L ' A L L E M A G N E ET L ' L L T I M A T L' M
Ainsi donc, l'ignorance où Jagow et Zimmermann prétendaient être au sujet du contenu de la note autrichienne ne signifie pas que Guillaume ait ignoré son texte, mais seulement que ces deux diplomates avaient été froissés de ce qu'on ne la leur avait pas communiquée. Ils avaient reçu des instructions sans être consultés et avaient été traités comme des commis et non comme des ministres, avec peut-être cette fiche de consolation que le Chancelier avait partagé leur sort.
Depuis 1866, il y avait rivalité entre le ministère des Affaires étrangères et l'État-major gérnéral, le second suspectant toujours la clairvoyance, la vigilance et la fermeté, du premier, mais sans jamais parvenir à le subordonner. Ce qui se passait cette fois équivalait à la défaite du personnel diplomatique et à ce qu'aurait * été une coalition de Tschirschky avec de Moltke,le premier désobéissant aux ordres de ses chefs pour manœuvrer selon les idées du second, mais le comte de Moltke n'y était pour rien d'autre que le fait de partager les aspirations guerrières et les espoirs de victoire colossale de l'Empereur : c'était ce dernier qui donnait les ordres.
Ce dissentiment entre Guillaume d'une part, Jagow et peut-être Bethmann de l'autre, n'empêcha pas ces derniers de donner aux ambassadeurs d'Allemagne des instructions destinées à faire jouer à chacun d'eux un rôle approprié, mais elles arrivèrent souvent trop tard pour les empêcher de parler d'une façon tout à fait opposée à ce qui allait être le lan-
gage du Gouvernement allemand (^). C'est ainsi que le prince Lichnowsky dira le 20 juillet à sir E. Grey « que ce serait une chose très désirable si la Russie pouvait agir comme médiateur à l'égard de la Serbie » {Angl., 1) ; le 22, le même assurera au même « que le Gouvernement allemand s'emploie à retenir et à modérer le Cabinet de Vienne, mais que jusqu'à présent il n'y réussit pas et qu'il n'est pas sans inquiétude sur les suites d'une telle démarche ». Or, le même jour (22 juillet), le secrétaire d'État, Jagow, disait exactement le contraire à sir H. Rumbold : « La question qui est débattue doit être réglée entre la Serbie et l'Autriche seules et personne ne doit intervenir dans les débats entre ces deux pays. Il avait, par suite, considéré comme absolument à rejeter que le gouvernement allemand cause avec le gouvernement austro-hongrois de cette matière. » {Angl., 2.) Évidemment, des instructions nouvelles étaient venues, et tout l'indique, étaient venues, non du Chancelier avec lequel Jagow était en rapports constants, mais de l'Empereur : le Chancelier n'avait fait que s'y soumettre et les transmettre (-).
(^) L'ignorance où certains diplomates autrichiens se trouvaient des intentions de leur Gouvernement, ressort de l'anecdote suivante racontée par M. Tittoni : « Dix jours avant la remise de l'ultimatum, l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie à Paris rencontrant M. Vesnitch, ministre de Serbie, le félicita d'avoir dit « qu'il ne fallait pas juger l'Autriche d'après les écrits de journalistes trop zélés et qu'elle avait des hommes d'Etat capables de discerner de sang-frrid les intéiêts de leur pays. » (Il Giudizio délia storia, p. 69.)
(*) Jagow fut, tout comme Lichnowsky, forcé peu à près de désavouer ce qu'il avait dit au sujet d'une demi-mobilisation russe dirigée uniquement contre l'Autriche : il n'avait pu prévoir jusqu'où iraient les exigences du Kaiser pour provoquer la guerre. (Franc., 109). — D'autres diplomates étaient mieux informés, par exemple le baron de