à un tout autre point de vue. ne manque pas de se mettre de la partie : sa passion de croisade lui sert de rempart contre la France. Dans une longue dépêche du 5 décembre 1 103, il prescrit naturellement a son ambassadeur à Home d'approuver hautement el d'appuyer le pape, qui oppose à Charles VIII l'idée du Turc '. En 1501, au moment de perdre son royaume, il proteste que, lui aussi, il veut attaquer les Turci
Bien que les gouvernements connaissent les difficultés d'une croisade, et qu'en conséquence ils fassent des réserves intérieures, la politique de materia ohristiana comporte des avantages pratiques et certains: l°elle consacre et maintient à la France le titre de Très Chrétien ; 2° elle excite l'enthousiasme des peuples, elle répond A l'opinion publique3. Tout gouvernement qui prononce le mot de croisade fait admettre ce qu'il
1) V. not. Beaune et d'Arbaumont, Olivier de lu Marche, p. xxxv : Math. d'Escouchy. A cette fête, un sire de l'ons tii viru de ne pas coucher un samedi dans son lit jusqu'au joui- où il combattrait les Turcs.
i) Perret. Bibl. de l'Ecole des Cliitrtrs. U, p. lit.
H) Trincliera, Codice Aragonese. t. Il, p. n, p. ;(22.
i) Sanuto, III. i:(80.
h) La France était parcourue par des apôtres volontaires ; en I459,un chevalier d'Aragon vient ennorter les princes de la chrétienté à résister au Turc. A son passage à Orléans, le duc d'Orléans lui fait offrir chaque jour dix pintes et une eliopine de vin : les gens de l'université et de la ville reçoivent l'ordre d'aller lui l'aire officiellement la révérence (Arcli. municipales d'Orléans, (X. (360, compte de 1 159-60 ; 28 mars, 84, 23, 24> juin 1489),
veut par ses sujets et en tire de l'argent. Un certain scepticisme a envahi les hautes classes, le inonde lettré, le haut clergé ; l'évèquc de Condoin, dans son livre Le Régime d'un Prince, dédié à Louis XII, se réjouit fort des projets de croisade, comme doit le faire tout bon chrétien ; niais il conseille au roi de ne pas prendre la direction de l'entreprise et de la laisser au roi d'Aragon ou à un cardinal '. Érasme émet aussi l'avis de ne jamais commencer la guerre d'un cœur léger, môme contre les Turcs 2. Mais dans le peuple, dans le basclergé, on retrouve, au mot de croisade, tout l'enthousiasme des premiers jours 3. Grâce à ce mot, on fait payer au clergé de fortes contributions *. 3° Cette politique crée des relations et des alliances. C'est par elle que la France se trouve l'alliée héréditaire et intime du Portugal, de la Castille et de l'Aragon, au midi, et, à l'Est, de la Hongrie, de la Pologne. La Russie, ayant à se défendre contre les ïartares, entre aussi dans ce concert ". Or l'alliance profonde de la France
1) Ms. fr. [219, F» 36, 40, 42 v<>.
2) Institutio prinripis christiani,§ De bello suscipiendo.
3) V. not. la Chronique de Benoist MaiUiard, publiée par M. Guignes.
4) Dont il était exempt, autrement. Les levées de décimes ecclésiastiques en 4500 soulevèrent d'ailleurs des protestations et des procès. Quant à l'argent qui en résulta, il donna lieu à l'essai de croisade de 1501, mais il n'y fut pas entièrement consacré. Le cardinal d'Amboise, chargé, comme légat, de centraliser les tonds du décime français, prêta au roi sur cette caisse des sommes considérables pour l'expédition d'Italie (X.La Veille de la Réformé) .Les Vénitiens accusèrent Alexandre VI de n'avoir dépensé en préparatifs militaires qu'une faible partie de leurs décimes. D'après le P. Guglielmotli (La guerra dei Pirati, l, p. 10), Alexandre dépensa 1.000 ducats d'or pour la construction des galères. En Portugal, le roi obtint la disposition du décime et organisa une flotte (Mendes Leal, Corpo Diplomatico, I, p. 18-24). On a vu qu'en 1506 Jules II émettait la prétention de garder, pour l'érection de Saint-Pierre, le quart du décime de croisade.
5) V. not. Sanuto, III, 1004. En février 1501, le légat du pape en Hongrie négocie la paix entre la Litliuanie et la Moscovie, pour résister aux Tartares (id). En 1499-1500, deux ambassadeurs russes arrivent à Venise avec une lettre de leur roi, et sont honorablement reçus; à leur départ, le doge leur
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el du pape, avec la Hongrie et la Russie, produit en Europe des conséquences de premier ordre. La Hongrie devient comme une sorte de seconde France ; elle a été longtemps gouvernée par une dynastie française, et, au commencement du XVIe siècle, le roi Vladislas, pour se marier, demande ' a. Louis Xll une princesse française. Hongrois, Bohémiens, Slaves forment une barrière compacte ; tout en se défendant bravement contre les Turcs, ils prennent l'empire d'Allemagne a revers et Le réduisent à l'impuissance'.
Enfin, la haine du Turc assure à la France en Orient l'appui de tout ce qui partage les mêmes sentiments. Par l'entremise du métropolitain d'Orient, Tamerlan, après avoir battu Bajazet, écrit à Charles VI qu'il a dû combattre le sultan, malgré l'identité de religion, et lui propose de reprendre les bonnes relations de leurs prédécesseurs, d'établir des rapports de commerce. Charles VI répond, le 15 juin 1403, en acceptant la liberté réciproque de commerce ; il ajoute qu'il est utile et convenable que des souverains, même de foi différente, s'unissent par la bienveillance, quand il peut en résulter des avantages pour leurs sujets 3. La Perse, séparée du sultan, comme on sait, par un schisme *, entretient
remet une lettre de réponse, et exhorte la Russie à continuer la guerre contre les Turcs (id., c. 61,272;.
1) CI. de Seyssel : Jean d'Auton, t. II de notre édition.
2) En 1485, la Hongrie occupe l'archiduché d'Autriche. On sait quelle énergie déploya, au XV« siècle, Hathias Corvin. Il remue -toute l'Europe. V. Epistolw Mathiœ Çoroini. M. le l)r Fraknoï vient de publier une magistrale histoire de Corvin. à laquelle nous ne pouvons que renvoyer.
3) Plassan, Histoire de la Diplomatie française, 1,189.
4) En Perse, régnait le sophi Ismael Chah, descendant d'Ali, petit-fils de Abu 'il Kassem Al Kawarini (un îles premiers serviteurs d'U/.un Hassan et son beau-frère, massacre dans une émeute dans le ShirvanJ : le fils d' Abu 'il Kassem, Haydar, s'établit à Ardehil et périt en guerre, avec toute sa famille, sauf ses fds Yar Ali et Ismael, qui furent fait prisonniers. Ali périt par la suite. En 1500, Ismael, à la tète d'une armée levée par lui, envahit le Shirvan, puis
à cette époque de In s bons rapports avec l'Occident ', Le gouvernement ottoman se trouvait donc profondément isolé de l'Europe. Sa constitution tbéocratique toute d'une pièce, les divisions que la coexistence de quatre rites entretient autour de lui, la différence radicale des mœurs, enfin la situation de fait qu'il occupait en face de l'Europe comme un conquérant menaçant et très redoutable, tout se réunissait pour consacrer cet isolement. De plus, le sultan représente une loi immuable, qui ne reconnaît pas aux hommes le droit de légiférer ; elle n'admet qu'un droit d'interprétation. Or cette loi s'oppose aux relations diplomatiques, puisqu'elle interdit aux croyants un séjour fixe en pays infidèle. Le coran prescrit d'ailleurs la guerre sainte en quarante versets fort explicites 2, de sorte que, si l'évangile, qui prêche la paix, produit l'esprit de croisade, on peut aisément comprendre comment un même esprit animait beaucoup plus violemment les populations soumises au coran qui prêche la guerre :. Mais, depuis 1453, la puissance absorbante de l'Islamisme, toujours menaçante, a cependant bien décru. Un tassement s'est produit. Il a fallu s'assimiler de vastes territoires et des
s'empara de Tauris. Ce grand capitaine, de 1501 à 1508, conquit chaque année une province avec d'affreux massacres : en 1510, il prit Alep, le Diarbekir, Bagdad, en 1511 le Khorasan et le Mawara'lnahr : en 1514, il lutta avec le Grand Turc Selim 1er, qui le battit en 1515 et lui reprit Alep. Ismael mourut en 1523 ; c'est l'auteur des chahs actuels de Perse.
1) V. les dépêches de Jos. Barbaro, envoyé vénitien en 1473-1474 près de U/.un Hassan, chah de Perse, publiées par H. Cornet, a Vienne, 1858.Fr.Sfu.r8a noue des relations avec elle, en 1 4 G 1 (Bibl. nal.. Arch" Sfor/esco). Sous Louis XII, le sophi de Perse, terreur des musulmans el des juifs, voulut établir des rapports avec la France et l'Allemagne ; les Vénitiens, par jalousie, arrêtèrent ses envoyés au passage. V. Le Maire de Belges, L'histoire moderne du prince Syuch Ysmail (151 1).
2) V. not. sour. xlu, v. 35, 58, 39 : sour. xvi, v. 180.
3) Cf. d'Ohsson, Tableau de l'Empire Ottoman, Code politique.ch.IV ; Code militaire. Cf. Seignette.
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populations non converties. Dans les premières années du XVI" siècle, l'empire du sultan est profondément troublé par les entreprises du Sophide Perse, sectateur d'Ali, qui occupe Alep1 et une partie de la Syrie au cri de : « Un seul Dieu, un seul Mahomet, un très-saint Ali !*», qui traite Bajazet 11 d'hérétique, et fait manger du porc aux musulmans ! 8
La nécessité des choses obligea donc à nouer des relations avec les chrétiens, relations inavouées de part et d'autre, mais qui ne tardèrent pas à devenir très intimes. Déjà Mahomet II était plus diplomate que soldat : « 11 usait plus de sens et de cautelleque de vaillance ne hardyesse », dit Commines*. Son fils, Bajazet II était un prince doux, timide, philosophe. Les états italiens entretinrent avec lui des rapports fort suivis 5. Si. en 1480, les rapports de Venise avec la Turquie avaient fait scandale 6, ce fut bien pis par la suite. Bajazet eut, comme on sait, une longue lutte à soutenir contre son frère Djcm, et, lorsque Djem se trouva en pays chrétien, il fallut entrer en rapports 7. Bientôt d'ailleurs, quand Charles
1) Sanuto, Diarii, IV, 353, 354 (1502).
2) Id.. VI, 304 (1506).