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LE CONFLIT AUSTRO-SERBE

« L'empereur Guillaume II était à Kiel, à bord de son yacht, prenant part à une course de bateaux à voiles, quand il apprit l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand. Il changea de visage et on l'entendit murmurer : Tout Veffort de ma vie depuis vingt-cinq ans est donc à recommencer ! Paroles énigmatiques qu'on peut interpréter de diverses manières. »

Ainsi écrit M. le baron Beyens [Revue des Deux Mondes, \i^^ juin |1915, p. ^485). Pour nous, au contraire, ces paroles sont bien claires et ne sont susceptibles que d'une seule interprétation. Que voulait faire Guillaume avec l'Archiduc : la guerre. Depuis vingt-cinq [ans, il 'avait plusieurs fois essayé d'y arriver, niais [toujours en vain, faute \ d'un allié marchant aussi et d'une situation favorable. II tenait enfin les deux et la folie patriotique de quelques exaltés le forçait à recommencer ses plans et ses machinations ! Il n'avait pu se retenir de dire le fond de sa pensée au premier moment.

L'homme parlant pour tromper les autres reparut d'ailleurs fort vite en lui. Rencontrant ensuite « l'ambassadeur d'Angleterre, qui se trouvait aussi à Kiel avec l'escadre britannique visitant la Baltique », écrit le baron Beyens (loc. cit.), « il dit cette phrase plus significative : « C'est un crime contre le germa- « nisme {Deutschtum) ». Ces mots annonçaient probablement que l'Allemagne, se croyant lésée par le crime de Serajevo, en poursuivrait le châtiment en se solidarisant avec l'Autriche. Mais Guillaume II, plus maître de soi qu'à l'ordinaire, ne se laissa pas aller en public à d'autres manifestations verbales. »

« Sa venue était annoncée à Vienne pour les obsèques de l'Archiduc. » Mais il n'y alla point. « Il prétexta une indisposition. » Cette abstention, tout comme la modestie insolite des funérailles de l'Archiduc, a été expliquée de façons différentes. On peut croire que la cause réelle fut qu'il comprit que les Autrichiens désiraient discuter sans lui la question de la suite à donner aux préparatifs de guerre et aux plans de conquête de l'Archiduc, et que lui-même jugea plus prudent d'attendre l'expression de leurs sentiments à jcet égard. La tactique, qu'instruit par l'expérience, il avait adroitement choisie, était de les assurer de son appui, mais de se contenter de jouer le rôle de « fidèle second ». M. H. W. Steed a dit dans VEdinburgh Review qu'il peut affirmer qu'aussitôt après le drame de Serajevo, Guillaume écrivit à François-Joseph une lettre « qui, à la Cour de Berlin, a été interprétée par ceux à qui elle a été communiquée comme un encouragement à la guerre ». C'est

certainement ainsi que les choses durent se passer, Un encouragement à ne rien craindre et à venger le mort vint de Guillaume II et celui-ci en le donnant, sut respecter habilement la susceptibilité de l'Autriche.

Les principaux ministres autrichiens et hongrois eurent donc à délibérer au sujet de plans arrêtés depuis quelque temps et pour lesquels des ordres préparatoires avaient déjà été donnés et des mesures de précaution prises.

Une des premières fut celle que prit Guillaume II pour lui-même : il fit passer en Amérique la plus grande partie de sa fortune. M. Hervier dit dans ses Kaiseriana {Noui>elle Rei^ue, 15 avril 1915, p. 301) : « On sait que tandis que l'Allemagne se préparait à la guerre, Guillaume fit des achats fantastiques de valeurs américaines et que la famille des Hohenzollern a acquis des quantités énormes de bons de l'État de New-York émis l'année dernière. Ces achats ont-ils été faits en prévision d'un départ forcé d'Allemagne ? Ces bons, dont l'émission atteint 250 millions de francs rapportent 4 O/O d'intérêt et sont un emprunt fait pour l'amélioration des routes et des canaux. L'émission de ces bons a été mise en adjudication par l'État de New- York en janvier 1914. Un syndicat formé par MM. Kuhn, Lœb et la Compagnie Reid s'en rendit acquéreur en payant une prime de 6 dollars 77 O/O. Depuis, une grande partie de ces bons a été transférée à la famille Hohenzollern. On ignore le montant exact de ces transferts et si l'opération a été faite après la déclaration de

guerre(^) ou si le syndicat n'a payé une si forte prime que parae qu'il avait acheteur certain. Les bons n'ayant pas été mis sur le marché, les boursiers se sont étonnés, et une discrète enquête a amené dernièrement la découverte du gros placement fait par la famille impériale d'Allemagne. » ,

L'Empereur ayant pris ces précautions pour luimême et les siens, donna évidemment à ses principaux serviteurs et confidents le conseil d'en faire autant. Ceux-ci en profitèrent : « Le mois de juin vit la vente à tout prix sur le marché anglais de grandes quantités de titres allemands. A ce moment, on n'en comprit pas la signification, plus tard elle fut interprétée comme un effort pour mettre en désarroi le crédit en Angleterre et en même temps accroître le montant d'or en ^Allemagne. » (B. E. Schmitt, England and Germany, p. 386).

D'autres cas de mesures préparatoires pour la guerre prises certainement (ou tout au moins vraisemblablement) avant le 28 juin, ont aiissi transpiré ; les voici :

Le 14 juin 1914, des instructions secrètes, interceptées plus tard, furent adressées au commandant du croiseur allemand Eber, alors en réparation au Cap de Bonne-Espérance. « Elles révélèrent un système complet pour faire approvisionner la marine allemande par des agents secrets du Cap, de New-

(^) Il est si évident que c'est avant la guerre que Guillaume a envoyé cet argent en Amérique, que le doute du journal américain, auquel M. Hervier emprunte cette phrase, laisse entière cette preuve que le Kaiser avait pris la précaution de mettre sa fortune à l'abri des conséquences de la guerre qu'il était décidé à provoquer.

York et de Chicago quand la guerre éclaterait. » {Times, weekly édition, 9 octobre 1914.)

Le 1^^ août, le paquebot allemand Cap Trafalgar arriva à Buenos-Aires, apportant des canons qui furent transférés pendant la nuit sur les autres na- \'ires allemands qui se trouvaient dans le port. Dans la même ville, les Allemands montraient des lettres de leur gouvernement leur disant de se tenir prêts à partir. Ce paquebot et ces lettres devaient être partis d'Allemagne le 1^^ juillet au plus tard. {Times, weekly édition, 7 août 1914.)

Le 8 juillet, le consul allemand à Majorque (îles Baléares), écrivait au président du Comité des travaux du port pour savoir la quantité de charbon gallois dont on pouvait disposer, les dimensions des quais et des docks, la profondeur du port, le nombre de remorqueurs, etc. {El Libéral de Madrid, 7 septembre 1914), toutes questions suggérant l'idée que Ton voulait utiliser ce port pour le cas où la neutralité de l'Angleterre eut permis à la flotte allemande de pénétrer dans la Méditerranée.

Le D^ Magnan, directeur à l'École des Hautes- Études de Paris, passa le printemps et le commencement de l'été dans la province rhénane, étudiant le traitement de la fièvre t;y'phoïde en Allemagne. Il écrivit le 20 juillet qu'il avait appris que l'on avait dressé des listes des « porteurs de bacilles » de la typhoïde pour les déporter dans l'Allemagne centrale dès que la guerre éclaterait. Le docteur X... lui « affirma qu au début de l'année 1914 le gouvernement avait fait des démarches pressantes auprès du gou-

vernement luxembourgeois pour que ce dernier lui fournisse la liste des porteurs de germes du grandduché », ce que celui-ci refusa. « Cette demande coïncidait avec le début de travaux considérables entrepris par l'Allemagne entre Trêves et la frontière. Six voies de chemins de fer étaient presque terminées entre Trêves et Karthaus. Des ponts étaient construits à des distances très rapprochées sans que la nécessité s'en fasse sentir au point de vue de la vie économique. » [Petit Parisien du 10 janvier 1915.)

Un autre indice que l'Allemagne et l'Autriche^ étaient décidées à la guerre avant l'assassinat de l'Archiduc, est le caractère d'une visite que Herr Krupp von Bohlen und Hallbach, le chef de la maison Krupp, fit dans les établissements militaires de l'Angleterre du 14 au 23 juin. « Sa charmante femme, la reine canon et propriétaire des établissements Krupp, l'accompagnait. Sa présence donnait de l'apparence à la fiction que cette visite était purement privée et sans rapport avec la politique », mais dans le but « de pouvoir inspecter avec plus de compétence les établissements Firth, Laird, Vickers, Brown, Armstrong Whitworth, Cammell Laird et autres, Herr Krupp von Bohlen amena avec lui son principal expert technique, le D^" Ehrensberger d'Essen ». On croit que Herr Krupp fit cette tournée à la suggestion de son souverain pour espionner l'état d'impréparation de l'Angleterre et l'on dit que dès le mois de mai, quelques-unes des usines honorées postérieurement de sa visite « reçurent une lettre délicieusement courtoise du maître d'Essen leur

îinnonçant l'intention de visiter l'Angleterre cette saison-là. Incarnation de la franchise, la lettre suggérait que la visite d'établissements fabriquant des objets similaires à ceux manufacturés par les Krupp serait naturellement du plus grand intérêt pour eux. » {Daily Mail, 14 août 1914). « Herr Krupp s'en revint droit du nord de l'Angleterre rapporter les résultats de sa visite à Guillaume II, qui à ce moment recevait avec tendresse à Kiel une escadre anglaise dont la visite, d'après le parti germanophile, marquait la fin de la longue inimitié anglo-allemande et les débuts d'une nouvelle entente. » [National Review, vol. LXIV, p. 67.) On a dit aussi que des négociations avaient été nouées par Guillaume avec les Boers avant que la guerre éclate et que le Kaiser avait répondu « qu'il garantirait l'indépendance de l'Afrique du Sud pourvu que la guerre ait lieu immédiatement (^), mais la déclaration de Pieter de Wet semble au contraire prouver d'abord que l'initiative de la négociation vint des Boers, et ensuite que les Allemands n'avaient rien combiné avant la guerre avec Maritz, quoique celui-ci fut entré en relations avec le gouvernement du Sud-Ouest africain allemand dès juin 1913 (»).

Notons enfin ce qu'écrivait M. Paul Cambon le 24 juillet : « Le comte Benckendorfî m'a dit que le prince Lichnowsky (ambassadeur d'Allemagne à Londres), à son retour de congé, il y a un mois environ, lui avait témoigné des vues pessimistes au sujet

(^) Timas, weekly édition, 30 juillet 1915.

(*) Rayner, How Botha conquered German South West Africa, p. 281.

des rapports entre Saint-Pétersbourg et Berlin. Il avait noté l'inquiétude causée dans cette dernière capitale par les bruits d'entente navale entre la Russie et l'Angleterre, par la visite du Tsar à Bucarest (14 juin) et par le renforcement de l'armée russe. Le comte Benckendorfï en avait conclu qu'on envisagerait volontiers en Allemagne une guerre avec la Russie. Le sous-secrétaire d'État a été frappé, comme nous tous, [de l'air soucieux du prince Lichnowsky depuis son retour de Berlin... » {Franc., 32) (^) Ce prince, en effet, « avait été envoyé pour surveiller l'Angleterre et prévenir l'Empereur de l'instant auquel il fallait frapper » et l'on conçoit l'anxiété que lui causait la formidable responsabilité qu'on lui imposait {^).

Les ministres austro-hongrois, qui connaissaient les préparatifs déjà faits, entourèrent du plus profond secret le résultat de leurs délibérations au sujet de la suite à donner aux plans de l'Archiduc, mais les journaux autrichiens et allemands à leur dévotion, en ne cessant de réclamer un châtiment de la Serbie digne de ses méfaits, prouvaient par leur langage que l'on s'efforçait de préparer l'opinion à des mesures violentes.

(^) Je désignerai par leur pays et leur numéro les documents diplomatiques des livres jaune, bleu, etc., publiés à l'occasion de la guerre. Certains seront aussi cités d'après la page des Collected diplomatie Documents relating to the outbreak of the European war.

(2) Comme je ferai plusieurs fois usage de ce renseignement si lumineux, je rappelle ici qu'il est dû au sénateur Lodge, qui « se trouvait chez un des membres les plus importants du Gouvernement britannique » le 4 août. « Peu d'heures après l'événement, l'hôte anglais d& ce sénateur américain, qui avait été témoin direct, en fît part à Mr. Lodge. » {Mercure de France, 16-vi-1916, p. 767.)

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