‹ La diplomatie de Guillaume IIChapitre 104 sur 133 · L ' A L L 'E M A G N E ET L ' U L T I M A T U M · texte numérisé non relu

L ' A L L 'E M A G N E ET L ' U L T I M A T U M

Le point de vue de l'Allemagne ayant changé avec les circonstances, son devoir d'allié qui était resté théoriquement le même, devint en fait l'inverse de ce qu'il était l'année précédente. Cette année-là, pour retenir l'Autriche qui, on le sait, voulut deux fois attaquer la Serbie (en mai, avant le conflit grécoserbo-bulgare : révélations de M. Take Ionesco, confirmées par M. Cambon, Franc., 3 ; et le 9 août^ à la veille de la paix de Bucarest, révélations de M. Giolitti), l'Allemagne avait dû dans la coulisse la prévenir que son devoir d'alliée n'allait pas jusqu'à la soutenir contre la Russie si l'action de celle-ci était provoquée par une attaque autrichienne contre la Serbie ; maintenant la même Allemagne dUait du premier au dernier jour de la crise dire bien haut et partout que son alliance avec l'Autriche l'obligera de marcher en même temps que celle-ci ; dès le 24 juillet, M. de Schoen vient lire à M. Bienvenu- Martin une note officielle disant : « Les puissances ont le plus sérieux intérêt à restreindre cette affaire aux deux parties intéressées... toute intervention d'une autre puissance devant par le jeu naturel des alliances provoquer des conséquences incalculables. » {Fra?iç., 28.)

Le tragique changement de point de vue de l'Allemagne était donc l'aboutissement logique d'une longue suite de manœuvres ; il s'accomplit avec cette aisance qui est inhérente aux actes longuement prémédités et préparés. Le 13, le Conseil des ministres autrichiens délibère ; le 14, le consentement de l'Allemagne arrive. Guillaume II est cependant en

mer, mais un simple télégramme a suffi. Aucun Conseil des ministres ne semble avoir été réuni pour délibérer.

L'engagement une fois pris envers l'Autriche, il fallut instruire les principaux subordonnés du rôle que chacun d'eux allait avoir à jouer (ou tout au moins leur donner un supplément d'instructions). Les documents diplomatiques donnent l'impression que sauf M. de Tschirschky, l'ambassadeur d'Allemagne à Vienne, « qui préconisait des résolutions violentes, tout en convenant que peut être la chancellerie impériale ri était pas entièrement d'accord avec lui sur ce point » [Franc., 20), tous 'les diplomates allemands eussent souhaité une autre politique et un autre rôle. On a déjà vu la « tristesse » du prince Lichnowsky à Londres ; Pourtalès, à Saint-Pétersbourg, paraîtra « tout à fait abattu » ; à Paris, M. de Schoen se montrera « réservé », exécutant ses ordres sans avoir le courage de dire qu'il les approuvait ; enfin, à Berlin même, le secrétaire d'État Jagow et son adjoint Zimmermann, s'ils obéirent comme M. de Schoen, cachèrent plus mal que lui leur désapprobation.

Pour encourager tous ceux qui allaient prendre part à l'exécution de ce grand crime, un mensonge fut inventé par un de ceux qui poussaient les autres et soutenu par eux tous comme par un mot d'ordre : la Russie ne marchera pas. Tschirschky l'affirmera à tous ses collègues et Jagow le dira à Bollati (l'ambassadeur d'Italie) le 29 juillet (Franc., 96, 101). San Giuliano à Rome, Bunsen à Vienne, finiront par

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croire que ce sont les Allemands qui ont inventé ce niensonge pour encourager les Autrichiens à marcher, mais le fait que depuis des mois Guillaume retenait l'Archiduc d'attaquer permet de croire que les protégés étaient aussi capables que Guillaume et Tschirschky d'inventer ce moyen de faire marcher les hésitants (^).

Rien n'était d'ailleurs plus invraisemblable que cette abstention de la Russie. M. Sazonov dira le l^ï" août aux ambassadeurs de France et d'Angleterre que « pendant la crise balkanique, il avait fait comprendre au gouvernement autrichien que la guerre avec la Russie suivrait inévitablement une attaque autrichienne contre la Serbie » et le Tsar déclara lui-même au roi Carol en juin que la Russie ne pourrait pas laisser écraser la Serbie. Le Souverain russe était d'ailleurs excédé des menaces et des exigences de Guillaume depuis [1909, et il a dit au cours des négociations qui précédèrent la déclaration de guerre : « Il y a sept ans que cela dure, il faut que celé finisse. » (-)

(1) M. Sazonov semble avoir attribué cette intervention à M. de Pourtalès ; du moins il fit le 1®' août cette remarque à sir B. Buchanan : « L'Allemagne n'a pas été heureuse dans le choix de ses représentants à Vienne et à Saint-Pétei-sbourg ; le premier est un russophobe violent qui a poussé l'Autriche en avant ; le second a rapporté à son Gouvernement que la Russie ne ferait jamais la guerre. » (Angl., 139.) — Une autre caractéristique des menées austro-allemandes a été l'accord de la diplomatie de ces deux puissances pour demander à l'Angleterre et à la France d'agir sur la Russie pour la retenir.

(*) Dans une interview en juin 1916, M. Sazonov a dit : « M. de Bethmann-HoUweg prétend que la France et la Russie n'auraient jamais risqué de répondre à l'Allemagne par un défi si elles n'avaient pas été sûres de l'appui de l'Angleterre. Or, le cours réel des événements politiques a été celui-ci : en dépit de leurs sentiments complètement paci-

Naturellement, les hommes d'Etat austro-hongrois ne se seraient point engagés dans l'affaire serbe s'ils n'avaient obtenu de l'Allemagne que l'expression de son. opinion que la Russie ne marcherait pas : ils avaient indubitablement reçu d'elle la promesse que si la Russie mobilisait contre V Autriche, V Allemagne mobiliserait aussi, et que si la Russie attaquait l'Autriche, [r Allemagne interviendrait contre elle ; c'est ce qu'on peut conclure du télégramme adressé à Berlin par Berchtold le 28 juin, au moment où il déclarait la guerre à la Serbie : « Sazonov a dit que si nos troupes traversent la frontière serbe, les districts militaires qui bordent l'Autriche... seront mobiUsés. Dans ces circonstances, je demande au Cabinet de Berlin d'examiner d'urgence si l'attention de la Russie ne devrait pas être attirée amicalement sur le fait que la mobilisaition de ces districts équivaudrait à une menace contre l'Autriche et que si elle était exécutée, il y serait répondu par les mesures militaires les plus étendues, non seulement par nousmêmes, mais aussi par V Allemagne. » [Autr., 42.)

Il ressort avec netteté de cette dépêche que Berchtold savait que si la Russie mobilisait contre une des deux alliées, toutes deux mobiliseraient simultanément contre elle. C'est ce qui ne s'était pas

fîques, la France et la Russie étaient décidées à briser l'arrogance de l'Allemagne et à la rendre incapable, une fois pour toutes, de marcher sur les pieds de ses voisins. La brutalité de la politique allemande eut pour résultat que la Triple-Entente qui avait longtemps été sans forme matérielle et définie devint une puissante alliance politique ayant pour objet la protection des droits et des intérêts de ses membres. »- ^Begbie, Vindication, p. 128.)

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